Google
This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's bocks discoverablc online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automatcd qucrying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain fivm automated querying Do nol send aulomated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project andhelping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep il légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search mcans it can bc used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite seveie.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders
discover the world's books while hclping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web
at |http : //books . google . com/|
Google
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public cl de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
A propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //books .google. com|
y^. an. /^
ff.£^>;,:
COLLECTION
DES CHRONIQUES
NATIONALES FRANÇAISES.
4.
CHRONIQUES DE FROISSART.
TOME IV.
TOUL^ FONDERIE ET IMPRIMERIE DE J. GABEZ.
COLLECTION
DES CHRONIQUES
NATIONALES FRANÇAISES,
ÉCnnU ER LAEICUE TULBllItE
DU TREIZIÈME AU SEIZIÈME SIÈCLE;
AVEC HOTES ET ÉCLAIRasSEHEMTS,
PiE J. A. BUCHON.
TOME IV.
PARIS,
VERDIÉBE, LIBRAIBE, QUAI DES AUGUSTISS, S'iS.
3. CAHEZ, KDE HAUTE FEUILLE, S' i8.
1824.
LES
i\
CHRONIQUES
DE
JEAN FROISSART.
■^^^ V^<V^VW%<WVW»'VW%<XV%^^/WX^.^^^V^^«^ v^^x^^x^^x^^ v^»^ ^
SUITE DU LIVRE PREMIER.
CHAPITRE CDXXVIII.
Comment ces seigneurs étrangers montrèrent hum-
blement AU ROI d' Angleterre leur pauvreté; et
QUEL CHOSE IL LEUR RÉPONDIT.
Ainsi que le duc de Lancastre et ces barons et ces
chevaliers s'en retournoient devers Calais, pour
trouver le roi d'Angleterre que tant avoient désiré,
ils rencontrèrent sur le chemin, à quatre lieues près
de Calais, à (avec) si grand' multitude de gens d'ar-
mes que tout le pays en étoit couvert, et si riche-
ment armé et paré que c'éloit merveilles et grand
déduit au regarder les armes luisants, leurs ban-
nières ventilants, leur conroy par ordre le petit pas
chevauchant, ni on n'y sçutque amender. Quand le
duc de Lancastre et ces seigneurs dessus nommés
FROISSART. T. IV. I
^ LES CHRONIQUES -fiSSp;
furent parvenus jusques au loi, il leur fit grand' fête
et liement les salua, et les regracia (remercia) moult
humblement de leur service et de ce qu'ils étoient là
venus de leur bonne volonté. Tantôt ces seigneurs
étrangers, Allemands, Brabançons et Hasbaignons
tous ensemble remontrèrent au roi moult humble-
ment leur pauvreté et nécessité, comment ils avoient
tout leur avoir dépendu, leurs chevaux et leurs har-
nois vendus, si que peu ou néant leur étoit demeuré,
pour lui servir au quel nom ils étoient venus là en-
droit, ni pour eux en r'aller en leur pays si besoin
étoit Si lui prièrent que par sa noblesse il y voulut
entendre et regarder.
Le roi se conseilla assez brièvement tout à cheval
en my (milieu) les champs là où il étoit. Si leur ré-
pondit courtoisement que il n'étoit mie bien pourvu
de là endroit répondre pleinement: « Et vous êtes
durement travaillés, si comme je pense, si vous allez
reposer et rafraîchir deux jours ou trois dedans
Calais,et je m'en conseillerai encore aujourd'hui,
et demain plus pleinement, et vous envoierai ré-
ponse telle qu'il vous devra suffire par raison, et
selon mon pouvoir. » Ces étranges gens n'en purent
adonç avoir autre réponse ni autre chose: si se par-
tirent et du roi et de la route (troupe) le duc de Lan-
castre, et s'en allèrent pardevers Calais. Quand ils
eurent chevauché environ demie lieue, ils encontrè-
rent le plus bel charroy et le plus grand et le mieux
étoffé de toutes pourvéances (provisions), et le mieux
appareillé que oncques fut vu en nul pays. Après ils
en€ontrèrent le prince de Galles si noblement et si
(i559) DE JEAN FROISSART. . 3
richement paré d'armes, et toutes ses gens, que c'étoit
grand'beautéà regarder; et si ayoit si grands gens
en son conroy que tout le pays en étoit couvert Et
chevauchoient tous le commun pas, rangés et serrés
ainsi que pour tantôt combattre si mestier (besoin)
fut, toujours une lieue ou deux arrière de Tost
(armée) du roi son père: si que toujours leurs char-
rois et leurs pourvéances (provisions) charroioicnt
entre les deux osts (armées). Laquelle ordonnance
ces seigneurs étrangers virent volontiers et moult
la prisèrent
CHAPITRE CDXXIX.
COMMEIVT CES SEIGNEURS ÉTRAJNGERS FURENT MAL CON-
TENTS DE LA RÉPONSE DU ROI, QUI TOUT LE LEUR
ÀVOIENT DÉPENDU.
Après ce que ces seigneurs étrangers eurent tout
ce diligemment regardé et considéré et ils eurent
salué révéremment le prince, les seigneurs et les ba-
rons qui étoient avecques lui, et le prince aussi les
eut bien et courtoisement reçus et con jouis, ainsi
que cil (celui) qui bien le savoit faire, ils prirent
congé de lui et lui remontrèrent leur besogne et
leur pauvreté humblement, en lui priant que il
voulut descendre à leur nécessité. Le prince leur
accorda liement et volontiers. Si passèrent outre et
chevauchèrent tant que ils vinrent à Calais, et là se
logèrent Le second jour après ce que ils furent
venus à Calais, le roi d'Angleterre envoya à eux la
I*
4 LES CHRONIQUES (i^Sç)
réponse par trpis suffisants chevaliers quilear dirent
pleinement qu'il n'avoit mie apporte si grand trésor
que pour eux payer tous leurs frais et tout ce qu'ils
voudroient demander , et lui besognoit bien ce qu'il
en avoit fait venir pour fournir ce qu'il avoit em-
prise mais si ils étoient si ccmseillés que ils voulus-
sent venir avecques lui et prendre l'aventure de bien
et de mal, et si bonne aventure lui échéoit en ce
voyage, il vouloit qu'ils y partissent (partageassent)
bien et laidement, sauf tant qu'ils ne lui pussent
rien demander pour leurs gages, ni pour leurs* che-
vaux perdus, ni pour dépens ni dommages qu'ils
pussent faire ni avoir j car il avoit assez amené gens
de son pays pour achever cette besogne.
Ces réponses ne plurent mie bien à ces seigneurs
étrangers, ni à leurs compagnons qui avoient dure-
ment travaillé et dépendu le leur, engagé leurs
joyaux et leurs chevaux et leurs harnois, et le plus
vendu par nécessité. Et toutes voies ils n'en purent
autre cho^ avoir, fors tant que on prêta à chacun
aucune chose par grâce pour r'aller en son pays. Si
en y eut aucuns des seigneurs qui s'en allèrent de-
vers le roi pour tout aventurer j car blâme leur eut
été de retourner 3ans autie cKose faire.
Or vous deviserai l'ordonnance et la manière du
grand appareil que le roi d'Angleterre fit faire
ainçois (avant) qu'il ^ partit de fitonpays,et qu'il
eut en ce voyage, dont je ne vous ai encore parlé. Si
ne s'en doit-on mie brièvement passer, car oncques
si. grand ni si bien ordanné n'issit hors d'Angle-
terye.
(i359) DE JEAN FROISSART. 5
CHAPITRE CDXXX.
Comment le boi, ainçois (avant) qu'il partit d'An-
gleterre, FIT METTRE EN PRISON LE ROI JeAN ET
I
MONSEIGNEUR PhILIPPE SON FIL^ ET LES AUTRES BA-
RONS DE France.
jCXInçois (avant) que le roi d'Angleterre partit de
son pays, il fit tous les comtes et les barons de
France, qu'il tenoit pour prisonniers, départir (sé-
parer) et metti'e en plusieurs lieux et en fotts châ-
teaux parmi son royaume, pour mieux être au dessus
d'eux jet fit mettre le roi de France au châtelde
Londres ^*^ qui est grand et fort, séant sur la rivière
de Tamise, et son jeune fils avecques lui, monsei-
gneur Philippe, etles restieignitetleur tollit(ôta)
moult de leurs déduits, et les fit garder plus étroi-
tement que devant. Après quand il fut appareillé,
il fit à savoir partout que tous ceux quiétoient appa-
reillés et pourvus pour venir en France avecques lui,
se traissent (rendissent) pardevers la ville de Dou-
vre; car il leur livreroit nefs et vaisseaux pour
passer. Chacun s'appareilla au mieux qu^ilput,et
ne demeura nul chevalier ni ccuyer, ni homme
(i) Froissart se trompe sur le lieu où le roi Jean fut mis eu prison
avant le départ d^Edouard pour la France. H paroU par plusieurs piè-
ces que Rymer a recueillies que ce prince fut enfermé vers le mois
d^aoûtau château de Somerton, qu^il y resta jusqu'^au mois Je mars
de Tannée suivante, et qn^ alors seulement il fut transféré k la tour de
Londres. (Rymer u6i sup, P. i85 et suiv. igi\i i97*) '^- ^^'
6 LES CHRONIQUES (iSSg)
d'honneur qui fut haitié (bien portant), de l'âge
d'entre vingt ans et soixante, que tous ne partis-
sent: si que presque tous les comtes, barons, cheva-
liers et écuyers du royaume vinrent à Douvre ,
excepté ceux que le roi et son conseil avoient or-
donnés et établis pour garder ses châteaux, ses
baillages et ses mairies, ses offices et ses ports sur
mer, ses havelles (havres) et ses passages. Quand
tous furent assemblés à Douvre et ses navées (nefs)
appareillées, le roi fit toutes ses gens partir et assem-
bler, petits et grands, en une place au dehors de
Douvre, et leur dit pleinement que son intention
étoit telle que il vouloit passer outre mer au royaume
de France, sans jamais repasser jusques à ce qu'il
auroit fin «de guerre, ou paix à sa suffisance et à son
grand honneur,, ou il mourroit en la peine ^ et s'il y
avoit aucuns entr'éux qui ne fussent de ce attendre
confortés et conseillés, il leur prioit qu'ils s'en vou-
lussent r'aller en leur pays à bon gré. Mais sachez
que tous y étoient venus de si grand' volonté que
nul ne fut tel qu'il s'en voulut r'aller. Si entrèrent
tous en nefe et en vaisseaux qu'ils trouvèrent appa-
reillés, au nom de Dieu et de Saint George, et arri-
vèrent à Calais deux jours devant la fête de Tous-
saints ^*\ l'an mil trois cent cinquante neuf.
(i) Cette date n^est pas toub4i-fait exacte: Edouard arriya |t Calai»
Iç !i8 octobre ) comme je Tai remarque ci-dessus. J, D,
(i559) DE JEAN FROISSART. 7
CHAPITRE CDXXXl.
Comment le roi d'Angleterre se partit de Calais,
ses batailles bien ordonnées; et ci sont contenus
les noms des plus grands seigneurs qui avec lui
étoienV.
OuANDle roi d'Angleterre fut arrivée Calais, 'et
le prince de Galles son fils ains-né et encore trois de
ses enfants , messire Leonnel comte d'Ulnestre
(Ulster)^messire Jean comte de Richemont, et mes-
sire Ajmon le plus jeune des quatre^ et tous les
seigneurs ensuivant et toutes leurs routes (troupes);
ils firei^ décharger leurs chevaux , leurs harnois et
toutes Jieurs pourvéances (provisions), et séjournè-
rent à Calais par quatre jours; puis fit le roi com-
mander que chacun fut appareillé de mouvoir, car
il vouloit chevaucher après son cher cousin le duc
de Lancastre. Si se partit le dit roi lendemain au
matin de la ville de Calais atout (avec) son grand
arroy, et se mit sur les champs atout (avec) le plus
grand charroy et le mieux attelé que nul vit onc-
ques issir (sortir) d'Angleterre. On disoit qu'il avoit
plus de six mille chars hien attelés, qui tous étoient
apassés d'Angleterre. Puis ordonna ses batailles si
noblement et si richement parés^ uns et autres, que
c'étoit soûlas (plaisir) et déduit au regarder; et fit
son connétable qu'il moult aimoit, le comte de La
]|ilarche ^*^ premièrement chevaucher atout (avec)
(i) Jean comte de Marcb. J. A. 6.
8 LES CHRONIQUES (iSSg)
cinq cents armures et mille archers, au devant de sa
bataille. Après la bataille des maréchaux chevauchoit
ou il a voit bien trois mille armures de fer et cinq
mille archers; et chevauchoient eux et leurs gens
toujours rangés et serrés, après le connétable, et
en suivant la bataille du roi. Et puis le grand char-
roy qui comprenoit bien deux lieues de long, et y
avoit plus de six mille chars tous attelés qui menoient
toutes pourvéances (provisions) pour l'ost (armée) et
hôtels, dont on n^avoit point vu user par avant de
mener avec gens d'armes; si comme moulins à la
main, fours pour cuire et plusieurs autres choses
nécessaires. Et après chevauchoit la forte bataille
du prince de Galles et de ses frères, où il avoit bien
vingt cinq cents armures de fer noblement montés et
richemeut parés; et toutes ces gens d'armes et ces
archers rangés et serrés ainsi que pour tantôt com-
battre, simestier (besoin) eut été. En chevauchant
ainsi ils ne laissassent mie un garçon derrière eux
qu'ils ne l'attendissent; et ne pouvoi^nt aller bon-
nement pas plus de trois lieues le jour.
En cet état et en cet arroy furent-ils encontrés
du duc de Lancastre et des seigneurs étrangers, si
comme ci-dessus est dit, entre Calais et l'abbaye
de Likes ^'^ sur un beau plain (plaine). Et encore
y avoit en l'ost (armée) du roi d'Angleterre jusques
à cinq cents varlets, atout (avec) pelles et cognées,
qui alloient devant le charroy et ouvroientles che-
mins et les voies , et coupoient les épines et les
buissons pour charier plus aise.
(i) Licques, ancienne ubbaye de PrëmonUrés dans le diocèse de Bou-
logne. J. D.
*;
(i559) DE JEAN PROISSART. 9
Or vous veuil (veux)-je nommer les plus grands
seigneurs de l'ost (armée) du roi d'Angleterre et
qui passèrent la mer adonc avec lui, ou en la Com-
pagnie le duc de Lancastte, son cousin germain.
Premièrement ses quatre fils monseigneur Edouard,
monseigneur Leonnel, monseigneur Jean, monsei-
gneur Aymonj et puis monseigneur Henri duc de
Lancaslfe, monseigneur Jean comte de La Marche
(March), connétable de Post (armée) d'Angleterre,
le comte de Warwick et le comte de SufTolk, ma-
réchaux d'Angleterre, le comte de Herfort (He-
reford)et de Norhan tonne (Northampton),le comte
de Sallebery (Sàlisburj) , le comte de Stanfort
(Stamford), le comte d'Aske^uforch (Oxford), l'é-
vêqne de Lincole (Lincoln) , Pévêque de Durem
(Durhatn) , le seigneur de Persi (Percj), le sei-
gneur de Nuef^ille (Ne ville), le seigneur De Spen-
sier (Spenser), le seigneur de Ros (Roos), le sei-
gneur de Maunj, monseigneur Regnault de Gobe-
hen (Cobham), le seigneur de Montbray (Mow-
bray), le seigneur de la Ware, monseigneur Jean
Chandos , monseigneur Richart de Pennebruge
(Pembridge), le seigneur de Manne (Maine), le
seigneur de Villebi (Willoughby), le seigneur de
Felleton (Felton), le seigneur de Basset, le sei-
gneur de Carlenton (Charlton), le seigneur de Fil-
vâtier (Fitz-Walter) ^'^ , monseigneur James d'Au-
delée (d'Audlej), monseigneur Berthelemieu de
( x) Xohnes n^a pu reconnoitre ce mot dans le mot Sihancier donné
par les manuscrits. La leçon donnée par notre texte est la seule cor-
recte et possible. J. A. B.
lo LES CHRONIQUES (i^Sp)
Brunes (Bartholomew Burghersh) , le seigneur de
Salich ^^\ monseigneur Etienne de Gonsenton (Cos-
sington), messire Hugues de Hastings, messire Jean
de Lille, messire Noël Louvich (Nesle Loring)et
grand' foison d'autres que je ne puis et ne sais mie
tous nommer.
Si chevauchèrent ces seigneurs ordonnément,
ainsi que dessus est dit, dès qu'ils partirent de Ca-
lais, et passèrent tout parmi Artois et au dehors de
la cité d'Arrasj et tenoient auques (aussi) le che-
min que le duc de Lancastre avoit tenu quand il
passa premièrement Si ne trou voient ces gens d'ar-
mes que vivre sur le plat pays, car tout étoit bouté
dedans les forteresses ; et si étoit de grand temps le
pays si appauvri et si exillé (ravagé), que mêmement
il faisoit si cher temps au royaume de France et si
grand'famîne y couroit, pour la cause de ce que
on n'avoit de trois ans par avant rien labouré sur le
plat pays, que si blés et avoines ne leur vinssent de
Hainaut et de Cambrésis, les gens mourussent de
faim en Artois, en Vermandoîs et en l'évêché de
Laon etde Rheims. Et pour ce que le roi d'Angleterre
ainçois (avant) qu'il partit de son pays avoit ouï
parler de la famine et de la pauvreté de France,
étoit-il ainsi venu pourvu , et chacun sire aussi
selon son état, excepté de fuerres (paille) et d'avoi-
nes; mais de ce se passoient leurs chevaux au mieux
qu'ils pouvoient.
Avecques tout ce le temps étoit si cru (rude)
et si pluvieux que ce leur faisoit trop de meschef et
(i) Johaes Tappelle Scales. J. A. B.
(i359) DE JEAN FROISSABT. ii
à leurs clieyaux; car presque tous les jours et toutes
les nuits pleuvoit-U à rendon •(impétuosité) sans ces-
ser; et tant plut en cette empainte (attaque) que le
vin de cette yendange ne valut rieu pour cette
saison.
•VW'V*^'
CHAPITRE CDXXXIl.
Cy dit n'uWE AVENTURE QUI AVINT A MESSIRE GaLE-
HAULT DE RlBEUMOIfT EWCOIÏTRE MESSIRE BeRTHE-
LEMiEu DE Brunes (Bàrtholomew Burghersh).
A ÀNT chevaucha le roi d'Angleterre à petites jour-
nées et tout son ost (armée) que il approcha dure-
ment Bapaumes. Et vous dirai d'une aventure qu'il
avint sur ce voyage à monseigneur Galehault de
Ribeumont un très hardi et appert chevalier de Pi-
cardie. Vous devez savoir que toutes les villes, les
cités et les châteaux sur le passage du roi d'Angle-
terre étoient trop bien gardés j car chacune bonne
ville de Picardie prenoit et recevoit chevaliers et
écuyers à ses frais. Le comte de Saint Pol se tenoit
à (avec) deux cents lances dedans la cité d'Arras,
le connétable de France à Amiens , le sire de Mon-
saut à Corbie, messire Oudart de Renty et messire
Ehguerran Deudin à Bapaumes, et messire Bau-
duins Dennekins maître des arbalétriers à Saint
Quentin j et ainsi de ville en ville et de cité en cité,
car ils savoient tout notoirement que le roi d'An-
gleterre venoit assiéger la cité de Rheims. Or avint
que ceux de Péronne en Vermandois qui étoient
auques (aussi) sur le passage du roi d'Angleterre,
i:i LES CHRONIQUES {loCnj)
car il et ses gens poursui voient toujours les rivières,
et cette ville dessus nommée sied sur la rivière de
Somme, n'avoient encore point de capitaine ni de
gardien; et si les approchoient les Anglois dure-
ment, dont ils n'étoient mie bien aises. Si se avisè-
rent de messire Galehault de Ribeumonl,qui n'étoit
encore nulle part retenu, lequel se tenoît, si comme
ils furent informés adonc, à Tournay. Ceux de Pé-
ronne envoyèrent devers lui lettres moult courtoi-
ses, en lui priant qu'il voulut venir aider à garder
la bonne ville de Péronne atout (avec) ce qu'il pour-
roit avoir de compagnons, et on lui paieroit tous les
jours pour sa personne vingt francs, et chacun che-
valier dessous lui dix francs^ et chacune lance pour
trois chevaux un franc le jour ^'\ Messire Galehault
qui desiroit et demandoit les armes partout et qui
se vit prié moult courtoisement de ceux de Pé-
ronne, ses bons voisins, se accorda légèrement, et
répondit et leur manda qu'il iroit et qu'il seroit là
du jour à lendemain. Si se pourvut au plutôt qu'il
put, et pria et assembla de bons compagnons en
Tournésis, et se partit de Tournay, espoir (peut-
être) lui trentième j et toujours lui croissoient gens;
et manda à monseigneur Roger de Cologne qu'il
fut contre lui sur un certain lieu qu'il lui assigna.
Messire Roger y vint lui vingtième de bons compa-
gnons. Tant fit messire Galehault que il eut bien
cinquante lances de bonnes gens; et s'en vinrent
loger un soir en approchant Péronne, à deux peti-
(i) Sauvage (\ït septyrancs, contre le témoignage des manuscrit»
qn^il aYoit sous les yeux, excepté Tabrégé de La Lhaux, aiusi qu^iJ le
dit lui-même en marge. J. D.
(i559) DE JEAN FROISfeART. i3
tes lieues des ennemis et en un village sur les
champs où ils ne trouvèrent nullui (personne); car
tous s'étoient boutés les gens du plat pays dedans
les forteresses.
Lendemain au matin ils dévoient venir à Pé-
ronne, car ils n'en étoient mie loin. Quand ce vint
après souper, sur l'heure de mie nuit, et que on eut
ordonné leur guet; ainsi que on bourdoit (plai-
santoit)etjangloit (railloit) d'armes, et ils enavoient
entr'eux assez matière d'en parler, messire Gale-
hault dit: « Nous serons demain moult matin à Pé-
ronne, si nous voulons; mais ainçois (avant) que
nous y entrons, je conseillerois que nous chevau-
chons suf les frontières de nos ennemis: car )e crois
qu'il en y a aucun qui pour eux avancer, ou pour
la convoitise de trouver aucune chose à fourrager
sur le pays, se déroutent et prennent l'avantage
de chevaucher matin: si pourrons bien tels trouver
ou encontrer d'aventure qui paieroit notre écot. »
A ces paroles s'accordèrent tous les compagnons ,
et le tinrent en secret les maîtres entr'eux , et fu-
rent tous prêts au point du jour et les chevaux en-
sellés. Si se mirent aux champs assez ordonné-
ment, etissirent (sortirent) hors de leur chemin qui
tiroit pour aller à Péronne; et commencèrent à cer-
cher (chercher) le pays et à costier (côtoyer) bois et
bruyères pour savoir si. ils verroient nuUui (per-
sonne), et vinrent en un village où les gens avoient
fortifié le moustier. Là descendirent messire Gale-
hault et sa route (troupe); car au fort avoit pain et
vin assez; ;etceux qui étoi«it dedans leur offrirent
i4 LEà CHRONIQUES (idSq)
à en prendre à leur volonté. Pendant ce que ils
étoient là en la place devant le fort, messire Gale-
hault appela deux de ses écujersj desquels Bri-
doulx de Callonue fut Fun , et leur dit : «c Chevauchez
devant sur ces champs et découvrez le pays devant
et derrière à savoir si vous trouverez nuUui (per-
sonne) et revenez ci à nous^ car nous vous atten-
drons ci. » Les 'deux écuyers se partirent montés
sur fleur de coursiers, et prirent les champs, et s'a-
dressèrent (dirigèrent) vers un bois qui étoit à de-
mi-lieue Françoise près de là.
Cette matinée chevauchoit messire Regnault
BouUant, un chevalier d'Allemagne de la route
(troupe) le duc de Lancastre, et a voit chevauché
depuis l'aube crevant et tournoyé tout le pays et
n'a voit rien trouvé j si s'étoit là arrêté. Les deux
écuyers dessus nommés vinrent cette part et cui-
dèrent (crurent) que ce fussent aucunes gens d'ar-
mes du pays qui se fussent là mis en embûche; et
chevauchèrent si près que ils avisèrent l'un l'autre.
Or avoient les deux écuyers François parlé ensem-
ble et dit: « Si ce sont ci Allemands ou Anglois, il
nous faut feindre de dire que nous soyons François;
et si ils sont de ce pays, tantôt nous nous nomme-
rons. )i Quand ils furent parvenus si près d'eux que
pour parler et entendre l'un l'autre , les deux
écuyers aperçurent tantôt à leur contenance qu'ils
étoient étrangers et leurs ennemis. Messire Regnault
de Boullant parla et demanda: « A qui sont les com-
pagnons ?j» en langage Allemand. Bridoulx de Cal-
lonne répondit, qui bien savoit parler cetui langa-
(iSSg) DE JEAN FROISSART. i5
ge, et dit: «e Nous sommes à monseigneur Berthele-
mieu(Bartholomew)deBrunes (Burghersh). » « Et
où est messire Berthelemieu, dit le chevalier ?»
« Sire, répondit Pécuyer, il n'est pas loin de ci,ilest
ci-dessous en ce village. >> <c Et pourquoi est-il là
arrêté, dit le chevalier?» « Sire, pour ce qu'il nous
a envoyés devant pour savoir si il trouveroit rien à
fourrer (fourrager) ni à courir sur ce pays.» « Par
ma foi, dit messire Regnault , nennil ,j'ai couru
tout aval ce pays, mais je n'ai rien trouvé: retour-
nez vers lui et lui dites qu'il se traie (rende) avant
et que nous chevaucherons ensemble devers Saint-
Quentin, à savoir si nous trouverons point meilleur
marché, ni aucune bonne aventure. » — « Et qui
êtes-vous,sire, dit l'écuyer qui parloit à lui? »
» On m'appelle, répondit le chevalier, Regnault de
Boullant , dites-le ainsi à monseigneur Berthele-
mieu. »
A ces paroles répondirent les deux écuyers: « A
votre congé, monseigaeur^» et retournèrent au vil-
lage oii ils a voient laissé leur maître. Sitôt que
messire Galehault les vit, il demanda: « Quelles
nouvelles? Avez-vous rien vu ni trouvé?» Ils répon-
dirent: ff Sire, oil, assez par raison: ci-dessus en ce
bois est messire Regnault de Boullant, espoir (peut-
être) lui trentième, et a lui toute cette matinée che-
vauché. Si vous désire moult avoir en sa compagnie
pour chevaucher encore plus avant en sa compagnie
devers Saint-Quentin. » — « Comment, dit messire
Galehault,quedites-vous?MessireRegnaultdeBoul-
lant est uu chevalier d'Allemagne et de la chevau-
i6 LES CHRONIQUES (iSSq)
chée le roi d'Angleterre. » « Tout ce savons-nous
bien, sire, dirent les écuyers. » <c Et comment
êtes-vous partis de lui ? « a Sire , répondit Bridoulx
de Callonne, je le vous dirai. »
Adoncques recorda-t-il toutes les paroles qui ci-
dessus sont dites. Et quand messire Galehault les
eut ouïes, il pensa sus un petit et en demanda con-
seil à messire Roger de Cologne et à aucuns cheva-
liers qui là étoient, que il étoit bon à faire. Les che-
valiers répondirent et dirent: (c Sire, vous deman-
dez aventure, et quand elle vous vient en la main
si la prenez; car en toutes manièi*es doit-on et peut
par droit d'armes grever son ennemi. »
CHAPITRE CDXXXIII.
Comment messire Regnàult de Boullànt navra du-
rement MEdSiRE Galehault db Ribeumont^ et com-
ment LES GENS du DIT MESSIRE ReGNAULT FURENT
TOUS MORTS ou PRIS.
A. CE conseil s'accorda messire Galehault légère-
ment, qui étoit désirant de trouver ses ennemis, et
fit restreindre ses plates (armures) et ressangler son
coursier, et mit spn bassinet à visière, parquoi il ne
put être connu } et ainsi firent tou$ les autres^ et
fit encore renvelopper son pennon, et puis issirent
(sortirent) du village et prirent les champs. Si che-
vauchèrent à l'adresse (dans la direction) devers le
bois où messire Regnault de BouUant les attendpit^
(i359) DE JEAN FROISSART. 17
et pouy oient être environ soixante dix armures de fer,
et messire Regnault n'en avoit que trente. Sitôt que
messireRegnault les aperçut sur les champs, il s'ap-
pareilla moult bien et assembla ses gens et se partit
moult ordonnément de son embûche, son pennon
tout développé devant lui, et s'en vint tout le petit
pas devers les François qu'il cuidoit (croyoit) être
Anglois. En approchant il leva sa visière et salua
monseigneur Galehault au nom de monseigneur
Berthelemieu de Brunes (Burghersh). Messire Ga-
lehault se tint tout couvert et lui répondit assez
feint ement et puis dit : « Allons, allons, chevauchons
avant. >» Donc se trairent (rendirent) ses gens tous
d'un lez (côté) et firent leur route (troupe) et les
Allemands la leur. Quand messire Regnault deBoul-
lant en vit la manière et comment messire Galehault
regardoit de côté sur lui à la fois et point ne parloit,
si entra en souspeçon (soupçon), et n'eut mie che-
vauché en cet état le quart d'une lieue quand il s'ar-
rêta tout coi de-lez (près) son pennon et entre ses
gens, et dit en haut à mon sire (messire) Galehault :
«Je fais doute , sire chevalier, que vous ne soyez
point messire Berthelemieu de Brunes (Burghersh) j
car je le connois assez, mais point encore je ne vous
ai ravisé, si vueil (veux) que vous vous nommez
ainçois (avant) que je chevauche plus avant en
votre compagnie. » A ces mots leva messire Gale-
hault la main, et en lui approchant devers le che-
valier pour le prendre par les rênes de son cour-
sier, écria : « Notre dame, Ribeumont! » Et tantôt
messire Roger de Cologne dit: ce G)logne, à la res-
FROISSART. T. IV. 1
i8 LES CHRONIQUES (i559)
cousse ! j» Quand messlre Regnault de Boullant se vit
en ce parti, il ne fut mie trop effreez (effrayé) , mais
mit la main moult appertement à une épée de gilerre
qu'il portoit à son côté, forte et roide, et la traist
(tira) hors du fourreau; et ainsi que messire Gale-
hault s'approcha, qui le cuida (crut) prendre et
arrêter par le frein, messire Regnault lui encousit
(enfonça) cette roide épée ens (dans) ou (le) côté,
par telle manière qu'il lui perça tout outre ses plates
(lames de fer) et le fit saigner outre à l'autre lez
(côté), et puis retraîst (retira) son épée et férit che-
val des éperons et laissa monseigneur Galehault en
ce parti durement navré. Quand les gens de mon
sire (messire) Galehault virent leur maître et capi-
taine en cet état, si furent ainsi que tous forsennés
et commencèrent à eux défendre et à entrer es (dans
les) gens monseigneur Regnault de Boullant, et les
assaillirent fièrement. Si en y eut aucuns rués par
terre.
Sitôt que le dit messire Regnault eut donné le
coup à monseigneur Galehault , il férit coursier .des
éperons et prit les champs. Là eut aucuns apperts
écujers des gens monseigneur Galehault qui se
mirent en chasse après lui, pendant que ses gens se
combattoient et que les François entendoient à eux
grever ce qu'ils pouvoient. Messire Regnault qui
étoit fort chevalier, dur et hardi malement et bien
arrêté et avisé en ses besognes, n'étoit mie trop
effreez (effrayé) j mais quand il véoit (voyoit) que
ces seigneurs le suivoient de si près que retourner
le convenoit, ou recevoir blâme, il s'arrêtoit en son
(iSSg) DE JEAN FROISSART. 19
pas sur Fun d'eux et donnoit un si grand coup de sa
dite épée que cil (celui) qui féru en étoit n'avoit
nulle volonté de lui plus poursuivir (poursuivre); et
ainsi en chevauchant il en renversa par terre jus-
ques à trois durement blessés; et si il eut eu une
hache bien acérée, en sa main, il n'eut féru coup
qu'il n'eut occis un homme. Tant fit le dit cheva-
lier que il éloigna les François et qu'il se sauva, et
n'y eut point de dommage de son corps; de quoi ses
ennemis le tinrent à grand' prouesse et tous ceux
qui depuis en ouïrent parler. Mais ses gens furent
ou tous morts ou tous pris, petit s'en sauva. Et là
sur la place on entendit à messire Galehault de Ri-
beumont qui étoit durement navré; et fut amené au
plus doucement qu'on put en la ville de Péronne,
et là médiciné. De cette navrure ne fut-il oncques
depuis sainement guéri, car il étoit chevalier de si
grand' volonté et si courageux que pour ce ne se
vouloit-il mie épargner; et ne vesqui (vécut) point
trop longuement après.
Or retournerons-nous au roi d'Angleterre, et
conterons comment il vint assiéger la bonne cité
de Rheims , où il ne gagna rien , mais lui coûta.
1*
20 LES CHRONIQUES (iSSg)
CHAPITRE CDXXXIV-
Comment le roi d'Angleterre^ en gâtant le pays
DE GaMBRÉSIS^ vint ASSIÉGER LA CITÉ DE KhEIMS.
X ANT exploitèrent le dessus dit roi et son ost (armée)
que ils passèrent Artois, où ils avoient trouvé le
pays pauvre et dégarni de vivres, et entrèrent en
Cambrésis où ils trouvèrent la marche plus grasse
et plus plantureuse^ car les hommes du plat pays
n'avoient rien bouté es forteresses, pourtant (at-
tendu) que ils cuidoient (croyoient) être tous as-
surés du roi d'Angleterre et de ses gens. Mais le dit
roi ne l'entendit mie ainsi, combien que ceux de
Cambrésis fussent de l'Empire^ et s'en vint le dit roi
loger en la vîUe de Beaumes ^'^ en Cambrésis et ses
gens tous environ. Là se tinrent quatre jours pour
eux rafraîchir et leurs chevaux, et coururent la plus
grand' partie du pays de Cambrésis. L'évêque Pierre
de Cambray et le conseil des seigneurs du pays et
des bonnes villes envoyèrentsur sauf-conduit devers
le roi et son conseil certains messages pour savoir à
quel titre il les guerroyoit On leur répondit que
c'étoit pour ce que du temps passé ils avoient fait
alliances et grands conforts aux François, et soute-
nus en leurs villes et forteresses, et fait aussi avant
partie de guerre comme leurs ennemis : si dévoient
(i)CeTillage est situe entre Bapaumes et Cambirajr. Les imprimes
diient Beauvais. J. D.
(i359) DE JEAN FROISSART. ai
bien pour cette cause être guerroyés: et autre ré-
ponse n'emportèrent ceux qui y furent envoyés. Si
convint souffrir et porter les Cambrésiens leur
dommage au mieux qu'ils purent.
Ainsi passa le roi d'Angleterre parmi Cambrésis
et s'envint en Thierasche^ mais ses gens couroient
partout à dextre et à senestre et prenoient vivres
partout où ils les pouvoient trouver et avoir. Donc il
avint que messîre Berthelemieu de Brunes (Burg-
hersh) couroit devant Saint Quentin: si trouva et
encontra d'aventure le capitaine et gardien pour le
temps de Saint Quentin, Messire Bauduins Denne-
kins^ si férir ent eux et leurs gens ensemble, et y eut
grand butin et plusieurs renversés d'un lez (côté)
et de l'autre. Finalement les Anglois obtinrent la
place et fut pris le dit messire Bauduins et prison*
nier à monseigneur Bertbelemieu de Brunes (Burg-
bersh) à qui il l'avoit été autrefois de la bataille de
Poitiers. Si retournèrent les dits Anglois devers l'ost
(armée) du roi d'Angleterre qui étoit logé pour ce
jour en l'abbaye de Femy où ils trouvèrent grand'
foison de vivres pour eux et pour leurs cbevauxj et
puis passèrent outre et exploitèrent tant par leurs
journées, sans avoir nul empêchement, que ils s'en
vinrent en la marche de Rheims. Je vous dirai par
quel manière. Le roi fit son logis à Saint Baie outre
Rheims, et le prince de Galles et ses frères à Saint
Thia:ry.Le duc de Lancastre tenoit en après le plus
grand logis: les comtes, les barons et les chevaliers
ëtoient logés es villages entour Rheims. Si n'avoieni
pas leurs aises ni le temps à leur volonté; car iU
2 a LES CHRONIQUES (iSSq)
étoient là venus au cœur d'hiver, environ la Saint
Andrieu (André) que il faisoit laid et pluvieux j et
étoient leurs chevaux mal logés et mal livrés (nour-
ris), car le pays deux ans ou trois par avant avoit été
toujours si guerroyé que nul n'avoit tabouré les ter-
res: pourquoi on n'avoit nuls fourrages,, blés, avoi-
nes, en gerbes ni en estrains (paille), car ceux de
llheims, deTroyes, de Châlons, de Sainte Mane-
holt (Ménehould) et de Hans n'avoient rien laissé
es villages, mais fait amener toutes garnisons eus.
(dans) es bonnes villes et châteaux; et convenoit les
plusieurs aller fourrer (fourrager) dix ou douze
lieues loin. Si étoient souvent rencontrés des garni-
sons Françoises,^ pourquoi il y avoit butins, com*
bats et noises et mêlées. Une heure perdoient les
Anglois et Tautre gagnoient.
De la bonne cité deRheims étoient capitaines, à ce
jour que le roi d'Angleterre y mit le siège, messire
Jean de Craon , archevêque du dit lieu, monseigneur
le comte de Porcien et messire Hugues de Porcien
son frère, le sire de la Bave, le sire deChavency^
le sire Dennore,le sire de Lor et plusieurs autres
bons chevaliers et écuyers de la marche de Rheims.
Si s'embesognèrent si bien, ce siège durant, que
nul dommage ne s^en prit à la ville; car la cité est
forte et bien fermée et de bonne garde. Et aussi le
roi d'Angleterre n'y fit point assaillir, pour ce qu^il
ne vouloit mie ses gens travailler ni blesser; et de-
meurèrent le dit roi et ses gens à siège devant Rheims
sur cet état que vous avez ouï, dès la fête Saint An-
Ci559) DE JEAN FROISSART. !i3
drieu (André) jusques à l'entrée de Carême ^'l Si
chevauchèrent les gens du dit roi souvent en grands
routes (troupes), et couroient pour trouver aventu-
res les aucuns par toute la comté de Retel jusques à
Montfaucon ^*^, jusques à Maisières, jusques à Don-
chery et à Mouson; et logeoint au pays deux jours
ou trois et déroboient tout sans défense ni contre-
dit Auques (aussi) en ce temps que le dit roi étoit
venu devant Kheims, avoit pris messire Eustache
d'Aubrecicourt la bonne ville deAthignjr sur Aisne,
et dedans trouva grand'foison de vivres, et par spé-
cial plus de trois mille tonneaux de vin. Si en dépar-
tit au dit roi grandement et à ses enfants , dont il
Pen sçut grand gré.
(i) Les historiens ne sont pas parfaitement d^accord sur ces dates^
Suivant ]es Chroniques de France ( chap. i ig ), Edouard mit le si^e
devant Bheims dans le mois de Novembre et le leva le 1 1 janvier. Knjgh-
tondit qu^Édouard arriva devant Rlieims le i8 décembre et y resta sept
semaines ( Col. 2621, aGsrS ). Selon Walsingham ( P. 166 ), le sitfge
commença le jour de sainte Luce, i3 décembre, et fut leyë le 1 4 janvier
jour de St.-Hilaire: puis quelques lignes plus bas i] dit que le roi d^ An-
gleterre demeura près de Bbeims jusqu^au cinquième jour après la fête
de Saint Grégoire pape ; mansitque ibidem Remis usque ad quintum diem
postjestum Sancti Gregoriipapœ\ ce qni'recule son départ jusqu^ au 17
mars, puisque la fête He Saint Grégoire étoit le la. Or il est certain
qu'il étoit déjà en Bourgogne le 10 de ce mois, date de la trêve qu^il
conclut k Guillon avec le duc de Bourgogne. (Rjmer , ubi sup. P. 195 e|
suivant.) J. D.
(3) Bourg peu éloigné de Verdun. J. D.
24 LES CHRONIQUES (i55q)
CHAPITRE CDXXXV.
Comment messire Jean Chàndos et messire Jacqves
d'Aupley prirent le chatel de Charhy en Dor-
MOIS l ET COMMENT LE SIRE DE MuCIDENT (McJCIDAn)
Y FUT OCCIS A l'assaut.
Ainsi que le siège étoît devant Rheims, quéroient
les aucuns chevaliers de l'est (armée) les aventures j
dont il avint que messire Jean Chaudes, messii-e
James d'Audley,le sire de Mucident(Mucidan),
messire Richard de Pontchardon et leurs routes
(troupes) chevauchèrent si avant devers Châlons en
Champagne que ils vinrent à Chamy en Dorraois^'^^
un moult beau fort. Si le regardèrent et considérè-
rent moult de près quand ils furent là venus: si le
convoitèrent durement à assaillir pour savoir si ils le
pourroient prendrcSi descendirent de leurs chevaux
et se mirent tous à pied eux et leurs gens et appro-
chèrent le chatel et le commencèrent à assaillir roi-
dement et fortement Par dedans avpit en garnison
deux bons chevaliers qui le gardoient, dont l'un
avoit nom messire Guy de Caples et portoit un écu
d'or à une croix ancrée de sable. Là eut fort assaut
et dur, car les chevaliers et leurs gens se défen-
doient très bien^ et aussi ils étaient assaillis forte-
ment et de grand'volonté. En cet assaut s'avança
(a) Probablement^ Cernay e/« 2?ormow, petite Tille k huit lieues de
Rlieitns.G^est ainsi qu^elle est nommée dans Knygliton, Col. sGai. J.D.
fi559) Ï)E JEAN FROISSART. aS
tellement le sîre de Mucident (Mucidan), un moult
riche homme et grand sîre en Gascogne, que il
fut atteint du jet d'une pierre sur son bassinet, par
lequel coup le dit bassinet fut effondré et la tête
effondrée: et là fut abattu le dit chevalier et mis à
grand meschef, car il mourut entre ses gens, sans
porter plus avant. Delà mort du seigneur de Muci-
dent furent les autres chevaliers si courrouces qu'ils
jurèrent que jamais ne partiroient de là si auroient
conquis le ehâtel et ceux qui dedans étoient Adonc-
ques se mirent-ils à assaillir plus fort assez que de-
vant, et là eut faites maintes grands appertises d'ar-
mes,- car les gens d'armes Gascons étoient tous for-
cennés pour la cause de leur maître qu'on leur avoit
tué. Si entroient es fossés sans eux épargner, et ve-
noient jusques aux murs et rampoient contre mont,
les tatges (boucliers) sur la tête.
Entrementes (cependant) archers traioient (ti-
roient) si onniement (ensemble) etroidement quenul
n'osoit approcher ,fors en grand péril.Tantfut assailli
et guerroyé que le ehâtel fut pris; mais moult leur
coûta, car dedansy avoit bons conpagnons qui se ven-
dirent au double.Quand les Anglois en furent au des-
sus, ils prirent les deux chevaliers qui moult vaillam-
ments'étoient défendus , et aussi aucuns gentils hom-
mes écuyers, et le demeurant (reste) ils mirent tout
à l'épée et malmenèrent durement le dit ehâtel de
Charny ^'^ pour tant (attendu) qu'ils ne le vouloient
(i)]Cayghtondit quMIs mirent le feu b la ville de Cernay et fixe la
prise de cette ville au dernier décembre, en disant que le lendemain fut
le jour de la Circoncision. Il raconte ensuite des expéditions particur»
26 LES CHRONIQUES (iSSg)
mie tenir. Si retournèrent en Vost (armée) devant la
cité deRheims tous courroucés, car ils avoientperdu
la fleur de leurs gens ; et là amenèrent leurs prison-
niers. Si recordèrent au roi leur seigneur et aux
barons comment ils avoient perdu les plus grands
et les plus nobles de leur compagnie. Dont le roi fut
amèrement courroucé , mais mettre n'y pouvoit re-
mède et tous les jours lui venoient nouvelles de ses
gens que les François détroussoient, un jour en un
village et l'autre en rencontre.
£n cetemps, pendant queonséoitdevantRheims,
se r'émurent haines et grands mautalents (méconten-
tements) entre le roi de Navarre et le duc de Nor-
mandie. La raison et la cause ne sçais-je mie bien:
mais il avint adonc que le roi de Navarre se partit
soudainement de Paris et s'en vint à Mante sur
Seine ^'^ et défia le duc de Normandie et ses frères:
de quoi tout le royaume fut moult émerveillé à quel
lières de quelques capitaines Anglois dans les environs de Rbeims, pen*
dantlesiëge de cette ville , dont il n''est point parle dans nos histo-
riens. ( Voyez Col. aôaa. ) J. D.
(i ) L^auteur des Chroniques de France ne parle point de la retraite
précipitée du roi de Navarre; mais il rapporte un fait qui paroit en être
la véritable cause. Le lundi 3o décembre ( dit-il, Chap. 1 19 ) ? on exé-
cuta k Paris un bourgeois nommé Martin Pisdoe, convaincu d^ avoir
<x>nspiré avec quelques officiers et serviteurs du roi de Navarre contre
le roi et le régent. Ils dévoient introduire dans Paris des troupes dont
une partie s^empareroit des différents quartiers, et Pautre iroit au
Loovre où devoit être le régent, et mettroit k mort tous ceux dont on
jugeroit k propos de se défaire. La conspiration fut découverte par uu
autre bourgeois nommé Denisot le Paumier. Le récit du chroniqueur
est confirmé par plusieurs pièces du trésor des Chartes imprimées dan&
les Mémoires de Charles le Mauvais. (T. 1. P. 4o3et suiv. et T. 2. P*
160 et suiv.) J. D.
(i359) I>E JEAN FROISSART. 27
titre cette guerre étoit renouvelée. Etadonc prit, en
l'ombre de sa guerre, un écuyer de Brusselles
(Bruxelles) qui s'appeloit Vautre Obstrate, le fort
châtel de RoUeboise séant sur la rivière de Seine à
une lieue deMante^ lequel ût depuis moult de maux
à ceux de Paris et du pays environ.
CHAPITRE CDXXXVI.
Comment le sire de Roye et le chanoine de Rb-
BERTSÀRT PRIRENT LE SIRE GoMMIGNIES QUI VENOIT
Au SECOURS DU ROI D'ANGLETERRE.
Ji.N CE temps que le roi d'Angleterre séoit devant la
cité de Rheims,par l'ordonnance que vous avez ouïe,,
avint que le sire de Goramignies qui étoit retourné
en Angleterre devers madame la reine, quand le roi
d'Angleterre eut renvoyé les étrangers à Calais, si
comme ci-dessus est contenu , repass» la mer et vint
en Liainaut, et en sa compagaie aucuns écuyers de
Gascogne et d'Angleterre; et tir oit à venir tout
droit devant Rheims. Le jeune sire de Gommignies
qui se desiroit à avancer, lui revenu en Hainaut, fit
une assemblée de aucuns compagnons 3 et se boutè-
rent plusieurs hommes: d'armes en sa route (troupe}
et dessous son pennon. Quand ils furent tous ensem-
ble, ils pou voient être environ trois cents, que uns
que autres. Si se partirent de Maubègue où l'assemn
blée étoit faite et vinrent à Avesnes en Hainaut et
passèrent outre, et puis à Trelou. Or étoit adonc au
aÔ LES CHRONIQUES (i55g)
garnison par le roi en Thierasche le sire de Roye et
grand'foison de bons compagnons avec lui, cheva-
liers et écuyersi et avoit entendu par ses espies que
il a voit toujours sur les frontières de Hainaut, que
le sire de Gommignies avoit mis sus une charge de
gens d'armes pour amener devant Rheims au confort
du roi d'Angleterre, et devoit il et ses gens passer
parmi la Thierasche. Sitôt que le sire de Roye fut
informé de la vérité de cette besogne, il signifia son
affaire tout secrètement aux compagnons d'environ
lui, et par spécial à monseigneur le chanoine de
Robertsart, qui pour le temps gouvernoit la terre du
jeune sire de Coucy et se tenoit au châtel de Marie.
Quand le chanoine le sçut, il ne fut mie froid de
venir cette part, et s'en vint de-lez (près) le sei-
gneur de Roye à (avec) bien quarante lances^ et se
fit chef le sire de Roye de cette chevauchée. Ce fut
bien raison, car c'est un grand baron de Picardie,
et étoit pour le temps très bon homme d'armes et
bien renommé et connu en plusieurs lieux. Si se
mirent ces gens d'armes François, qui pouvoient
bien être trois cents, en embûche sur le chemin par
où le sire de Gommignies et sa route (troupe) dé-
voient passer j et av oient leurs espies toutes pour-
vues pour mieux venir à leur fait. Or avint que le
sire de Gommignies et sa route (troupe), qui nulle
chose n'en savoient et qui cuidoient(croyoient) pas-
ser sans rencontre, entrèrent en la Thierasche et
au chemin de Rheims , et vinrent un jour à heure
de tierce, ou plus matin, en un village qu'on appelle
Herbigny^'l Si eurent conseil que ils se arrêteroient
(i) Village non loin de Rlieims. J. D.
(i359) DE JEAN FROISSART. ag
là pour eux un petit rafraîchir et leurs chevaux , et
puis monteroient sans point d'arrêt, et de bonne
heure ils viendroient devant Rheims en Post (armée)
du roi d'Angleterre. Adonc descendirent-ils en la
dite ville et se commencèrent à ordonner pour esta-
bler leurs chevaux.
Pendant que les compagnons s'appareilloient, le
sire de Gommignies qui étoit adonc jeune et volon-
tereux dit qu'il voidoit chevaucher hors de ce vil-
lage et savoir s'il trouveroit mieux à fourrer (fourra-
ger). Si appela cinq ou six compagnons des siens et
leurs pages, et Cristofle (Christophe) de Mur, un
sien écujer qui portoit son pennon, et se partirent
de Herbignjr tout roidement sans point de guet
. Or étoient ces chevaliers François et leurs gens
en .embûches dehors ce village, qui les avoient pour-
suivis le jour devant et la nuit après, et tiroient que
ils les pussent trouver à leur avantage^ et si ils ne
les eussent trouvés sur les champs, ils avoient en
propos que ils entreroient au village eux réveiller:
mais le sire de Gommignies et aucuns de ses gens
leur churent ainsi en la main. Quand les François
aperçurent chevaucher le seigneur de Gommignies
si seulement, si furent de premier tous émerveillés
quels gens ce pouvoient être ^ et envoyèrent deux de
leurs coureurs devant , qui rapportèrent que c'é-
toient leurs ennemis. Quand ils ouïrent ces nouvel-
les, si se partirent de leur embûche au plutôt qu'ils
purent, en écriant: «Roye, au seigneur, Roye;» et
se partirent les chevaliers devant; monseigneur de
Roye, sa bannière devant lui toute développée, mes-
3o LES CHRONIQUES (iSSq)
sire Flamens de Roye son cousin, messire Louis de
Robertsart, le chanoine de Robertsart son frère qui
étoit écuyer, messire Chrestien de Bommeroye et
les autres, chacun son glaive en son poing, et abais-
sés les fers devers leurs ennemis. Quand le sire de
Gommignies se vit en ce parti et ainsi hâté, si fut
tout émerveillé. Non pourquant il eut bon avis et
hardiment de arrêter et de attendre les ennemis, et
ne daignèrent ,il et les siens , fuij* : si abaissèren t leurs
glaives et se mirent en ordonnance de combattre.
Là vinrent les François, bien montés, et se boutè-
rent roidement en ces Anglois et Gascons où il n'a-
voit mie trop grand' route (troupe). Si fut le sire de
Gommignies de première venue rué jus (à bas) de
coup de glaive, et n'eut oncques puis espace en la
place de remonter. Là se mirent-ils à défense il et
ses gens moult vaillamment, et y firent maintes bel-
les appertises d'armes; mais finalement le sire de
Gommignies ne put durer: si fut pris et fiancé pri-
sonnier et deux écuyers de Gascogne avec lui, qui
trop vaillamment et bien se combattirent et qui
moult enuis (avec peine) se rendirent j mais rendre
les convint, autrement ils eussent été morts ainsi
que fut Cristofle du Mur, un bon appert écuyer
qui portoit le pennon du seigneur de Gommignies.
Bref tous ceux qui là étoient furent tous morts ou
pris excepté les varie ts qui se sauvèrent par bien
fuir, car ils étoient bien montés; et aussi on ne fit
point de chasse après eux, car ils entendirent à plus
grand' chose.
(iSSg) DE JEAN FROISSART. 3i
CHAPITRE CDXXXVII.
Comment le sire de Roye et sa route (troupe) dé-
confirent LES gens du sire DE GoMMIGNIES^ ET
FURENT TOUS MORTS OU PRIS.
Quand les chevaliers et écuyers qui pris . avoient
le sire de Gommignies et rué jus (à bas), et ceux
quiétoient avec lui issus du village, ils ne voulu-
rent pas là arrêter, mais brochèrent chevaux des
éperons et se boutèrent au village dessus dit en
écriant: « Roye, au seigneur, Roye. » Dont furent
tous ceux qui là étoient moult ébahis , quand ils
sçurent leurs ennemis si près d'eux ^ et étoient la
plus grand'partie d'eux tous désarmés et tous épars:
si ne se purent rallier ni mettre ensemble. Là les
prirent les François à volonté, en granges, en logis
et en fours; et y eut le dit chanoine de Roberlsart
plusieurs prisonniers, pourtant (attendu) que les
Hainuyers le connoissoient mieux que nul des au-
tres. Bien est vérité qu^il en y eut aucuns qui se re-
cueillirent en une petite forte maison avirounée
d'eau, qui sied en ce village de Herbignyj et con-
seillèrent les aucuns qui dedans étoient que on se
défendit jet y mettoient bonne* raison. « Cette mai-
son est assez forte pour nous tenir tant que le roi
d'Angleterre qui est devant Rheims orra (entendra)
nouvelles de nous; et sitôt qu'il pourra savoir que
nous sommes si appressés des François, il n'est
nulle doute qu'il nous envoiera conforter. » Là ré-
3a LES CHRONIQUES (idSq;
pondirent les autres qui n'étoient mie assurés:
<c Nous ne nous pouvons tenir ni jour ni heure, car
cette maison est toute plate et avironnée de nos enne-
mis. Et si n'avons homme qui sçut aller quérir aide
devers le roi d'Angleterre notre seigneur, qui ne
fut en péril de mort »
Ainsi étoient les compaguons là en déhat et en
cnstrif (querelle) entr'eux. Là vinrent le seigneur de
Roje et les chevaUers qui leur dirent: « Écoutez, sei-
gneurs , si vous vous faites assaillir tant ou petit , vous
serez tous morts sans mercyj car tantôt vous pren-
drons de force. » Si que ces paroles et semblables éba-
hirent les plus hardis; et se rendirent tous ceux qui
dedans étoient, sauves leurs vies. Si furent tous pris
prisonniers et envoyés en la terre de Coucy et ens
(dans) es garnisons prochaines dont les François
étoient partis. Cette avenue avint à monseigneur
Jean de Gommignies et à sa route (troupe) environ
Noël, l'an mil trois cent cinquante neuf. De quoi
le roi d'Angleterre, quand il le sçut, fut moult cour-
roucé; mais amender ne le put tant comme à cette
fois.
Or retournerons au siège de Rheims et parlerons
d'une avenue qui avint à monseigneur Berthelemieu
de Brunes (Burghersh) qui avoit assiégé la tour et
le châtel de Courmicy et un chevalier Champenois
dedans qui s'appeloit mcssire Henri de Vans; et
se armoit le dit messire Henri, de noir à cinq an-
neaux d'argent et crioit. Vienne.
(i559) DE JEAN FROISSART, 33
CHAPITRE CDXXXVIIl.
Comment messireBerthelemieu de Brunes abattit
LÀ TOUR DE CouRMIGY; ET COMMENT CEUX DE DEDANS
SE re;kdirent a lui.
JLe siège tenant devant Rheims , étoient les seigneurs ,
les comtes, lesbarons épars en la marche de Rheims,
si comme vous avez ouï conter ci-dessus, pour
mieux être à leur aise, et pour garder les chemins
que nulles pourvéances (provisions) n'entrassent en
la dite cité. De quoi cil (ce) bon chevalier mes-
sire Berthelemieu de Brunes (Burghersh), et grand
baron d'Angleterre, étoit à (avec) toute sa route
(troupe) et sa charge de gens d'armes et d'archers
logés à Courmicy ^"^, un moult beau château de l'ar-
chevêque de Rheims j lequel arhevêquey avoit mis
dedans en garnison le chevalier dessus nommé et
plusieurs bons compagnons aussi pour le garder et
défendre contre les Anglois. Ce châtel ne doutoit
nul assaut, car il y avoit une tour quarrée malement
grosse et épaisse de mur et bien bataillée (fortifiée).
Quand messire Berthelemieu qui le châtel avoit as-
siégé l'eut bien avisé et considéré la forte manière,
et que par assaut il ne le pourroit avoir, il fit appa-
reiller une quantité de mineurs qu'il avoit avec lui
et à ses gages , et leur commanda qu'ils voulussent
(i) Suiyant Knyghton le siège commença le ao décembre et diira
jasqa^au jour de rÉpiphanie que la place fat emportée. J. D.
FROISSART. T. IV. 3
34 LES CHRONIQUES (iSSp)
faire leur devoir delà forteresse miner, et trop bien il
les paieroit Ceux répondirent: «Volontiers.» Adonc
entrèrent ces ouvriers eu leur mine et minèrent con-
tinuellement nuit et jour, et firent tant qu'ils vinrent
moult avant pardessous la grosse tour; et à la me-
sure qu'ils minoient , ils mettoien tétai es; et ceux du
fort rien n'en savoient Quand ils furent audessus
de leur mine, tant que pour faire renverser la tour
quand ils voudroient, ils vinrent à messire Berthe-
lemieu et lui dirent: « Sire, nous avons tellement
appareillé notre ouvrage que cette grosse tour tré-
buchera quand il vous plaira. » « Bien est, ré-
pondit le chevalier, n'en faites plus sans mon com-
mandement » Ceux dirent : « Volontiers. » Adonc
monta à cheval messire Berthelemieu et emmena
Jean de Ghis telles avec lui, qui étoit de ses compa-
gnons, et s'en vinrent jusques au châteL Messire
Berthelemieu fit signe qu'il vouloit parlementer à
ceux de dedans. Tantôt messire Henri se traist
(rendit) avant et vint axcx créneaux et demanda qu'il
vouloit^'l «Je vueil (veux), ce dit messire Berthele-
mieu, quevous vous rendez, ou autrement vous êtes
tous morts sans remède. » «Et comment, répon-
dit le chevalier François, qui se prit à rire ? Nous
sommes céans tous haittiez (sains) et bien pourvus
de toutes choses, et vous voulez que nous nous ren-
dions si simplement: ce ne sera jà. » « Messire
Henri, messire Henri, si vous saviez en quel parti
( i) On peut commencer li compter ici une nouvelle année, suivant la
date que Knyghton assigne, comme on vient de le voir, k la prise de
Cormicy. J. D. '
(i56o) DE JEAN FROISSART. 35
vous êtes, ce répondit le chevalier d'Angleterre, vous
vous rendriez tantôt et à peu de paroles, » <c En
quel parti pouvons-nous être, sire, répondit le che-
valier François ?» « Vous istrez (sortirez) hors,
dit messireBerthelemieu, et je le vous montrerai,
par condition que si vous voulez retourner en vo-
tre tour, je le vous accorderai et assurances jusques
adqiic. » Messire Henri entra en ce traité et crut
le chevalier Anglois, et issit (sortit) hors de son fort,
lui quatrième tant seulement, et vint là où messire
Berthelemieu et messire Jean de Ghistelles étoient
Sitôt comme il futlàvenu^ ils le menèrent à leur
mine et lui montrèrent comment la grosse tour ne
tenoit fors sur estançons (étaies) de bois. Quand le
chevalier François vit le péril, si dit à messire Ber-
thelemieu: « Certainement, sire, vous avez bonne
cause, et ce que fait en avez vient de grand'gentil-
lesse: si nous mettons en votre volonté et le nôtre
aussi. » Là les prit messire Berthelemieu comme ses
prisonniers et les fit partir hors de la tour, uns et
autres, et le leur aussi; et puis fit bouter le feu en la
mine. Si ardirentles estançons (étaies), et quand ils
furent tous ars (brûlés), la tour qui et oit malement
grosse et quarrée ouvrit et se partit en deux et ren-
versa d'autre part « Or regardez, ce dit messire
Berthelemieu à monseigneur Henri de Vaulx et à
ceux de la forteresse, si je vous disois vérité. » Ils
répondirent: « Sire, oil: nous demeurons vos pri-
sonniers à votre volonté, et remercions de votre
courtoisie ; car les Jacques Bons Hommes qui jadis
régnèrent en ce pays, si ils eussent ainsi été au des-
3*
36 LES CHRONIQUES (î56o)
sus de nous que vous étiez orains (maiutenant), ils
ne nous eussent mie fait la courtoisie pareille que
vous ayez. » Ainsi furent pris les compagnons de la
garnison de Cormicy et le château effondré.
CHAPITRE CDXXXIX.
Gomment le roi d'Angleterre se partit de devant
Rheims sans rien faire ; et comment il prit la
VILLE de Tonnerre.
JuE roi d'Angleterre se tint à siège devant Rheims
bien le terme de sept semaines et plus, mais onc*
ques n'y fit assaillir, ni point ni petite car il eut per-
due sa peine. Quand il eut là tant été que il lui
comménçoit à ennuyer, et que ses gens ne trouvoient
mais rien que fourrer(fourrager), et perdoient leurs
chevaux et étoient en grand' mésaise de tous vivres,
ils se délogèrent et se arroutèrent (assemblèrent)
comme par avant, et se mirent au chemin pardevers
Ghâlons en Champagne. Et passa le dit roi et tout
son ost (armée) assez près de Châlons et se mit par
devers Bgir-le-duc ^'\ et après pardevers la cité de
Troyes et vint loger à Méry sur Seine j et étoit tout
son ost (armée) entre Méry et Troyes où on compte
huit lieues de pays. Pendant ce qu'il étoit à Méry
sur Seine, son connétable chevaucha outre, qui tou-
(i)Ce n'ctoit pas la le chemin qu''il falloit prendre pour aller di-
rectement de Rheims k Troyes; mais il est Traisembla1)le qu^ Edouard
Touloit parcourir le pays pour le ravager. J. D.
(i56o) . DE JEAN FROISSART. 37
jours ayoit la première bataille, et vint devant Saint
Florentin dont messire Oudart de Renty étoit capi-
taine^ et y fit un moult grand assaut, et fit devant
la porte de la forteresse développer sa bannière qui
étoit faissée d'or et d'azur à un chef pallé, les deux
bouts géronnés à un écusson d'argent en-my (milieu)
la moyenne; et là eut grand assaut et fort, mais
rien n'y conquirent les Anglois. Si vint le dit roi
d'Angleterre et tout son ost (armée) et se logèrent
entour Saint Florentin sur la rivière d'Armençon;
et quand ils s'en partirent , ils vinrent pardevant
Tonnerre, et là eut grand assaut et dur; et fut la
ville prise par force, et non le châtel : mais les An-
glois gagnèrent au corps de la ville plus de trois
mille pièces de vin. Adonc étoit dedans la cité
d'Auxerre le sire de Fiennes connétable de France,
à (avec) grand' foison de gens d'armes.
CHAPITRE CDXL.
»
^ I
Comment le roi d'Angleterre se partit de Tok-
NEARE ET s'eN VINT LOGER A MoWTlRAIL (MOWT-
RÉAl)^ ET PUIS DE LA A AlGUILLON SUR LA RIVIÈRE
DE Sellettes (Serin).
LiE roi d'Angleterre et son ost (armée) reposèrent
dedans Tonnerre cinq jours pour la cause des bons
vins qu'ils avoient trouvés, et assailloient souvent au
châtel; mais il étoit bien garni de bonnes gens d'ar-
mes » desquels messire Baudouin Dennekins maître
38 LES CHRONIQUES (i36o)
des arbalétriers étoit capitaine. Quand ils furent
bien refraîchis et reposés en la ville de Tonnerre, ils
s'en partirent et passèrent la rivière d'Armençon, et
laissa le roi d'Angleterre le chemin d'Auxerre à la
droite main et prit le chemin de Noyers ^'^ ; et avoit
telle intention que d'entrer en Bourgogne et d'être
là tout le Carême. Et passa lui et tout son ost (ar-
mée) dessous Noyers, et ne voulut oncques que on
y assaillit, car il tenoit le seigneur prisonnier de la
bataille de Poitiers. Et vint le roi et tout soh ost
(armée) à gite à une ville qu'on appelle Mont-real,
sur une rivière que on dit Sellettes ^^\ Et quand le
roi s'en partit, il monta cette rivière et s'en vint
loger à Guillon sur Sellettes ^'^j car un sien écuyer
qu'on appeloit Jean de Arleston , et s'armoit d'azur
à un écussoa d'argent, avoit pris la ville de Flavi'-
gny qui sied assea près de là, et avoit dedans trouvé
de toutes pourvéances (provisions) pour vivre, le
roi et tout son ost (armée) , un mois entier. Si leur
vint trop bien à point, car le roi fut en la ville d'Ai-
guillon dès la nuit des Cendres ^^^ jusques en-my
(milieu) Carême. Et toujours couroient ses maré-
chaux et ses coureurs le pays, ardant, gâtant et exil-
lant (ravageant) tout entour eux j et refraîchissoient
souvent l'ost (armée) de nouvelles pourvéances
(provisions).
(i) Petite ville sur la nyiére de Serio, J. D,
(a) Mout-Réal est situé près de la rÎTière de Serin ou Serain. On ne
connott dans ce canton aucune livière nommée Sellettes, J. D.
(3) Guillon est, ainsi que Mont-Béal, sur la riyière de Serin. J. D.
(i) Le jour des Cendres fut cette amiée le 19 février.!. D.
(i56o) DE JEAN FROISSART. 89
CHAPITRE CDXLI.
Ct dit comment les seigneurs d'Angleterre me-
noient avec eux toutes choses nécessaires ; et de
leur maniere de chevaucher.
V DUS devez savoir que les seigneurs d'Angleterre
et les riches hommes menoieht sur leurs chars, ten-
tes, pavillons, moulins, fours pour cuire et forges
pour forger fers de chevaux et toutes autres choses
nécessaires j et pour tout ce étoffer, il menoit bien
huit mille chars tous attelés chacun de quatre roncins
bons et fçrts que ils avoient mis hors d'Angleterre.
Et avoient encore sur ces chars plusieurs nacelles
et batelets faits et ordonnés si subtilement de cuir
boulluque c'étoit merveilles à regarder j etsipou-
voient bien trois hommes dedans, pour aider à na-
ger (naviguer) parmi un étang ou un vivier tant
grand qu'il fut, et pêcher à leur volonté. De quoi
ils eurent grand'aise tout le temps et tout le Carême,
voire les seigneurs et les gens d'état^ mais les com-
munes se passoient de ce qu'ils trouvoient Et avec
ce le roi avoit bien pour lui trente fauconniers à
cheval chargés d'oiseaux et bien soixante couples
de forts chiens et autant de lévriers, dont il alloit
chacun jour ou en chasse ou en rivière, ainsi qu'il
lui plaisoit; et si y avoit plusieurs des seigneurs et
des riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs
oiseaux aussi bien comme le roi. Et étoit toujours
4^ LES CHRONIQUES (i56o)
leur ost partie ( divisée ) en trois parliesj et che^
vauchoit chacun ost (armée) par soi, et avoit cha-
cun ost avant garde et arrière garde, et se lo-
geoit chacun ost par lui une lieue arrière de l'autre :
dont le prince en menoit Fune partie, le duc de
Lancastre l'autre, et le roi d'Angleterre la tierce et
la plus grande. Et ainsi se maintinrent-ils dès Calais .
jusques adonc que ils vinrent devant la cité de
Chartres.
kX^^W^/V^r^^WfcV^fV %^WVW
CHAPITRE CDXLII.
Pour quelle cause le roi d'Akgletekre ne courut
POINT LE PAYS DE BOURGOGNE ; ET COMMENT IL s'ew
VINT LOGER AU BoURG LA ReiNE LEZ (PRÈs)* PariS.
jN ous parlerons du roi d'Angleterre qui se tenoit
à Aiguillon sur Sellettes (Serin) et vivoitil et son ost
(armée) des pourvéances (provisions) que Jean de
Arleston avoit trouvées à Flavigny. Pendant que le
roi séjournoit là pensant et imaginant comment il se
maintiendroit , le jeune duc de Bourgogne, qui ré-
gnoit pour le temps et son conseil, par la requête et
ordonnance de tout le pays de Bourgogne entière-
ment, envoyèrent devers le dit roi d'Angleterre
suffisants hommes, chevaliers et barons, pour trai-
ter h respiter (donner du répit)et non ardoir (brûler)
ni courir le pays de Bourgogne. Si s'embesognèrent
adonc de porter ces traités les seigneurs qui ci s'en-
suivent Premièrement, messire Anceanlx de Salins
(i56o) DE JEAN FROISSART. 4i
grand chancelier de Bourgogne, messire Jacques
de Vienne, messire Jean de Rye, messire Hugues
de Vienne, messire Guillaume de Toraise et mes-
sire Jean de Montmarlin. Ces seigneurs exploi-
tèrent si bien et trouvèrent le roi d'Angleterre si
traitable, que une composition fut faite entre le
dit roi et le pays de Bourgogne que parmi deux
cent mille francs ^'' qu'il dut avoir tous appareillés il
déporta (différa) le dit pays de Bourgogne à non
courir et l'assura le dit roi de lui et des siens le
terme de trois ans. Quand cette chose fut scellée et
accordée, le roi se délogea et tout son ost (armée)
et prit son retour et le droit chemin de Paris et
s'en vint loger sur la rivière d'Yonne à Kou ^'^ des-
sous Vezelay. Si s'étendirent ses gens sur cette belle
rivière que on dit Yonne, et comprenoient tout le
pays |usques à Clamecy à l'entrée de la comté de
Neversj et entrèrent les Anglois en Gatinois j et ex-
ploita tant le roi d'Angleterre par ses journées qu'il
vint devant Paris et se logea à deux petites lieues
près, au Bourg la Reine ^^l
(i)LadiaTte âe cette trêve porte deux cent mille deniers d^or on
'moutons. Elle ^t conclue k Guillon,le lo mars de cette année. (Rymer,
ubisup. P. 195 et suiy.) J. D.
(a) Ce mot est écrit ainsi dans les manuscrits sans tucun signe d''a<-
brévialion; mais c'*e$t yraisemblablement une omission des premiers
copistes, répétée par les autres; car tout porte k croire que Cou ou
Kou est la première sjtîabe du mot Coulanges, où le roi d^ Angleterre
passa l^Yonne suivant Fauteur des Chron. de France. Chap. lao J.D,
(3)pAuteur des chroniques de Francedit que le roi d^ Angleterre se
logea d^abord k Cbanteloup entre Cbastres, maintenant Arpajon et
Moutlliéry, et suppose qu^iîy demeura depuis le mardi, dernier jour de
mars, jusqu^au 7 ayril que les troupes serrèrent Paris de plus prés et fce
4a LES CHRONIQUES (i56o)
CHAPITRE CDXLIII.
Comment le iîoble royaume de France étoit couru
DE TOUS COTÉS TANT d'AngLOIS QUE DE NavARROIS;
et comment Pierrepont fut pris des gens MESSIRE
Eustache d'Aubrecicourt.
Ainsi tournoyant tout le pays cheminoit le roi
d'Angleterre et ses gens qui détruisoient tout devant
eux; et d'autre part, les garnisons qui se tenoient
et faisoient guerre pour lui en Beauvoisis , en Pi-
cardie , en France, en Brie, et en Champagne
guerroyoient et gâtoient tout le pays. D'autre côté
le roi de Navarre qui se tenoit en la marche de
Normandie faisoit aussi moult forte guerre. Ainsi
étoit guerroyé le noble royaume de France de tou-
tes parts que on ne savoit auquel entendre. Et par
spécial messire Eustache d'Aubrecicourt qui se te-
noit à Athigny sur Esne (Aisne) et qui avoit là une
grosse garnison de soudoyers et de compagnons qui
gâtoient , rançonnoient et honnissoient tout le
pays, et couroient toute la bonne comté de Retel
cantonnèrent k Chàtillon, k Issy, k Vauyres, k Vaugirard et dans les
autres yiilages des enyirons. Durant cet intervalle on entama une
négociation pour la paix; les plénipotentiaires respectifs s''assemb]é-
rent le vendredi saint 3 arril et se séparèrent bientôt après sans poiw
voir rien conclure. Ils s'^assemblèrent de nouveau le lo du même mois,
«t la conférence n^eut pas un succès* plus heureux. Les chroniques de
France, dont nous empruntons ces détails, en fournissent encore queU
^es autres qui ont été omis par Froissart, (Voyez les chapitres lao»
iai,etc.)I. D.
(i56o) DE JEAN FROISSART. . 43
jusquesà Doncherj, jusques à Maisières, jusques
auChesne Pouilleux, jusques à Sthenajreu la comté
de Bar j et gissoient et logeoient au pays quelque
part qu'ils vouloient deux nuits ou trois, sans être
destourhés (troublés) de nuUui (personne) et puis
s'en venoient loger, reposer et refraîcliir en leur
forteresse à Athignjr.
Bien est vérité que tous les seigneurs, chevaliers
et écuyers le menaçoient moult fort et assignèrent
entr'eux plusieurs journées pour issir (sortir) aux
champs et venir assiéger le dit messire Eustache
d'Aubrecicourt en Athigny: mais oncques n'en fut
rien fait. Et avint que les comJ)agnons de Athigny
qui ne faisoient nuit et jour fors que 30utillier
(imaginer) et aviser comment ils pourroient prendre
et embler (enlever) villes et forteresses, et quel part
ils se trairoient (rendroient) pour plus gagner, vin-
rent de nuit à une forte ville et bon châtel qui sied
en Laonnois assez près de Montagu en très forts
marais, et appeUe-t-on la dite forteresse Pierrepontj
et y étoient pour lors grand'foison de bonnes gens
du pays qui y avoient rais et retrait (retiré) le leur
sur la fiance du fort lieu.
A l'heure que ces compagnons d'Athigny vin-
rent là, les guètes étoient endormis. Si se mirent les
dits compagnons, pour convoitise de gagner, parmi
ces grands marais à grand meschef, et vinrent jus-
ques aux murs, et puis entrèrent en la ville et la
gagnèrent sans défense et la dérobèrent toute à
leur volonté. Si trouvèrent plus d'avoir que en nul
lieu où ils eussent été; et quand il fut grand jour, ils
44 LES. CHRONIQUES (i56o)
ardirent (brûlèrent) la Tille et s'en partirent et s*en
revinrent arrière à Athigny, bien fournis de bon
pillage.
CHAPITRE CDXLIV.
Cy s'ensuivent les prophéties du cordelier^ tant
SUR LES GENS d'EgLISE QUE SUR LES SEIGNEURS TEM-
PORELS.
JliN ce temps avoit un frère mineur plein de grand
clergie (savoir) et de grand entendement en la cité
d'Avignon, qui s'appeloit frère Jean de la Roche-
taillade, lequel frère mineur le pape Innocent
VP. faisoit tenir en prison au châtel de Bagnol-
les , pour les gr^indes merveilles qu'il disoit , qui dé-
voient avenir mêmement et principalement sur les
prélats et présidents de sainte église pour les su-
perfluilés et le grand orgueil qu'ils démènent; et
aussi sur le royaume de France et sur les grands
seigneurs de chrétienté, pour les oppressions qu'ils
font sur le commun peuple. Et vouloit le dit frère
Jean tourtes ces paroles prouver par l'apocalypse et
par les anciens livres des saints prophètes qui lui
étoient ouverts par la grâce du Saint Esprit , si
qu'il disoit; des quelles moult en disoit qui fortes
étoient à croire. Si en voit-on bien avenir aucu-
nes dedans le temps qu'il avoit annoncé; et ne les
disoit mie comme prophète, mais il les savoit par
les anciennes écritures et parla grâce du Saint
Esprit, ainsi que dit est, qui lui avoit donné enten-
{i56o) DE JEàN FROISSART. 45
dément de déclarer toutes ces anciennes troubles
prophéties et écritures pour annoncer à tous chré-
tiens l'année et le temps que elles dévoient avenir.
Et en fit plusieurs livres bien dictés et bien fondés
de grand'science de clergie ( étude ) j desquels
Fun fut fait l'an mil trois cent quarante cinq , et
l'autre l'an mil trois cent cinquante six. Et avoit
écrit dedans tant de merveilles à avenir entre l'an
cinquante six et l'an soixante dix, qui trop seroient
fortes à croire, combien que on ait plusieurs choses
vu avenir. Et quand on lui demandoit de la guerre
aux François, il disoit que ce n'étoit rien de tout ce
que on avoit vu envers ce que on verroit^ car il n'en
seroit paix ni fin jusques à tant que le royaume de
France seroit gâté et exillé (ravagé) par toutes ses
parties et, ses régions. Et tout ce a-t-on bien vu
avenir depuis, car le royaume de France a été fou-
lé, gâté et exillé (ravagé) ; et par spécial, au ter-
mine (moment) que le dit frère mineury mettoit,
l'an cinquante six, l'an cinquante sept, l'an cin-
quante huit , l'an cinquante neuf, en toutes ses
régions , tellement que nul des princes ni des gen-
tils hommes ne s'osoit montrer contre ces gens de
bas état, assemblés de tous pays, venus l'un après
l'autre, sans nul chef de haut homme. Et avoient le
dit royaume sans nulle défense à leur volonté ,
ainsi comme vous avez ouï, et élisoient souverains
capitaines enlr'eux par diverses marches, aux quels
ils obéissoient, ceux qui se mettoient en leur compa-
gnie, et fai soient certains convenants (engagements)
les uns aux autres de leur roberie et pillerie et des
46 LES CHRONIQUES (i56o^
1 ançons et des prisonniers et en trouvoifent tant que
les capitaines en étoient tous riches, et si riches que
sans nombre et sans mesure du grand avoir qu'ils
assembloient^'l
Or retournerons-nous au roi d'Angleterre.
CHAPITRE CDXLV.
Gomment le duc de Normandie, par grand sens et
AVIS ne voulut mie consentir bataille au roi
d'Angleterre; et comment messire Gautier de
Mauny et autres chevaliers Awglois vinrent
esgarmougher jusques aux barrières de Paris.
JLe roi dessus nommé étoit logé au Bourg la Reine,
à deux petites lieues près de Paris, et tout son ost
(armée) contre mont en allant devers Montlhéry. Si
envoya le dit roi pendant qu'il étoit là ses hérauts
dedans Paris au duc de Normandie qui s'y tenoit
atout (avec) grands gens d'armes, pour demander
bataille j mais le duc ne lui accorda rien^ ainçois
(mais) retournèrent les messagers sans rien faire.
Quand le roi vit que nul n'istroit (sortiroit) de Paris
pour le combattre si en fut tout courroucé. A donc
s'avança cil (ce) bon chevalier messire Gautier de
(i) Une des conséquences nécessaires du système féodal avoit été de
préforer les auxiliaires et mercenaires étrangers qui détruisoient tou-
tes les ressources de Tétat, aux. communes armées qui eussent conipris
leur force et détruit plutôt les souverainetés féodales. De Ik le désordre
immense de ces temps. Les serfs accablés se soulevèrent enfin et ven-
gèrent par des atrocités les atrocités commises contre eux. J. A. B.
(f56o) DE JEAN FROISSART. 4?
Mauny et pria au roi son seigneur que il lui voulut
laisser faire une chevauchée et envaye (invasion)
jusques aux barrières de Paris. Et le roi le lui ac-
corda et nomma personnellement ceux qu'il vouloit
qui allassent avec lui; et fit là le roi plusieurs cheva-
liers nouveaux, desquels le sire de La Ware en fut
Pun , et le sire de Filvautier (Fitz Walter) , et messire
Thomas Balastre (Banaster) ^'\ et messire Guil-
laume de Toursiaux (Tonceaux), messire Thomas le
Despensier (Spenser), messire Jean de Nuefville
(Neville) et messire Richard Stury , et plusieurs
autres. Et l'eut été Colart d'Aubrécicourt fils à mon-
seigneur Nicole, s'il eut voulu, car le roi le vouloit,
pourtant (attendu) qu'il étoit à lui et son écuyer de
corps j mais le dit Colart s'excusa et dit qu'il ne pou-
voit trouver son bassinet. Le sire de Mauny fit son
emprise et amena ces nouveaux chevaliers escar-
moucher et courir jusques aux barrières de Paris.
Là eut bonne escarmouche et dure, car il avoit de-
dans la cité de bons chevaliers et écuyers qui volon-
tiers fussent issus (sortis), si le duc de Normandie
l'eut consenti. Toutefois ces gentils hommes qui
étoient dedans Paris gardèrent la porte et la bar-
rière tellement que ils n'y eurent point de dommage j
et dura l'escarmouche du matin jusques à midi, et
en y eut des navrés des uns et des autres. Adonc se
retraist (retira) le sire de Mauny et en ramena ses
gens à leur logisj et se tinrent là encore ce jour et la
(i) Sire Thomas Banaster fut nomme plus tard par Edouard cheya.
lier de la Jarretière. J. A. B.
48 LES CHRONIQUES (i56o)
nuit en suivant. A lendemain ^'^ se délogea le roi
d'Angleterre et prit le chemin de Montlhéry.
Or vous dirai quel propos aucuns seigneurs
d'Angleterre et de Gascogne eurent à leur déloge-
ment. Ils sentoient dedans Paris tant de gentils-
hommes: si supposèrent, ce qu'il avint, que ils en
videroient aucuns jeunes et aventureux pour leurs
corps avancer et pour gagner. Si se mirent en em-
bûche, bien deux cents armures de fer, toutes gens
d'élite, Anglois et Gascons, en une vide maison
à trois lieues de Paris. Là étoient le captai de
Beuch (Buch),messire Aymemons de Pommiers et
messire de Curton, Gascons; et Anglois, le sire de
Nuef ville (Neville), le sire de Montbray (Mowbray)
et messire Richart de Pontchardon: ces six cheva-
liers étoient souverains de cette embûche. Quand
les François qui se tenoient dedans Paris virent le
délogement du roi d'Angleterre, si se recueillirent
aucuns jeunes seigneurs et bons chevaliers et dirent
entr'eux: « C'est bon que nous issions (sortions)
hors secrètement et poursuivons un petit l'ost
(armée) du roi d'Angleterre, à savoir si nous y pour-
rions rien gagner. Ils furent tantôt tous d'un ac-
cord tels que messire Raoul de Coucy , messire
Raoul de Rayneval, le sire de Montsaut, le sire de
Helly, le châtelain de Beauvais, le Bègue de Vi-
(i) Suivant Tauteur des Chroniques de France, le roi d'Angleterre
vint k la tête de son armée jusques sons les murs de Paris le dimanche
de Quasi modo 13 d"* avril, et en partit le jour même avant midi pour
suivre ses bagages qu'il avoit envoyés vers Chartres. ( Chronique de
(i36o) DE JEAN FROISSART. 49
laines, le sire de Wasières, le sire de Wauriu, mes-
sire Gauvaiii de Bailloel (Bailleul), le sire de Vau-
deuil, messire Flamans de Roye, messirele Haze de
Cliambli, messire Pierre de Serinai se, messire Phi-
lippe de Savoisy, et bien cent lances en leur com-
pagnie.
Si issirent (sortirent) hors tous bien montés et en
grand' volonté de faire aucune chose, mais (pourvu)
qu'ils trouvassent à quij et chevauchèrent tout le
chemin du Bourg la Reine et passèrent outre et se
mistrent (mirent) aux champs tout le froye (sur les
traces) des gens le roi d'Angleterre, et passèrent en-
core outre la dessus dite embûche du captai et de sa
route (troupe).
^ Assez tôt après c« que ils furent passés, l'embûche
des Anglois et des Gascons issit (sortit) hors et saillit
avant, leurs glaives^ abaissés, en écriant leur cri.
Les François se retournèrent et eurent grand' mer-
veille que c'étoit, et connurent tantôt que c'étoient
leurs ennemis. Si s'arrêtèrent tous cois et se mirent
en ordonnance de bataille et abaissèrent les lances
contré les Anglois et les Gascons qui tantôt furent
venus. Là y eut de première encontre forte joute et
rués plusieurs par terre d'un lez (côté) et de l'autre;
car ils étoient tous fort montés. Après cette joute ils
sachèrent (tirèrent) leurs épées et entrèrent l'un de-
dans l'autre et se commencèrent à battre et à férii*
et à donner grands horions; et là eut faites maintes
belles appertises d'armes, et dura cil (ce) débat une
grand' espace, et fut tellement démené que on ne
sçut à dire un grand temps, les François ni les An-
FROISSART. T. IV. 4
5o LES CHRONIQUES (i36o)
glois en auront le meilleur, et par spécial là fut le
captai de Beuch (Buch) très bon chevalier, et y fit
de sa main maintes grandes apper lises d'arme&
Finalement les Anglois et Gascons se portèrent si
bien de leur côté que la place leur demeura ; car ils
étoient tant et demi que les François. Et là fut du
côté des François bon chevalier le sire de Cam-
premy , et se combattit vaillamment dessous sa ban-
nière; et fut cil (celui) qui la portoit occis, et la
bannière abattue, qui étoit d'argent à une bande de
gueules à six merlettes noires, trois dessus et trois
dessous; et fut le sire de Campremj pris en bon
convenant (ordre).
Les autres chevaliers et écuyers François qui
virent la mésaventure et qu'ils ne pouvoient recou-
vrer, se mirent au retour devers Paris tout en com-
battant, et Anglois et Gascons poursuivirent après
de grand' volonté. En cette chasse qui dura jusques
outre le Bourg la Reine y furent pris neuf cheva-
liers, que bannerets que autres; et si les Gascons et
les Anglois qui les poursuivoient ne se fussent
doutés de Pissue (sortie) de ceux de Paris, jà nul
n'en fut éhappé qu'ils ne fussent tous morts ou
tous pris. Quand ils eurent fait leur emprise, ils
retournèrent devers Montlhéry où le roi d'Angle-
terre chevauchoit, et emmenèrent leurs prisonniers
auxquels ils firent bonne compagnie, et les rançon-
nèrent courtoisement ce propre soii, et les renvoyè-
rent arrière à Paris ou là où il leur plut à aUer, et
les reçurent courtoisement sur leur foi.
(i36o) DE JEAN FROISSART. 5i
CHAPITRE CDXLVI.
Comment le duc de Normandie et son conseil en-
voyèrent LÉGATS pour TRAITER DE LA PAIX ENTRE
LE ROI DE France et le roi d^ Angleterre; et
COMMENT LA PAIX FUT FAITE.
JL'iNTENTioN de Edouard roi d* Angleterre étoit telle
que il entreroit en ce bon pays de Beauce et se trai-
roit (rendroit) tout bellement sur cette bonne ri-
vière de Loire, et se viendroit, tout cet été jusques
après août, refraîcliir en Bretagne, et tantôt sur les
vendanges, (jui étoient moult belles apparents, il re-
tourneroit et viendroit de rechef en France mettre
le siège devant Paris. Car point ne vouloit retourner
en Angleterre pour ce qu'il en avoit au partir parlé
si avant, si auroit eu son intention du dit royaume;
et lairoit (laisseroit) ses gens par ces forteresses qui
guerre faisoient pour lui en France, en Brie, en
Champagne, en Picardie, en Ponthieu, en Vismeu,
en Veuguecin (Vexin), et en ]>[ormandie, guer-
royer et hérier (harasser) le royaume de France, et
si tanner (fatiguer) et fouler les cités et les bonnes
villes que de leur volonté elles s'accorderoient à
lui
Adonc étoit à Paris le duc de Normandie et ses
deux frères, et le duc d'Orléans leur oncle, et tout le
plus grand conseil de France, qui imaginoient bieu le*
voyage du roi d'Angleterre et comment il et ses gens
fouloieutetapauvrissoientle royaume de France; et
4*
Sa LES CHRONIQUES (i36o)
que ce ne se pouvoit longuement tenir ni souffrir,
car les rentes des seigneurs et des églises se per-
doient généralement partout Adoncques étoit chan-
celier de France un moult sage et vaillant homme
messire Guillaume de Montagu ^'\ évêque de Thé-
rouenne, par qui conseil on ouvroit (agissoit), en
partie en France, et bien le valoit en tous états, car
son conseil étoit bon et loyal. Avecques lui y étoient
encore deux clercs de grand'prudence, dont l'un
étoit abbé de Clugny ^'^ et l'autre maître des frères
prêcheurs , et l'appeloit-on frère Symon de Langres
maître en divinité. Ces deux clercs dernièrement
nommés, à la prière, requête et ordonnance du duc
de Normandie et de ses frères et du duc d'Orléans
leur oncle et de tout le grand conseil entièrement,
se partirent de Paris sur certains articles de paix,
et messire Hugues de Genèves seigneur d'Antun ^^^
en leur compagnie, et s'en vinrent devers le roi
d'Angleterre qui cheminoit en Beauce pardevers
Galardon. Si parlèrent ces deux prélats et le cheva-
lier ^^^ au dit roi d'Angleterre et commencèrent à
(i) Il senommoit Gilles Aicelin de Montagu. ( Hist, des chanceliers
par Dachesne,P. 344*) ^* ^»
(a) U s^appeloit Audroin de la Roche. ( Gallia christiana, T. 4.
Col. n5a.) J.D.
(3) II faut lire, seigneur â?Anthon, Hugues de Genève possédoit cette
seigneurie du chef de sa femme Isabelle dame d^Anthon. [Hist. gén, de
la mais, de France y T. a. P. 160. ) J. D.
(4) Ces trois personnages étoient les médiateurs nomihés par le
pape: les plénipotentiaires du régent étoient Jean de Donnans élu
éyéque de Beauyais, chancelier de Normandie, Charles de Montmo-
, rencjy Jean de Melun comte deXancarviUe, le maréchal de Boucicaut,
Ajmart de la Tour sire de Vinay, Simon de Bucy premier président
chi parlement et plusieurs autres tant de Perdre de la noblesse que du
(i56o) DE JEAN FROISSART. 53
traiter paix entre lui et ses alliés, et le royaume de
France et ses alliés: auxquels traités le duc de Lan-
castre, le prince de Galles, le comte de La Marche
(March) ^'^ et plusieurs autres hauts barons d'An-
gleterre furent appelés.
Si ne fut mie cil (ce) traité sitôt accompli, quoi-
qu'il fut entamé^ mais fut moult longuement déme-
né j< et toujours alloit le roi d'Angleterre avant qué-
rant le gras pays. Ces traiteurs comme bien conseil-
lés ne Youloient mie le roi laisser ni leur propos
anientir (anéantir), car ils véoîent (voyoient) le
royaume de France en si pauvre état et si grevé que
en trop grand péril il étoit,si ils attendoient encore
un été. D'autre part, le roi d^Angleterre demandoit
etrequéroit des offres si grandes et si préjudiciables
pour tout le royaume que enuis (avec peine) s'y
accordoient les seigneurs pour feur honneur; et
convenoit par pure nécessité qu'il fut ainsi ou au-
ques ( aussi ) près , si ils vouloient venir à paix.
Si que tous leurs traités et leurs parlements durè-
rent sept jours ^'\ tondis (toujours) en poursuivant
clergé et de la bourgeoisie. Ces plénipotentiaires par tirent de Paris te
lundi 27 ayrily passèrent k Chartres et allèrent jusqu^ auprès de Bonne-
val où étoit le roi d''Ângleterre, qui leur fît dire de retourner k Chartres
et qu^il se rendroit bientôt dans le voisinage de cette ville. ( Chwonùfue
de France, Chsip, laa. ) J. D.
( 1) Le comte de March ne pouvoit être an des commissaires, puis-
que! avoit été tué un mois avant ce traité, le a6 février, k Rouvrajr eu
Bourgogne. J. Â. 6.
(3) La plupart des manuscrits et les imprimés portent dix sept jours ^
Cette leçon parolt défectueuse, puisque, suivant les Chroniques de
France ( i<5iJz<p.), les négociations ne recommencèrent que le- ven-
dredi premier mai, et que le traité de paix fut signé le huit. Cependaai
54 LES CHRONIQUES (i56o)
le roi d'Angleterre les dessus nommés prélats et
le sire d'Antun (Anthon), messire Hugues de
Genève, qui moult étoit bien ouï et volontiers en
la cour du roi d'Angleterre. Si renvoyoient tous les
jours, ou de jour à autre leurs traités et leurs parle*
ments et procès devers le duc de Normandie et ses
frères en la cité de Paris, et sur quel forme ni état
ils étoient) pour avoir réponse quelle chose en étoit
bonne à faire, et du surplus comment ils se main-
liçndroient Ces procès et ces paroles étoient con-
seillées secrétem^Qt et examinées suffisamment en la
chambre du duc de Normandie, et puis étoit rescript
(récrit) justement et parfaitement l'intention du
duc et Pavis de son conseil aux dits traiteurs j par-
quoi rien ne se passoit de l'un côté ni de l'autre qu'il
ne fut bien spécifié et justement cautelé (fait avec
précaution).
Là étoient en la chambre du roi d'Angleterre sur
son logis ainsi comme il chéoit (arrivoit) à point et
qu'il se logeoit sur son chemin, tant devant la cité
de Chartres comme ailleurs, des dessus dits trai-
teurs François grands of&es mises avant, pour venir
à concluâipu de guerre et à ordonnance de paix ;
auxquelles choses le roi d'Angleterre étoit trop dur
à entamer. Car l'intention de lui étoit telle que il
vouloit demeurer roi de France, combien qu'il ne
oomme Froîssart ae parle que des mëdiateurs envojës par le pape, il
e&t possible qa^ils aient recommencé k trai^ peu après le départ da
Toi 4^ Angleterre pour la Beauce, et qu^il ^e soit écoulé dix s^t jours
depui!^ quUls reprirent les négociations jusqu^kla conclusion dia traité
de pai]^. J. D.
(i36o) DE JEAN FROISSART. 55
le fut mie, et mourir en cet état; et vouloit hostoier
(rester avec son armée) en Bretagne, en Blois et en
Touraine cet été, si comme dessus est dit Et si le
duc de Lancastre son cousin , que moult aimoit et
créoit (croyoit), lui eut autant déconseillé paix à
faire que il lui conseilloit, il ne se fut point accordé.
Mais il lui montroit moult sagement et disoit:
« Monseigneur, cette guerre que vous tenez au
royaume de France est moult merveilleuse et trop
fretable (coûteuse) pour vous j vos gens y gagnent ,
et vous y perdez et allouez (employez vainement)
le temps. Tout considéré, si vous guerroyez selon
votre opinion, Vous y userez votre vie, et c'est fort
que vous en viengniez (veniez) jà à votre intention.
Si vous conseille , entrementes (pendant) que vous
en pouvez issir à votre honneur, que vous prenez les
offres qu'on vous présente; car monseigneur nous
pouvons plus perdre en un jour que nous n'avons
conquis en vingt ans. »
Ces paroles et plusieurs autres belles et soutilles
(subtiles) que le duc de Lancastre remontroit fia-
blement(féalement)en instance de bien au roi d'An-
gleterre convertirent si le dit roi, par la grâce du
Saint Esprit qui y ouvroit aussi; car il avint à lui
et à toutes ses gens un grand miracle, lui étant de-
vant Chartres, qui moult humilia et brisa son cou-
rage. Car pendant que ces traiteurs François al-
loient et prêchoient le dit roi et son conseil, et encore
nulle réponse agréable n'en a voient, un temps et
un effondre (foudre) et un orage si grand et si hor-
rible descendit du ciel en l'ost (armée) du roi d'An-
56 LES CHRONIQUES (i36o)
gleterre, que il sembla bien proprement que le siècle
dut finir j car il chéoit (toraboit) de l'air pierres si
grosses que elles tuoient hommes et chevaux, et
en furent les plus hardis tous ébahis. Et adonc
regarda le roi d'Angleterre devers l'église Notre-
Dame de Chartres et se rendit et voua à Notre-Dame
dévotement et promit , si comme il dit et confessa
depuis, que il s'accorderoit à la paix.
Adoncques étoit-il logé en un village assez près
de Chartres qui s'appelle Bretignyj et là fut cer-
taine ordonnance et composition faite et jetée de
paix ^*\ sur certains articles qui ci en suivant sont
(i) Quelques critiques ont essayé d^établir contre Topinion com-
mune que le fameux traite qui rendit la liberté au roi Jean ayoit été
conclu k Bretigny près Chastres, aujourd'hui Arpajon, et non k Breti-
gny près de Chartres ( Voyez les Mercures de France, janvier et mars.
1737, novembre 174^9 etc. ); mais ils ne paroissent pas répondre
d'une manière satisfaisante k Tautorité réunie de Froissart et des
Chroniques de France. Le témoignage des Chroniques doit surtout être*
du plus grand poids; car personne n'ignore que depuis iSfo jusqu'en
i38o, elles sont l'ouyrage d'un ou de plusieurs écrivains contempo-
rains très bien instruits dé tout ce qui se passoit dans l'intérieur de
la France. Or voici ce qu'on y lit, Chap. iaa:Le roi d'Angleterre qui
avoit quitté les environs d& Paris le 13 avril pour aller avec son armée
vers Bonnevatet Châteaudun, ayant laissé entrevoir qu'il étoit disposé
k renouer les négociations, les pléaipotentî aires François partirent de
Paris, le 37 et « Ycellui jour furent k Chartres, et depuis passèrent
» outre Isn allant vers le dit roy d'Angleterre , et envoyèrent par devers
» lui pour savoir où ils s^assembleroient pour traiter: auxquels delà
» partie de France fut fait k savoir qu'ils retournassent vers Chartres
]» et que le dit roi se tirerait vers Ik. Et ainsi le firent £tle
» roi d'Angleterre se alla loger kuue lieue près ou environ en ung lieu
» appelle Dours ( corrige», Sours, comme on le verra ci-^près ); et
» prirent phice pour assembler et pour traiter en un: lieu appelle 'Bre*
y> tigny, k une lieue de Chartres ou environ., »
Il est clair par eerécîtquel'auteur des Chroniques a voulu désigner la
ville de Chartres et nonChastres près de Montlhéry. Si ou le souçonnoU
(i36o) DE JEAN FROISSART. 87
ordonnés. Et pour ces choses plus entièrement faire
et poursuir (poursuivre), les traiteurs d'une part,
et autres grands clercs en droit du conseil du roi
d'Angleterre ordonnèrent sur la forme delà paix,
par grand'délibération et par bon avis, une lettre
qui s'appelle la chartre de la paix ^^\ dont la teneur
est telle.
de s^étre trompa, ainsi qne Froissart, sur le lîea où fiât coQcIa le traité^,
on seroitbient6t convaincu du contraire parla date d'aune despièces qui
y sont relatives. Elles furent pour la plupart données II Chartres ou^
Bretigny les Chartres; mais on en trouve une du prince de Galles qu»
est datée du 7 mai k Sours de-lez Chartres ( Chromque de France»
C. lag). Or Sours, qui est visiblement le même lieu nommé, par erreur
de copiste, Dours, dans le passage des chroniques qu'ion vient de rap-
porter, est un bourg situé k une lieue de la ville de Chartres». Ainsi ^
k moins qu'ion ne trouve un lieu de ce nom auprès d^Arpajoo, comma
on y trouve un Bretignyj et qu'ion n'^oppose aux témoignages deFrois-
sart et des Chroniques de France d^ autres autorités plus fortes, on ne
peut s^empécher de regarder Bretigny près de la ville de Chartres
comme le lieu où fut conclu le fameux traité qui en porte le nom. J. D..
(1) La pièce qu^on va lire renferme les principales clauses du traité
conclu k Bretigny, mais n^est point le traité même tel qu^onle trouve
dans Bymer , ubi sup, P. aoa et suivantes et dans les Chroniques de Fran-
ce, Chap. ia4> (Voyez la note placée k la fin de cette pièce.) Elle n^est
point non plus la même qu'ion lit dans les Froissarts imprimés: la pre-
mière moitié est assez semblable, mais le reste est différent; et nii
iNine niPautre nont été publiées par Rymer. On ne la transcrit point
ici, parce qu''oa peut y recourir si on le juge k propos, et surtout
parcequ^elle ne contient aucune clause qui ne se trouve dans les autres-
chartes. ^Durnies par les manuscrits. T. D.
58 LES CHRONIQUES (i56o;
CHAPITRE CDXLVII.
Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance de la paix
FAITE ENTRE LE ROI d'AnGLETERRE ET SES ALLIÉS
ET LE ROI DE FrANCE ET LES SIENS^* .
liiDouARD, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre,
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine, à tous ceux qui
ces présentes lettres verront, salut. Savoir faisons
que comme pour les dissentions, débats , discords et
estrifs (querelles) mus et espérés à mouvoir entre
nous et notre très cher frère le roi de France , certains
traiteurs et procureurs de nous et de notre très cher
fils ains-né (aîné) Edouard prince de Galles, ayants
à ce suflSsant pouvoir et autorité pour nous et pour
lui et notre royaume d'une part, et certains autres
traiteurs et procureurs de notre dit frère et de notre
très cher neveu Charles duc de Normandie, Dau-
phin devienne, fils ains-né (aîné) de notre dit frère
de France, ayant pouvoir et autorité de son père en
cette partie, pour son dit père et pour lui, soient
assemblés à Bretigny près de Chartres, auquel lieu
est traité, parlé et accordé finale paix et concorde
des traiteurs et procureurs de l'une partie et de l'au-
tre sur les dissentions, débats, guerres et discords
devant dits; lesquels traités et paix les procureurs
de nous et de notre dit fils pour nous et pour lui,
(i) Ce chapitre et les suiyants jus(ju^au quatre cent cinquante cin-
quième, avec les pièces qu^ils contiennent, manquent dans les impri-^
jnés. J. D.
r
(i36o) DE JEAN FROISSART. 69
et les procureurs de notre dit frère et de notre dit
neveu pour son père et pour lui, jureront sur saintes
évangiles tenir, garder et accomplir ce dit traité, et
aussi le jurerons etjiotre dit fils aussi, .ainsi comme
ci dessus est dit et que il s^en suivra au dit traité..
Parmi lequel accord, entre les autres choses, notre
dit frère de France et son fils devant dits sont
tenus et ont promis de bailler et délaisser et déli-
vrer à nous, nos hoirs et successeurs à toujours,
les comtés, cités, villes et châteaux, forteresses, ter-
res, îles, rentes, revenues, et autres choses qui s'en-
suivent, avec ce que nous tenons en Guyenne et en.
Gascogne, à tenir et possesser perpétuellement à
nous, à nos hoirs et à nos successeurs ce qui est en
demaine en demaine et ce qui est en fief en fief et
par le temps et manière ci-après éclaircis. C'est à
savoir, la cité, le châtel et la comté de Poitiers et
toute la terre et le pays de Poitou, ensemble le fief
de Touars et la terre de Belleville; la cité et le châ-
teau de Saintes et toute la terre et le pays de Sain-
tonge par deçà et par delà la Charente, avec la ville,
châtel et forteresse de la Rochelle et leurs apparte-
nances et appendances; la cité et le châtel d'Agen
et la terre et le pays d'Agenoisj la cité, la ville et
le château et toute la terre de Pierregord et la terre
etlepaysdePierreguis(Périgueux)jla cité et le châ-
teau de Limoges et la terre et le pays de Limousin ;^
la cité et le châtel de Cahprs et la terre et le pays
de Caoursin{Quercy)j la cité, le châtel et le pays de
Tarbe et la terre et le pays et la comté de Bigorre;
la comté, la terre et le pays de Gaure; la cité et le
6o . lES CHRONIQUES <i36o)
château d' Angoulême , la comté, la terre et le pays
d'Angoulemois j la cité, la ville et le cbâtel de Rodais
(Rhodez)^U comté, la terre et le pays deRouergucEt
si il y a,enla duché d'Aquitainq, aucuns seigneurs,
comme le comte de Foix, le comte d^Ermignac (Ar-
magnac), le comte de Lille, le vicomte de Carmaing,
le comte de Pierregord , le vicomte de Limoges , ou au-
tres qui tiennent aucunes terres ou lieux dedans les
mettes (confins) des dits lieux, ils en feront hom-
mage à nous et tous autres services et devoirs dus à
cause de leurs terres et lieux, en la manière qu'ils les
ont faits du temps passé, jasoit-ce-que (quoique) nous
pu aucuns des rois d'Angleterre anciennement n'y
ayons rien eu. En après, la vicomte de Monstereuil
(Montreuil) sur la mer, en la manière que du temps
passé aucuns des rois d'Angleterre l'ont tenue; et si
en la dite terre de Monstereuil (Montreuil), ont été
aucuns débats du partage de la dite terre, notre
frère de France nous a promis qu'il le nous fera
éclaircir le plus hâtivement qu^il pourra, lui revenu
en France j ^a comté de Ponthieu tout entièrement,
excepté et sauf que si aucunes choses ont été alié-
nées par les rois. d'Angleterre qui ont régné pour le
temps et ont tenu anciennement la dite comté e^ ,
appartenances, à autres personnes que aux rois de
France , notre dit f i ère et ses successeurs ne seront
pas tenus de la rendre à nous. Et si les dites aliéna-
tions ont été faites aux rois de France qui ont été
pour le temps , sans aucun moyen , et notre dit
frère les tienne à présent en sa main, îl les lais-
sera à nous entièrement; excepté que si les rois de
\
(i36o) DE JEAN FROISSART. 6i
France les ont eues par échange à au très, terres,
nous délivrerons ce qu'il en a eu par échange, ou
nous laisserons à notre dit frère les choses ainsi alié-
nées. Mais si les rois d'Angleterre qui ont été pour
le temps de lors en avoient aliéné ou transporté au-
cunes choses en autres personnes que es rois de
France, et depuis ils soient venus es mains de notre
dit frère, espoir (peut-être) par partage, notre dit
frère ne sera pas tenu de les nous rendre. Et aussi si
les choses dessus dites doivent hommage, notre dit
frère les haillera à autres qui en feront hommage à
nous et à nos successeurs^ et si les dites choses ne
doivent hommage, il nous baillera un teneur qui
nous en fera les devoirs, dedans un an prochain
après ce que notre dit frère sera parti de Calais. Item
le châtel et la ville de Calais ; le château, la ville et
la seigneurie de Merkj les villes, châteaux et sei-
gneuries de Sangates , Cologne , Hames , Valle et
Oje, avec terres , bois , marais , rivières , rentes , sei-
gneuries, advoesons (baux) d'églises, et toutes au-
tres appartenances et lieux entregissants dedans les
mettes (confins) et bondes (limites) qui s'ensuivent.
C'est à savoir, de Calais jusques au fil de la rivière
pardevant Gravelines, et aussi par le fil de même de
la rivière tout entour Langlej et aussi par la rivière
qui va par delà Poil, et par même la rivière qui
cheit (tombe) au grand lac de Guines jusques à
Frel^, et d'illec(là) par la vallée entour delà mon-
tagne de Kalculi, enclouant même la montagne^ et
aussi jusques à la mer, avec Sangates et toutes ses
appartenances :1e châtel et la ville et tout entièrement
62 LES CHRONIQUES (i36o)
la comté deGuines avecques toutes les terres, villes,
châteaux, forteresses, lieux, hommages, hommes,
seigneuries, bois, forêts, droitures d'icelles, aussi
entièrement comme le comte de Guines dernière-
ment mort les tenoit au temps de sa mort. Et obéi-
ront les églises et les bonnes gens étant dedans les
limitations de la dite comté de Guines, de Calais et
de Merk et des autres lieux dessus dits , à nous, ainsi
comme ils obéissoient à notre dit frère et au comte
de Guines qui fut pour le temps. Toutes les quelles
choses comprises en ce présent article et l'article
prochain précédant de Merk et de Calais, nous tien-
drons en demaine, excepté les héritages des églises
qui demeureront aux dites églises entièrement quel-
que part qu'ils soient assis; et aussi excepté les héri-
tages des autres gens des pays de Merk et de Calais
assis'hors de la ville et fermeté de Calais jusques à
la value de cent livres de terre par an, de la mon-
noye courant au pays, et au dessous: lesquels hérita-
ges leur demeureront jusqu'à la value dessus dite
et en dessous; mais habitations et héiîtages assis
en la dite ville de Calais avec leurs appartenances
demeureront en demaine à nous pour en ordonner
à notre volonté; et aussi demeureront aux habi-
tants en la terre, ville et comté de Guines tous
leurs demaines entièrement et y reviendront plei-
nement, sauf ce qui est dit par avant des confron-
tations, mettes (confins) et bondes (limites ) dessus
dites en l'article de Calais et toutes les îles adja-
cents aux terres, pays et lieux avant nommés, en-
semble avec toutes les autres îles, lesquelles nous
(i36o) DE JEAN FROISSART. 63
tiendrons au temps du dit traité. Et eut été pour-
parlé que notre dit frère et son ains-né fils renon-
çassent aux dits ressorts et souveraineté et à tout le
droit qu'ils pourroient avoir es choses dessus dites ,
et que nous les tenissions (tinssions) comme voisins
sans nul ressort et souveraineté de notre dit frère au
royaume de France , et que tout le droit que notre
dit frère avoit es choses dessus dites, il nous cédât et
transportât perpétuellement et à toujours. Et aussi
eut été pourparlé que semblablement nous et notre
dit fils renoncissons expressément à toutes les choses
qui ne doivent être baillées ou délivrées à nous par
le dit traité^ et paf spécial au nom et au droit de la
couronne et du royaume de France^ et hommage,
souveraineté et demaine de la duché de Normandie
et de la comté de Touraine et des comtés d'Anjou
et du Maine, de la souveraineté et hommage de la
comté et du pays de Flandre, de la souveraineté
et hommage de Bretagne^ excepté qfiele droit du
comte de Montfort, tel qu'il le peut et doit avoir
en la duché et pays de Bretagne, nous réservons et
mettons par mots exprès hors de notre traité; sauf
tant que nous et notre dit frère venus à Calais en
ordonnerons si à point, par le bon avis et conseil de
nos gens f. ce députés, que nous mettrons à paix et
à accord le dit comte de Montfort et notre cousin
messire Charles de Blois qui demande et chalenge
(dispute) droit à l'héritage de Bretagne. Et renon-
çons à toutes autres demandes que nous fissions
ou faire pourrions, pour quelque cause que ce soit,
excepté les choses dessus dites qui doivent être
/
t>4 LES CHRONIQUES (i56o)
baillées à nous et à nos hoirs, et que nous luitrans-
portissions, cessissions tout le droit que nous pour-
rions avoir à toutes les choses qui à nous ne doivent
être baillées. Sur lesquelles choses, après plusieurs
altercations eues sur ce, et par spécial pour ce que
les dites renonciations ne se font pas de présent,
avons finalement accordé avec notre dit frère par
la manière qui s'ensuit^ c'est à savoir, que nous et
notre dit ains-né fils renoncerons et ferons et avons
promis à faire les renonciations, transports, ces-
sions et délaissements dessus dits q\iand et si très
tôt que notre dit frère aura baillé à nous ou à nos
gens spécialement de par nous députés, la cité et le
châtel de Poitiers et toute la terre et le pays de
Poitou , ensemble le fief de Touars et la terre de Bel-
leville,la cité et le châtel d'Agen, et toute la terre
et le pays d'Agénois, la cité et le châtel de Pierre-
gord et toute la terre et le pays de Pierreguis (Péri-
gueux), la (3fé et le châtel de Cahors et toute la
terre et le pays de Quersin(Quercy),la cité et le châ-
tel de Rodais (Rhodez) et toute la terre et le pays de
Rouergue, la cité et le châtel de Saintes et toute la
terre et le pays de Saintonge, le châtel et la ville de
la Rochelle et toute la terre et le pays de Rochelois,
la cité et le châtel de Limoges et toute la terre et
le pays de Limousin, la cité et le château d'Angou-
lême et toute la terre et le pays d'Angoulemois, la
terre et le paysMe Bigôrre,la terre de Gaure, le
comté de Ponthieu et le comté de Guines. Les
quelles choses notre dit frère nous a promises à bail-
ler, en la forme que ci-dessus est contenu, ou à nos
(ir)6o) DE JEAN FHOISSART. 65
spéciaux députés, dedans un an en suivant, lui parti
de Calais pour retourner en France. Et tantôt ce
fait, devant certaines personnes que notre dit frère
députera, nous et notre dit ains-né (aîné) fils ferons
en notre royaume d'Angleterre icelles renonciations,
transports, cessions, et délaissements, par foi et par
serment solennellement j et dHcelles ferons bonnes
lettres ouvertes scellées de notre grand scel, par la
manière et forme comprise en nos autres lettres sur
ce faites , et que compris est au dit traité ; lesquel-
les nous envoierons à la fête de PAssomption Notre
Dame prochainement en suivant , en l'église des
Augustins en la ville de Bruges, et les ferons bailler
à ceux que notre dit frère y envoiera lors pour les
recevoir. Et si dedans le terme qui mis y est, notre
dit frère ne pouvoit bailler, ni délivrer aisément à
nous ou à nos députés les cités, villes et châteaux,
lieux, forteresses, et pays ci-dessus nommés, com-
bien qu'il en doive faire son plein pouvoir sans
nulle dissimulation, il les nous doit délivrer et bail-
ler dedans le terme de quatre mois en suivant Fan
accompli. Avecques toutes ces choses et autres qui
s'ensuivront ci-après, est dit et accordé par la teneur
du traité que nous, renvoyé ou ramené notre dit
frère de France en la ville de Calais ^*\ six semaines
(i) Cette clause est différemment ëuoncée dans le traité publié par
Bymcr {uhisup.Y. aoa ctsuiv. ) et par Pauteur des Chroniques d«
France, Chap. ia4- On y lit; Item est accorde que le roi de France
paiera au roy d^ Angleterre trois millions d'ccus d^or^ dont les deux* va-
lent un no lie de la monnoie d^ Angleterre-, et en seront payés au dit roy
d'Angleterre ou à ses députes six cents miUeécusà Calais dedans quatre
mois à compter depuis que le roy de France sera venu à Calais^ et
f
FROISSART. T. IV. . ->
66 LES CHRONIQUES (i36o)
après cfe que il y sera venu, nous devons recevoir,
ou nos gens à ce spécialement de par nous députés,
six cent mille francs, et par quatre ans en suivant,
chacun an six cent milieu et de ce délivrer et mettre
en otage et envoyer demeurer en notre cité de Lon-
dres en Angleterre des plus nobles du royaume de
France, qui point ne furent prisonniers en la ba-
taille de Poitiers ^'^jet de dix neuf cités et villes des
plus notables du royaume de France, de chacune
deux ou trois hommes, ainsi comme il plaira à notre
conseil. Et tout ce accompli, les otages venus à
Calais et lé premier payement payé, ainsi que dit
est, nous devons notre dit frère de France et Phi-
lippe son jeune fils délivrer quittement en la ville
de Boulogne sur mer et tous ceux qui avecques eux
furent prisonniers à la bataille de Poitiers, qui ne
seroient rançonnés à nous ou à nos gens, sans payer
nulle rançon. Et pour ce que nous savons de vérité
que notre cousin messire Jacques de Bourbon, qui
fut prisa la bataille de Poitiers, a toujours mis et
rendu grand' peine à ce que paix et accord fut entre
nous et notre dit frère de France, en quelconque
état qu'il soit, rançonné ou à rançonner nous le
dedans Van des lors prochain en suivùnl en seront payés quatre cents
ndlie écus tels comme dessus^ en la cité de Londres en Angleterre ( les
Chroniques de France clisent: en la dite ville de Calais ); et des lors
chacun an prochain en suivant qttatre cent mille écus tels comme
devant en la dite cité jiisques à tant que les dits trois millions seront
payés. J. D.
(i) On lit au contraire dans les deux pièces que nous Tenons de
citer: El seront étages tant prisonniers pris à la bataille de Poitiers
comme autres, J. D.
Çi56o) DE JEAN FROISSART. 67
délivrerons sans coût et sans frais avecques notre
dit frère en la ville de Boulogne, mais (pourvu) que
cil (ce) traité soit tenu ainsi que nous espérons qu'il
-sera. Et aussi nous a promis notre dit frère que il
^t son ains-né (aîné) fils renonceront et feront sem-
blablement lors et par la manière dessus dite les
renonciations, transports, cessions, et délaissements
accordés par le dit traité à faire de leur partie, si
"Comme dessus est dit jet envoiera notre dit frère ses
lettres patentes scellées de son grand scel aux dits
lieux et termes, pour les bailler aux gens qui de
par nous y seront députés, semblablement comme
dit est. Et aussi nous a promis et accordé notre dit
frère que lui et ses hoirs sursoiront, jusques aux
termes des dites renonciations dessus déclarées, de
user de souverainetés et ressorts en toutes les cités,
comtés, villes, châteaux, forteresses, pays, terres, îles
«t lieux que nous tenions au temps du dit traite,
lesquelles nous doivent demeurer par le dit traité j
et aMX autres qui à cause des dites renonciations et
du dit traité nous seront baillées, et doivent demeu-
rer à nous et à nos hoirs; sans ce que notre dit frère,
ou ses hoirs, ou autres à cause de la couronne de
France, jusques aux termes dessus déclarés et iceux
durants, puissent d^aucuns services user et de sou-
veraineté, ni demander subjection sur nous, nos
hoirs, subgiez(sujets)d'icelles, présents età venir, ni
querelles ou appiaulx (appels) en leur cour recevoir,
ni rescrire à icelles, ni de juridiction aucune user à
cause des cités, comtés, châteaux, Villes, terres, îles
et lieux prochainement nommés. Et nous a aussi ac-
5*
68 LES CHRONIQUES (i56o)
cordé notre dit frère que nous, nos hoirs, ni aucuns
de nos subgiez (sujets), à cause des dites cités, com-
tés, châteaux, villes, pays, terres et lieux prochains
avant dits, comme dit est, soyons tenus ni obligés
de reconnoître notre souverain, ni de faire aucune
subjection, service, ni devoir à lui, nia ses hoirs, ni à
la couronne de France. Et accordons que nous et nos
hoirs sursoirons de nous appeler et porter titre et
nom de roi de France, par lettres ou autrement, jus-
ques aux termes dessus nommés et iceux durants.
Et combien que ces articles du dit accord et traité
de la paix, ces présentes lettres ou autres dépendants
des dits articles ou de ces présentes ou autres quelcon-
quesque elles soient ,soientoufussent aucunespareil-
les,ou fait aucun que nous ou notre dit frère dissions
ou fissions qui sentissent translations ou renoncia-
tions taisibles ou expresses des ressorts et souverai-
netés , est l'intention de nous et de notre dit frère
que les avant dits souverainetés et ressorts que notre
dit frère se dit avoir es dites terres qui nous seront
baillées, comme dit est, demeureront en l'état au-
quel elles sont à présent : mais toutes fois il sursoira
de en user et demander subjection, par la manière
dessus dite, jusques aux termes dessus déclarés. Et
aussi voulons et accordons à notre dit frère que
après ce que il aura baillées les dites cités, comtés,
châteaux, villes, forteresses, terres, pays, îles et
lieux dessus nommés, ainsi que bailler les nous doit,
ou à nos députés, parmi sa délivrance et renoncia-
tions 4e3sus dites^ et les dites renonciations, trans-
ports et cessions qui ^ont à faire de sa partie par lui
(i56o) DE JEAN FROISSART. 69
et par son ains-né fils, et envoyés aux dits lieux et
jours à Bruges les dites letti'es, et baillées aux dépu-
tés de par nous, que la renonciation, cession , trans-
ports et délaissements à faire de notre partie soient
tenues pour faites. Et par abondance nous renon-
çons dès lors par exprès au nom, au droit et au cba- ^
lenge (réclamation) de la couronne de France et du
royaume et à toutes choses que nous devons renon-
cer par force du dit traité, si ayant comme profiter
pourra à notre dit frère et à ses hoirs. Et voulons et
accordons que par ces présentes le dit traité de paix
et accord fait entre nous et notre dit frère ses sub-
giez (sujets), alliés et adhérente; d'une part et d'au-
tre ne soit, quanta autres choses contenues en icel-
lui, empiré ou afToibli en aucune manière; mais
voulons et nous plaît que ils soient et demeurent en
leur pleine force et vertu. Toutes lesquelles choses
en ces présentes lettres écrites, nous roi d'Angleterre
dessus dit, voulons, octroyons et promettons loyale-
ment et en bonne foi, et par notre serment fait sur
le corps de Dieu sacré et sur saintes évangiles, tenir,
garder, entériner et accomplir sans fraude et sans
mal engin (invention) de notre partie. Et à ce et pour
ce faire obligeons à notre dit frère de France nous
et nos hoirs, présents et à venir en quelque lieu
qu'ils soient, renonçons par nos dits foi et serment,
à toutes exceptions de fraude, de decevance, de
croix pris et à prendre, et à impétrer dispensations
de pape ou de autie au contraire; laquelle siimpé-
trée étoit, nous voulons être nulle et de nulle valeur,
et que nous ne nous en puissions aider et aux droits,
\
70 LES aiRONlQUES (iSÇe;
disant que royaume ne pourra être divisé et générale
renonciation valoir fors, en certaine manière et à
tout ce que nous pourrions dire ou proposer au conr
traire en jugement au dehors. En témoin deajuelles
choses nous ayons fait mettre notre grand scel à ces
présentes, données à Brétigny de-lez (près) Char-
tres, le vingt cinquième jour du mois de mai, l'au
de grâce notre Seigneur mil trois cent soixante ^'\
(i) Le nombre des chartes connues et même publiées, auxquelles.
]« traité de Bretîgny donna Heu, est très considérable:: celle-ci raccroit
encore et doit être regardée comme une nouvelle pièce inconnue jus-,
(ju'ici; car, quoiqu''elle ne contredise en aucim point essentiel les ar-».
ticles énoncés dans [es autres chartes dont la plupart ont été recueil-
lies par Rjmer, elle n'a point assez de conformité avee aucune d'entre
elles pour pouvoir dire qu'elle soil la même. Elle porte d'ailleurs tous
les caractères qui peuveat en constater l'authenticité et se trouve
dans tous les manuscrits, de sorte qu'on ne sauroit la suspecter avec
lbndement..Oa ne peut pas dire la mûm» chose de la date; elle est évi-
demment altérée, puiçque, suivant le Mémorandum conservé par Rymer
(«3t sup. P. 209 ), Edouard étoit de retour en Angleterre dès le 18 de
mai, dix jours après la date du traité de paix conclu le 8 de ce mois,
ainsi que je l'ai déjkdit et qu'on peut le voir dans Rjfmer, P. 20a et
dans les Chroniques def^ranccy Chap. ia4« En supposant donc avec
Froissart que cette pièce fut expédiée k Bretigny, il faudroit, au lieu
du af^mai, lire le 7 ou le 8, date de toutes les chartes données dans
ce lieu; peut^tre même fa udroit-il lire le cinquième jour de mai, si
on ajoute foi k ce que dit Froissart dans 1& chapitre suivant, que cette-
cbart?B est. antérieure k.la publication de la trêve, puisqu'il paroit que
cette publication dut se faire dés le 7 mai. Mais on- doutera peut-être
qqe la lettre dont il s'agit ait étd donnée k Bretigny, d'autant plus
qu'Edouard y parle en son nom, tandis que toutes les autres chartes
datées du même lieu furent expédiées au nom et sous le sceau des fils
aines des deux rots; et que celle des pièces connues avec qui elle aie
plus de conformité est fa charte des renonciations, faites par le roi
d'Angleterre, datée deCalais le a4 octobre. (Rymer,T.!3..Part. 2.P. 12).
On peut oppo<ierkces doutes i**. Qu'il est difficile de croire que
Froissart, qui u'avoit aucun intérêt d'altérer la vérité en ce point, ait
substitué Breligny k Calais, et que, quoiqu'il se soit trompé sur la
(i56o) DE JEAN FROISSART. 71
,%/%^
CHAPITRE CDXLVIII.
Comment le duc de Normandie scella la dite char-
te; et COMMENT' quatre BARONS D'ANGLETERRE VIN-
RENT ▲ Paris au nom du roi Anglois pour jurer
A tenir le dit TRAITÉ; ET COMMENT ILS FURENT
HONORABLEMENT REÇUS.
i^uAND cette lettre, qui s'appeloit l'une des cbar-f
tes de la paix , car encore en y eut des antres faites
et scellées en plusieurs manières en la ville dç Ca-
lais, si comme je vous en parlerai quand temps et
lieux seront, fut jetée, on la montra au roi d'An-
gleterre et à son conseil: lequel roi et son conseil,
quand ils la virent et ils l'eurent ouïe lire, réppn-
date du jour, erreur qu'ion doit peut-être imputer aux copistes, ça
ne peut Taccuser de s^étre trompe de même sur celle du lieu, parce,
qu^i] est aise de tombjer dans U première erreur, eu mettant par
inad^ertence un cliiSre pour un aqtre, au lieu que le dessein, d^en im-
poser peut seul conduire à ]a«econde. 2^. Que Froissart parolt si bien
instruit des principales circonstances du traite et de ses suites, que
son témoignage à cet égard doit être d'un très grand poids. 3°. Qu^on
trouye dans la pièce dont il est question, et surtout dans le commen-
cement, plusieurs expressions qui portent k croire qu^elIe est anté-
rieure au départ d'Edouard pour T Angleterre. 4°< Que rien n'empêche
de penser que les principales clauses du traité étant une fois arrêtées
entre les plénipotentiaires des deux rois , Edouard , k qui il étoit ex-
trêmement avantageux et qui ne risquoit rien k promettre de Vobser*
ver, consentit, pei^t-être sur Içs instances des légats du pape,k s'y
obliger personnellement et k corroborer par cette charte émanée de
hii toutes celles qu'il avoit fait expédier au nom et sous le sceau de
son fils.
On pour roi t encore former d'autres conjectures non moins vraisem-
))|ables que celle-ci, mais cette note n'est déjk que trop étendue. J. D ^
7'^ LES CHRONIQUES (i36o)
dirent aux traiteurs qui de ce s'étoient embesognés
et en intention de, bien cbargés: «Elle nous plaît
moult bien ainsi. » Donc fut ordonné que Tabbé de
Clugny et frère Jean de Langres et messire Hugue
de Genève sire d'Authon, qui pour le duc de Nor-
mandie y étoient commis et ordonnés, partisissent
(partissent) de là, la charte grossiée et scellée avec
eux,etvenissent (vinssent) à Paris devers le duc et
son conseil, et leur remontrassent l'ordonnance
dessus dite et en fissent, au plus brièvement qu'ils
pussent, relation.
Les dessus nommés s'y accordèrent volontiers,
et retournèrent à Paris où ils furent reçus à (avec)
grand'joie. Si se trairent devers le duc de Norman-
diis et ses frères, le duc d'Orléans présent et la plus
grand'pàrtie du conseil de France. Là remontrèrent
les dessus dits moult convenablement sur quel état
ils avoient parlé , et quel chose faite et exploitée
avoient: ils furent volontiers ouïs, car la paix étoit
durement désirée. Là fut la dite lettre lue et bien
examinée,' ni oncques ne fut de point ni d'article
débattu : mais lascellale duc de Normandie, comme
ains-né (aîné) fils du roi de France et hoir du roi
soli père. Et furent assez tôt après les dessus dits
traiteurs renvoyés devers le roi d'Angleterre, qui
les attendoit en son ost (armée) près de Chartres.
Quand ils furent revenus , il n'y eut mie grand
parlement , car ils dirent que à toutes les choses
dessus dites le duc de Normandie, ses frères, leur
oncle et tout le cotiseîl de France étoient bénigne-
ment et doucement accordés. Ces nouvelles plurent
(r 6o) DE JEAN FROÏSSART. 73
grandement bien au roi d'Angleterre. Adonc pour
mieux faire que laisser et pour plus grand'sûreté,
fut parmi Post (armée) du roi d'Angleterre une
trêve criée à durer jusques à la Saint Michel, etde
la Saint Miche) en un an à tenir fermement et
stablement entre le royaume de France etle royaume
d'Angleterre, et tous leurs adhérents et alliés d'une
part et d'autre, et dedans ce terme bonite piaix entre
les rois et leurs parties ^'l Et tantôt furent oi^onnés
sergents d'armes de par le roi de France, commis
et envoyés de par le duc de Normandie, qui se ex-
ploitèrent de chevaucher parmi le royaume de
France et dénoncer publiquement es cités, villes,
châteaux, bourgs et forteresses ce traité et espé^
rance de paix. Lesquelles nouvelles furent volon-
tiers ouïes par tout. Encore revenus les dessus dits
traiteurs en l'ost (armée) du roi d'Angleterre, ils
requirent au dit roi et à son conseil que quatre
barons d'Angleterre , comme produreurs dé lui,
vinssent à Paris pour jurer là paix en son nom,^
pour mieux apaiser le peuple; laquelle chose le roi
d'Angleterre accorda moult volontiers. Et y furent
ordonnés et envoyés le sire de Stamford, messire
Regnault de Gobehén (Cobham) , meSsii:e Guy de
Briane (Bryan) et messire Roger de Beaucharap
bannerets. Ces quatre seigneurs, à l'ordonnance du
roi leur seigneur, se partirent et se mirent au che-
min avec l'abbé de Clugny et monseigneur Uugue
( i) La trêve dont rhistorien parle très exactemeat fiit conélùe le
*j mal. { Chronique de France, Chap, 137 et sirifant. Rjmèr, T^ 3^
Part. 1. P. aox. ) J. D.
74 LES GHllONIQUES (i36o)
de Genève, et chevauchèrent tant qu'ils vinrent à
Montlhérj ^*V Quand ceux de Paris sçurent leur
venue, parle comnjtandemeijt du duc de Normanr
die > toutes les religions^*^ et le clergé, en grand 'révé-
rence et à processions vinrent de la, cité bien avant
sur les champs contre les barons d'Angleterre dessus
nommés, et les amenèrent ainsi moult honorable?
ment dedans Paris. Et encore vinrent encontre eux
plusieurs hauts seigneurs et grands barons de
France, qui lors se tenoient dedans Parijs > et son-
nèrent toutes les cloches de Paris à leur venue, et
furent, adoncques.qu'ils entrèrent en la cité, toutes
les rues, jonchées et pavées d'herbes et autour parées
de drap d'or, aussi hoporahlemeijt comme on peut
aviser et deviser, et aussi furent-ils amenés au palais
qui richement étoit appareillé pour eux. recevoir.
Là étoient le duc de Normandie ^^\ ses frères, le duc
d'Orléans leur oncle, et grs^nd^foison de prélats et
de seigneurs du royaume de France,, qui les rçcueil-
lirent bien et r^véremraent
Là firent au palais, présent tout le peuple, ces
quatre barons d'Angleterre serment^ et jurèrent au
(i)Les.comimssaires Ânglois étoient, selon les Chroniques de France ,
Cliap. i3o, au. nombre de six qui partirent de Chartres avec quelques
François le samedi 9 mai et arrivèrent k Paris le même jour* Mais iis
ne vcnoient point pour Jurer iapaix^ comme le dit Froissart; ils vç-
noient pour être témoins du serment que le régent devoit faire. J« D.
(2) Tous les ordres religieux. J. D.
(3) L^auteur des Cluroniques de France, plus digne de foi en ce point
que Froissart, dit, Chap. i3o, que le régent étoit alors en Thotcl de
}'archevêque de Sens, rue des Barres , et que ce fut Ik où le régeut fit
le serment requis, en pi^ésence des chevaliers Anglois, le dimanche
ioraai,k /^a/;/!!^ Z>ei de la messe que célébra Giûlaumede Melun,^
archevêque de Sens. {Ihid, et Chap. 12 5.) I. D«
(i36o) DE JEAN FROISSART. 75
xioin du roi leur seigneur et de ses enfants, sur le
corps Jésus-Christ sacré et sur saintes évangiles, à
tenir et accomplir le dit traité de la paix, si comme
ci-dessus est éclairci. Ces choses faites , ils furent
menés au palais et là fêtés et honorés très grande-
ment du duc de Normandie et de ses frères et des
hauts barons de France qui là étoient. Après ce ils
furent amenés en la sainte chapelle du palais ^'^: si.
leur furent montrées les plus belles reliques et les
plus riches joyaux du monde qui là étoient et sont
encore, et raêmement la sainte couronne dont Dieu
fut couronné à son saintisme (saintissime) travail.
Et en donna le duc de Normandie à chacun des
chevaliers une des plus grands épines de la dite
couronne, laquelle chose chacun des chevaliers
prisa moult, et tint au plus noble jouel (joyau) que
on lui put donner. Et furent là ce jour et le soir, et
lendemain jusques après dîner. Et quand ils pri-
rent congé „ le duc de Normandie fit à chacun, don-
ner un moult bel et bon coursier richement paré et
ensellé et plusieurs autres beaux joyaux > desquels
ye me passerai assez brièvement, et dont ils mer-
cièrent grandement le duc de Normandie. Après ce
ils se partirent du dit duc et des seigneurs qui là
étoient et s'en retournèrent devers le roi leur sei-
gneur, et y vinrent lendemain assez matin en grand'
compagnie de gens d'armes qui les convoyèrent
jusques là^'*^ et qui dévoient aussi le roi d'Angle-
(i) Le luncli 1 1 mai. ( Çhron. de Fr, Chap. i3i. ) J.^ D.
{pî) Le régeut les fit aussi accompagner par six chevaliers François ,
qu"*il envoyoit pour être témoins du serment que le prince de Galles
76 LES CHRONIQUES « {i56o)
terre et ses gens conduire jusques à Calais, et
faire ouvrir cités, villes et châteaux pour eux lais-
ser passer parmi paisiblement, et administrer tous
vivres.
s
CHAPITRE CDXLIX.
Comment le roi d'Angleterre se partit de Char-
tres ET s'en retourna EN SON PAYS ; ET COMMENT
LE ROI DE Frange arriva a Calais; et comment le
FILS DU DUC DE MlLAN FUT MARIÉ A LA FILLE DU
ROI DE FrANCSl.
Ou AND ils furent parvenus jusques en Post (armée)
du roi d'Angleterre leur seigneur, ils lui recordè-
rent comment honorablement ils avoient été reçus et
lui montrèrent les dignités et les joyaux que le duc
de Normandie leur avoit donnés. De quoi le roi eut
grand' joie, et fêta grandement le connétable de
France et les seigneurs qui là et oient venus, et leur
donna beaux dons et grands joyaux assez. Adonc-
ques fut ordonné que toutes* manières de gens se dé-
logeassent et se retraissent (retirassent) bellement et
en paix devers le Pont de l'Arche pour là passer
Seine, et puis vers Abbeville pour passer la rivière
de Somme, et puis tout droit à Calais. Donc se délo-
gèrent toutes manières de gens et se mirent au che-
min; et avoient guides et chevaliers de France en-
Je voit faire d^observer le traite, Je 16 du méuie mois de mai, et qu?il
fit en efiet ce jour-lk k Louyiers en Normandie. ( Chronique de France^
Chap. laGet i3z. ) J. D.
(i36o) DE JEAN FROÏSSART 77
vojés de par le duc de Normandie, qui les condui-
soient et Jes menoient ainsi comme ils dévoient
aller. Le roi d'Angleterre, quand il se partit, passa
parmi la cité de Chartres et y herljergea une nuit. A
lendemain vint-il moult dévotement, et ses enfants,
en réglise Notre Dame, et y ouïrent messe et y firent
grandes offrandes, et puis s'en partirent et montè-
rent à cheval. Si entendit que le roi et ses enfants
vinrent à Harfleur en Normandie et là passèrent- ils
la mer et retournèrent en Angleterre ^^\ Le demeu-
rant de l'ost (armée) vinrent au mieux qu'ils purent,
sans dommage et sans péril, et partout leur étoient
vivres appareillés pour leur argent, jusques en la
ville de Calais et là prirent les François congé d'eux,
qui les avoient convoyés Si passèrent depuis les An-
glois,au plus bellement qu'ils purent, et retournè-
rent en Angleterre. Sitôt que le roi d'Angleterre fut
retourné arrière en son pays, qui y vint auques
(aussi) des premiers , il se traist (rendit) à Londres
et fit mettre hors de prison le roi de France, et le fit
- venir secrètement au palais de Wesmoustier (West-
minster), et se trouvèrent en la dite chapelle du pa-
lais. Là remontra le roi d'Angleterre au roi de
France toui^'les traités de la paix, et comment son
fils le duc de Normandie, en nom de lui, l'avoit
jurée et scellée, à savoir quelle chose il en diroit. Le
(i) Edouard arriva en Angleterre Je lundi 18 mai, suivant le Mémo-
randum conservé par R^rmer (^T. 3. Part. i. P. 209 ). Il n'y est point
dit dans quel lieu il s'embarqua. Les Chroniques de France ne sout pas
d^accord en ce point avec Froissart: on y Ht, Chap. i3a, qu'Edouard
et ses ÇAfants montèrent en mer k Honfleur le mardi ao mai . On vient
de voir que celte date ne peut être exacte. J. D.
»78 LES CHRONIQUES (i3Go)
iToi de France qui ne désiroit autre chose fors sa déli-
vrance, à quel mesclief que ce fut, et issir (sortir)
horsdeprison,nyeut jamais mis empêchement, mais
répondit que Dieu en fut loué quand paix étoit en-
tr'eux. Quand messire Jacques de Bourbon sçut ces
nouvelles , si en fut grandement réjoui , et vint à
Londres au plutôt qu'il put devers l'un roi et l'autre
qui lui firent grand' chère. Depuis chevauchèrent-ils
tous ensemble, et le prince de Galles en kur compa-
gnie, et vinrent à Windsor là où madame la reine
^toit,qui moult fut réjouie de leur venue et delà
paix le roi son seigneur et du roi de France son cous-
sin. Si eut là grands approchements et semblants
d'amour entre ces parties , et donnés et rendus
grands dons et beaux joyaux. Depuis fut-il accordé
que le roi de France et son fils et tous les barons d^
France qui là étoient se partissent et se traissent
(rendissent) devers Calais. Adonc prirent-ils congé
à la reine d'Angleterre et à ses filles qui moult
étoient liées (joyeuses) de la paix et du département
du roi de France. Si aconvoya le roi d'Angleterre le
roi de France jusques à Douvres^ et là se tint tout
aise au châtel de Douvres deux jours, et tous les
François aussi. Au tiers jour ils entrèrent en mer,
le prince de Galles, le duc de Lancastre,le comte de
Warwicl , messire Jean Chandos et plusieurs autres
seigneurs en leur compagnie, et arrivèrent à Calais
environ la Saint Jean Baptiste ^'\ Si se tinrent en la
(i) Lenoi Jean arriva k Calais le mercredi huit juillet, suivant les
C!ironiques de France, chap. i3a; le 9 de ce moi s selon Walsingham,
P. 168. J. D.
(i56o) DE JEAN FROISSART. 79
dite ville de Calais tout aisément, et attendirent là
un terme les messages du duc de Normandie, qui
dévoient apporter la finance de six cent mille francs
Je France. Mais le paiement ne vint mie sitôt que
on espéroit qu'il dût venir; car il ne fut pas sitôt re-
cueilli des oflBciers du roi de France. Si vinrent le
duc de Normandie et ses deuK frères en la citéd^A-
miens ^'^, pour mieux ouïr tous les jours nouvelles
de leur seigneur et entendre à ses besognes et à sa
délivrance; et pendant ce se cueilloit le paiement
parmi le royaume de France.
Si entendit et ouït recorder adonc quemessire
Galéas, sire de Milan ^'^^et de plusieurs cités en Lom-
bardie fit ce premier paiement, parmi un traité qui
^e fit adonc: car il avoit un sien fils à marier: si
fit requérir au roi de Fratice qu'il lui voulsist (vou-
lût) donner et accorder une sienne fille, parmi ce
que il paieroit ces six cent mille francs ^^\ Le roi de
France qui se véoit (voyoit) en danger, pour avoir
(i)Oalit dans les Chroniques de France, chap. i3a, ^uelerëgent
partit de Paris le dimanche i a juillet et alla h. Saint-Omer pour accé-
lérer autant qu'ail pourroit PaccompUssement du traité. J. D.
(a) Jeaïi Galéas Visconti descendoit de ces petits tyrans de ^Italie,
qui s^étoient partagé les lambeaux du grand despotisme des empereurs
Allemands. Il épousa en i36o Isabelle fîile de Jean et sa sœur Yolande
épousa en i368 Lyonnel duc de Ctarence, fils d^ Edouard III. Jean
Galéas fut le premier qui prit en iSgSL le titre de duc de Milan, qu'il
obtint de Venceslas roi des Romains. J. A. B.
(3) Yillaai assure delà manière la plus précise ce fait, dont Frob-
sart semble douter, et le raconte avec les expressions les plus fortes.
{Malieo yHianij hih, 19. Chap. io3 }. Quoiqu'il en soit des motifs qui
déterminèrent le roi Jean k donner sa fille Isabelle k Jean Galéas Visconti
fils du duc de Milan , il est certain que le mariage se fit k-peu-près yers
ce temps. {HisLgén, delà mnis. de Fr, T. 1 P. 108.) J. D.
8o LES CHRONIQUES (i36o)
Targent plus appareillé, s'y accorda légèrement Or
ne fut mie cil(ce) mariage sitôt fait ni confirmé, pour
ce que la finance ne vint mie sitôt avant Si con-
vint ce danger soufirir et endurer au roi de France, ■
et attendre Fordonnance de ses gens.
CHAPITRE CDL.
/
%
Comment ceux des forteresses Anglesches (Angloi-
SEs) DE France, du commandement du roi d'Angle-
TERRE, SE partirent; ET COMMENT LA RANÇON DU
roi de France fut apportée a Saint-Omer.
Ou and le prince de Galles et le duc de Lancastre,
qui se tenoient à Calais de-lez (près) le roi de France,
virent que le terme passoit et que le paiement point
ne s'approchoit, si eurent volonté de retourner en
Angleterre, et mirent ordonnance en ce, et laissè-
rent le roi en la garde de quatre moult suffisants
chevaliers, messire Reguault de Gobehen (Cobham),
messire Gautier de Mauny, messire Guy de Briane
(Bryan), et messire Roger de Beauchamp. Etpayoit
le roi de France ses frais et les frais de ces seigneurs
et de leurs gens: si montèrent grand' foison bien le
terme de quatre mois qu'ils furent à Calais.
Or vous parlerons d'aucuns chevaliers Anglois,
capitaines des garnisons qui se tenoient en France
et étoient tenus deux ou trois ans par avant^ainçois
(avant) que paix se fit Cils (ceux-ci) qui avoient
appris à guerroyer età hérier (fatiguer) le pays,furent
(i56o) DE JEAN FROISSART. 8i
moult courroucés de ces nouvelles^ quand ils eurent
commandement du roi d'Angleterre qu^ils se par-
tissent; mais amender ne le purent. Si vendirent les
plusieurs leurs forteresses à ceux du pays d'environ
et en reçurent grand argent, et puis s'en partirent.
Et les aucuns ne s'en voulurent mie partir, car ils
avoient appris à piller, et à faire guerre; si firent
comme par avant, sous ombre du roi de Navarie;
et ce furent ceux qui se tenoient sur les marches de
IN^ormandie et de Bretanne. Mais messire Eustache
d'Aubrecicourt qui se tenoit dedans la ville de
Athigny, quand il s'en partit, la vendit bien et cher
à ceux du pays. Or prit-il simplement ses convents
(arrangements), dont il fut depuis mal payé; et si
n'en eut autre chose.
Si s'en partirent tous ceux qui tenoient forteresses
en Laonnois, en Soissonnois, en Picardie, en Brie,
en Gâtinois et en Champagne. Si retournoient les
aucuns qui avoient assez gagné, en leurs pays, ou
qui étoient tannés (fatigués) de guerroyer; et les
plusieurs se retraioient (retiroient) en Normandie
devers les forteresses Navarroises. Or vint cil (ce)
paiement de ces six cent mille francs en la ville de
Saint-Omer; et fut là tout coi et arrêté en l'abbaye
que on dit de Saint Bertin, sans porter plus avant;
car les aucuns hauts barons de France qui élus et
nommés étoient pour être hostagiers (otages) et
entrer en Angleterre, refusoient et ne vouloient
venir avant et en faisoient grand danger. De quoi si
l'argent fut payé et délivré en la ville de Calais aux
Anglois, et les seigneurs de France ne voulussent
FROISSART. T. IV. 6
82 LES CHRONIQUES (i56o)
entrer en ostagerie (otage), ainsi que convents (pro-
messes) et ordonnances de traités se portoient, la
dite somme de florins fut perdue, la paix fut brisée,
et le roi de France remené arrière en Angleterre. Sur
ces choses avoit bien avis et manière de regarder.
t^^^iW^
CHAPITRE CDLI.
Comment le roi d'Awgleterre viwt a Calais et
s'eNTREFETOIEUT chacun jour les deux rois ; ET
COMMENT AUTRES LETTRES DE LA PAIX FURENT FAI-
TES ET SCELLÉES DES DEUX ROIS.
Ainsi demeura le roi de France à Calais du mois de
juillet jusques en la fin du mois d'octobre. Quand
ces choses furent si approchées que le paiement fut
tout pourvu, si comme ci-dessus est dit, et venus à
Saint-Omer ceux qui dévoient entrer en hostagerie
(otage) pour le roi de France, le roi d'Angleterre
informé de toutes ces choses repassa la mer à (avec)
grand' quantité de seigneurs et de barons et vint de
rechef à Calais ^'\ Là eut grands parlemens de Fune
partie et de l'autre du conseil des deux rois, qui par
, l'ordonnance de la * paix s'appeloient frères. Là fu-
rent de rechef lues, avisées et bien examinées les
lettres de la paix, à savoir si rien y avoit à mettre
ni à ôter, ni nul article à corriger. Et tous les jours
donnoient les deux rois à dîner l'un à l'autrfs et
(i) Le roi d^ Angleterre arriva h Calais le 9 octobre, suivant les
Chron. cic France, chap. i3a. J.D.
(i56o) DE JEAN FROISSART. 83
leurs enfants si grandement et si étoSement que mer-
veilles seroit à penser j et étoient en reviaulx (réjouis-
sances) et récréations ensemble si ordonnément, que
grand' plaisance prenoient toutes gens au regarder;
et laissoient les deux rois leurs gens et leur conseil
convenir du surplus. Si que entr'eux il fut là avisé
et regardé, pour le meilleur et pour la plus grand'-
sûreté, que autres lettres comprenants tous les arl^-
cles de la paix fussent écrites et scellées des deux
rois présents et leurs enfants. Et pour ce que le cer-
tain arrêt de la paix venoit et descendoit du roi
d'Angleterre, ces lettres qui furent là faites disoient
amsi ^'l
(i) La pièce qu^on va lire n^est point, comme Froissart semble
ranooncer, la Teritable charte delà paix aveoles corrections qui j
furent faites k Calais: ce sont, ainsi que le porte le titre, les lettres de
' confëdëration et d^alliances auxquelles les deux rob s^ëtoient engagés
par le traite. Rjmer a publié ( T. 3. Part. 3. P. 19 et suiy. ) les mêmes
lettres données par le roi Jean k Boulogne le a6 octobre. Elles ne dif-
fèrent de celles-ci que par les noms du prince et de ceux qui jurent
ayec lui Tobseryation des alliances. On j trouve aussi le traité de paix
corrigé et ratifié par les deux rois le 'j4 octobre. {Ibid, P. 3. et suiv.)
J. 1).
84 LES CHRONIQUES (i36o)
CHAPITRE CDLIL
Ci s'ensuit la lettre de confédération que fit le
ROI d'Angleterre a Calais , en confirmant mieux
LA PAIX ENTRE LUI ET LE ROI DE FrANGE.
.Ljdouard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre,
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine, à tous ceux qui
ces présentes lettres verront, salut. Savoirfaisons que
nous pensants et considérants que les rois et prin-
ces chrétiens, qui veulent bien gouverner le peuple
qui leur est sujet doivent fuir et eschever (éviter)
guerres, dissentions et discords dont Dieu est oflTen-
du (ofFensé), et querre (chercher) et aimer, pour eux
et pour leurs sujets, paix, unité et concorde, par la-
quelle l'amour du souverain roi des rois peut être
acquise, les sujets sont gouvernés en tranquillité, et
aux périls des guerres est obvié; et recordants les
grands maux, dommages et afflictions que notre
royaume et nos sujets ont soutenus par long temps,
pour cause et occasion des guerres et discords qui
ont duré longuement entre nous et notre très cher
frèreleroi de France etles royaumes sujets, aidants
et alliés d'une part et d'autre. Sur lesquelles entre
nous et notre dit frère finalement est fait bon ac-
cord, et bonne paix reformée; et désirants icelle
garder, tenir et persévérer en vraie amour perpé-
tuellement par bonnes et fermes alliances entre nous
et notre dit frère, nos hoirs et les royaumes et les
(t36o) DE JEAN FROISSART. 85
sujets de Puu et de l'autre, par quoi justice en soit
mieux gardée etexercée, les droits et les seigneuries
de l'un et de l'autre mieux défendues, les rebelles,
malfaiteurs désobéissants àPun et à Fautre être plus
aisément contraints à obéir et cesser des rebellions et
excès et toute chrétienté être maintenue en plus pai-
sible état, et la Terre Sainte en pourroit être mieux
secourue et aidée. Et toutes ces choses et autres at-
tendants et considérants^ que notre saint père le
pape ait dispensé par grand'délibération avec nous
et notre dit frère de France, c'est à savoir, avec
ques nous et tous nos sujets, tant gens d'église
comme séculiers , sur toutes les confédérations , al-
liances, conventions et obligations, lettres et ser-
ments qui étoient entre nous, notre royaume et nos
sujets d'ime part; et les pays et les bonnes villes,
gens et sujets de Flandre d'autre part: comme le bien
et Fefiet de la dite paix entre nous et notre dit frère
de France, les royaumes, sujets de France et d'An-
gleterre peuvent être empêchés par icelles; et pour
ce les ait notre dit saint père cassées, ôtées^ annul-
lées et irritées du tout, si comme en ses lettres
et procès sur ce fait est plus pleinement contenu:
pour considération des cessions et causes dessus di-
tes, et aussi voulants accomplir, en tant comme tou-
cher nous doit, le ditaccord fait sur les dites allian-
ces, si comme octroyé l'avons comme dit est; et eue
sur ce très gi*ande et mûre délibération , avons fait
et par ces présentes faisons pour nous, nos enfants,
nos hoirs et successeurs, notre royaume et nos ter-
res quelconques et nos sujets d'une part, avec no-
86 LES CHRONIQUES (i5ao)
tre dit frère, ses hoirs, ses enfants et successeurs, et
le royaume de France, ses terres et ses sujets d'autre
part, perpétuelles alliances, confédérations, ami-
tiés, pactions et convenances qui après s'ensuivent.
C'est à savoir que nous, nos enfants, nos hoirs et
successeurs, notre royaume, nos terres et nos sujets
quelconques présents et à venir, nés et à naître,
seront à tous jours mais à notre dit frère de France,
ses hoirs, ses enfants et successeurs, le royaume de
France, ses terres et ses sujets quelconques, bons,
vrais et loyaux amis et alliés; et leur garderons à
notre loyal pouvoir leurs honneurs et leurs droits,
et où nous saurions leur déshonneur, leur vitu-
père (honte)' ou dommage, nous leur annoncerions
ou ferions annoncer j et empêcherons et grèverons de
tout notre pouvoir leurs ennemis présenti nés et à
naître, quels qu'ils soient; ni nul conseil, confort,
ni aide encontre eux ne soufirirons, ni donnerons,
par quelque cause ou occasion que ce soit ou put
être, en appert (public) ou en repost (secret), ni ne
dirons ni ferons; ni iceux ennemis, au dommage et
préjudice de notre dit frère, ses hoirs ou le royaume
de France, secrètement ne recepterons ni rece-
vrons, ni recepter ni recevoir ferons ou souffrirons
en aucune manière, en notre royaume ou autres
nos terres et nos seigneuries; ni par iceux royaume
et terres ou aucun d'eux, au préjudice et dommage
de notre dit frère, ses hoirs et successeurs, le
royaume de France , ses terres et ses sujets, leurs
dits ennemis passer ni demeurer sciemment souffri-
rons; ni autrement iceux ennemis, pour nous ou
(i56o) DE JEAN FROISSART. 87
pour autres, en appert (public) ou en repost (secret)^
sur quel titre ou couleur que ce soit, contre notre
dit frère^ ses hoirs et ses sujets et le royaume de
France et autres terres ne porterons ni soutien-
drons. Nos amis et nos alliés à leur amour et al-
liance si ils nous en requièrent de notre pouvoir in-
duirons. Et ne souffrirons aucuns de nos sujets ni
autres quelconques aller ni entrer au royaume de
France ou autres terres de notre dit frère, ses in-
fants, hoirs et successeurs, pour y faire guerre,
dommage ou offense aucune, à gages ou à service
d'autrui, ou autrement, par quelconques cause et
manière que ce soit; ainçois (mais) les empêcherons
et destourberons (troublerons) de tout notre pou-
voir. Et sii aucuns de nos sujets faisoientle contraire
ou aucttiie guerre vilaine, ou dommage à notre dit
frère au royaume de France, par terre ou par mer,
à ses enfants , hoirs et successeurs ou sujets, nous
les punirons ou ferons punir si grandement que
ce sera exemple à tous autres; et de tout notre
pouvoir ferons réparer et radresser tous les dom-
mages , attemptes ou emprises faites contre ces
présentes alliances , st nous en sommes requis.
Et toutes fois que notre dit frère , ses hoirs et
successeurs auront mestier (besoin) de notre ai-
de, et ils nous en requièrent, requerront ou fe-
ront requerre, nous, encontre toute personne qui
puisse vivre et mourir, leur aiderons et donnerons
tout le bon conseil, confort et aide, à leurs frais
propres et dépens, que nous ferions ou pourrions
faire pour notre propre fait et besogne, et sans
88 LES CHRONIQUES (i36o)
fraude et sans mal engin (artifice) j et non contres-
tant (nonobstant) quelconques autres alliances»
amitiés et confédérations que nous et notre prédé-
cesseur ayons eues au temps passé à (avec) quelcon-
ques autres personnes : auxquelles toutes et chacu-
nes d'icelles nous renonçons du tout pour nous, nos
successeurs, royaumes, terres et sujets à toujours
mais par ces présentes , réservé toutes fois et excepté
le pape et le saint siège de Rome et l'empereur de
Rome qui ores (maintenant) est, lesquels nous ne
voulons être compris en ces présentes alliances ,
en aucune manière. Et pour ce que les alliances»
confédérations, convenances, pactions et autres cho-
ses dessus dites et chacune d'^icelles soient plus fer-
mement tenus et gardées et acompties nous avons
juré sur le corps Jésus-Christ sacré, et encore ju-
rons et promettons par la foi de notre corps et ea
parole de roi, les choses dessus dites et chacune d'i-
celles tenir fermement et accomplir à toujours ,
sans les enfreindre en tout ou en partie en aucune
manière, par quelconque cause et occasion que ce
soit Et si nous faisions, procurions, ou souffrions
sciemment le contraire être fait, ce que Dieu ne
veuille, nous voulons être tenus et réputés en tous
lieux et en toutes places et en tous cas, pour faux,
mauvais et déloyal parjure, et encourre (encourir)
tel blâme et diffame (honte) comme roi sacré doit
encourir en tel cas. Par ces présentes alliances nous
n'entendons ni voulons que aucun préjudice se fasse
à nous ni à nos hoirs et sujets, par quoi nous et eux
pourrions et pourrons recepter , porter et tenir tous
(i36o) lŒ JEAN FROISSÂ&T. 89
les bannis du royaume de France et affuis présents
et à venir, nés et à naître, par quelconques causes et
occasion que ce soit, par manière qui a été fait et
accoutumé de faire au temps passé. Et soumettons,
quant à toutes ces choses, nous, nos hoirs et succes-
seurs à la jurisdiction et cohercion de l'église de
Rome, et voulons et consentons, tant comme à nous,
que notre saint père le pape confirme toutes ces
choses, en donnant monitions et mandements géné-
raux sur les accomplissements d'icelles contre nous,
nos hoirs et successeurs, et contre tous nos sujets,
soient communes, collèges, universités, ou person-
nes singulières quelconques; et en donnant senten-
ces généraux d^excommuniement, de suspension et
de interdit pour être encourus par nous et par eux,
sitôt que nous ou eux ferons et attempterons (ten-
terons), en occupant ville ou châtel et forteresse, ou
autre chose quelconque faisant, ratifiant ou agré-
ant, en donnant conseil, confort, faveur ou aide
célément (secrètement) ou en appert (public), contre
la dite paix et ces présentes alliances. Et avons fait
semblablement jurer toutes les devant dites choses
par notre très cher ains-né (aîné) fils le prince de
Galles, et nos fils puis-nés, Léonnel comte d'Ulnes-
tre (tllster)^ Jean comte de Richemont, Aimon de
Langley, et nos cousins, monseigneur Philippe de
Navarre, et les ducs de Lancastre et de Bretagne,
le comte de Stanfort, le comte de Saillebery (Salis-
bury), le seigneur de Mauny, Guy de Briane
(Bryan), Regnault de Gobehen (0)bham), le captai
de Buchjle seigneur de Montferrant, James d' Au-
go LES CHRONIQUES (î36o)
delée (Audlejr), Roger de Beauchamp, Jean Chan-
dos, Raoul de Ferrieres (Ferrers) capitaînejde Calais,
Edouard le Despensier(Spenser), Thomas et Guil-
laume de Felleton (Felton), Eustache d'Aubred-
courtjFraîike de Halle, Jean de Montbray (Mow-
bray), Berthelemieu de Brunes (Burghersh), Henri
de Percy , Nicole de Timbourne (Tamwor th) , Richart
de Stanfort, Guillaume de Granson, Jean de Gom-
nignies , Raoul Spigrenel (Spygurnel) , Gasconnet
de Grailli et Guillaume de Bourtonne (Burton) che-
valiers. Et ferons aussi jurer semblablement , au
plutôt que faire pourrons bonnement, nos autres
enfants et la plus grand'partie des prélats des égli-
ses, comtes , barons et autres nobles de notre
royaume. En témoin de laquelle chose nous avons
fait mettre notre scel à ces présentes lettres.
Données en notre ville de Calais, le vingt quatri-
ème jour du mois d'octobre. Pan de grâce Notre
Seigneur i36o.
^^^''W»^<W\^<WW^^»%»\^^i'\^<V\^»V%^>%i'WWW<
CHAPITRE CDLHl.
Comment après là lettre de confédération faite,
LE CONSEIL DU ROI DE FrANCB REQDIT AU ROI d' AN-
GLETERRE qu'il FIT LETTRE DE RENONCIATION.
Ouand cette lettre, qui s'appelle confédération et
alliance entre le roi de France et le roi d'Angle-
terre, fut grossée et scellée sur la forme et manière
que vous avez ouï, on la lut et publia devant lé&
(i36o) DE JEAN FROISSART. 91
deux rois et tous leurs enfants et conseil qui là
étoient présents. Si sembla à chacun être belle et
bonne et grand'con jonction d'amour et de paix.
Adonc se trairent (rendirent) d'un lez (côté) le con-
seil du roi de France et conseiUèrent une longue
espace ensemble sur les renonciations que le roi
d'Angleterre de voit faire et avoit promis à faire,
par le traité de la paix donné et accordé à Brétigny
près de Chartres, lui venu à Calais. Quand ils en
eurent parlé ensemble, ils se trairent (rendirent) de-
vers le roi d'Angleterre et son conseil, le roi de
France présent, qui avoit toujours parlé à lui tant
que ses gens avoient conseillé} et là tfequit l'évêque
de Therouenne, chancelier de France et promu à
être cardinal, au dit roi d'Angleterre que il voulut
accomplir de point en point le dit traité de la paix et
tous les articles, à la cautelle du temps à venir. Le
roi d'Angleterre répondit qu'il en étoit tout appa-
reillé et tout désirant, mais (pourvu) que on lui dit
de quoi et comment. Là fut apportée la dite char-
te de la paix et lue généralement; et après ce le
conseil du roi de France requit que une charte
semblable à cette, faisant mention pleinement des
renonciations, fiit grossée et scellée, pour mieux
confirmer leurs ordonnances et apaiser toutes gens
auxquelles la paix pou voit toucher. Le roi d'An-
gleterre et son conseil l'accordèrent légèrement et
volontiers. Doncfurent les traiteurs et la plus grand'
partie du conseil d'un roi et de l'autre mis ensem-
ble; et là fut une lettre jetée de rechef et puis écrite
rioblement et grossée sur la date de la précédente
92 LES CHRONIQUES . (i36o)
alliance et confédération. Laquelle charte des re-
nonciations dit ainsi.
k
CHAPITRE CDLIV.
Ci après s'ensuit là forme et là manière de là let-
tre DE RENONCIATION ^UE FIT LE ROI D*AnGLETERRE
entre lui e,t le roi de France^* .
JCjdouard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre,
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine, à tous ceux qui
ces présentes fettres verront, salut. Savoir faisons,
que nous avons promis et promettons bailler ou Étire
bailler et délivrer royalement et de fait au roi de
France notre très cher frère, ou à ses gens députés,
spéciaux en cette partie, aux frères Augustins de-
dans la ville de Bruges, au jour de la fête Saint An-
drieu (André) prochainement venant en un an , let-
tres scellées de notre grand scel en laz (lacs) de soje
et cire verte, au cas que notre dit frère aura faites les
renonciations qu'il doit faire de sa partie, et notre
très cher neveu son fils ains-né (aîné), et icelles bail-
lées à nos gens ou députés au dit heu et terme, par
la manière que obligés y sont: desquelles lettres de
mot à mot la teneur s'ensuit.
ËdouSrd, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre >
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine. Savoir faisons à
tous présents et à venir que comme guerres mortel-
»
(i} Cette lettre est imprimée, sans aucune différence, dans Rymec>
T. 3.Part a. P. 17 etsoiy.J.D.
(i36o) DE JEAN FROISSART. gS
les aient longuement duré entre nous qui avons ré-
clamé avoir droit au royaume de France et à la cou-
ronne d'icelui royaume d'une part, et le roi Philippe
de France lui vivant j et après son décès entre notre
très cher frère son fils le roi Jean de France d'autre
part; et aient porté moult grands dommages, non
pas seulement à nous et à notre royaume, mais aux
royaumes voisins et à toute chrétienté; car par les
dites guerres sont maintes fois avenues batailles
mortelles, occisions de gens, et pillements et ar sures
et destruction de peuple, périls d'âmes, défloration
de pucelles et de vierges, deshonnêtements de fem-
mes mariées et veuves, et arsures de villes, d'ab-
bayes, de manoirs et de édifices, roberîes et oppres-
sions, guettements de voies et de chemins, justice
en est faillie, et la foi chrétienne refroidie, et mar-
chandise périej et tant d'autres maléfices et horri-
bles faits s'en sont ensuivis qu'ils ne pourroient être
dits, nombres ni écrits, par lesquels notre dit
royaume et les autres royaumes par chrétienté ont
soutenu moult d'afflictions et de dommages irrépa-
rables. Pourquoi nous, considérants et pensants les
maux dessus dits, et que vraisemblable étoit que
plus grands s'en pourroient ensuir (ensuivre) au
temps à venir, et ayant grand'pitié et compassion de
notre peuple qui en la persécution (poursuite)de nos
guerres ont exposé leurs corps et leurs biens à tous
périls, sans esche ver (éviter) dépens et mises, dont
nous devons bien avoir perpétuelle mémoire j avons
pour ce soutenu par plusieurs fois traité de paix.
Premièrement par le moyen de honorables pères en
A
94 LES CHRONIQUES (i36o)
Dieu plusieurs cardinaux et messages de notre saint
père le pape qui à grand'diligence et instance y tra-
' vaillèrent pour le temps de lorsj et depuis ce y ait
eu plusieurs traités et plusieurs voies touchées entre
nous et notre dit frère de France. Finalement au
mois de mai dernièrement passé vinrent en France
messages de par notre saint père le pape, notre très
cher et féal l'abbé de Clugny, frère Simon de Lan-
gres, maître en divinité, maître de l'ordre des frères
prêcheurs, et Hugue de Genève chevaUer seigneur
d'Anthon, où nous étions lors en notre ost (armée) ^
et tant allèrent et tant vinrent les dits messages de-
vers nous et devers notre très cher neveu Charles
duc de Normandie, dauphin de Yienne, et régent
pour le temps du royaume de France, que en plu-
sieurs lieux se assemblèrent traiteurs d^une part et
d'autre, pour traiter et parler de paix entre nous et
notre dit frère de France et les royaumes de l'un et
de l'autre. Et au dernier se assemblèrent les dits trai-
teurs et procureurs de par nous et de par notre ains-
né (aîné) fils le prince de Galles, aux choses dessus
écrites par spécial députés, et les traiteurs et procu-
reurs de notre dit frère et son'ains-né fils , ayan^à ce
pouvoir et autorité de l'un et de l'autre, à Brétigny
près de Chartres, auquel lieu fut parlé, traité et ac-
cordé des traiteurs et procureurs de l'une partie
et de l'autre, sur tous les discords, dissentions et
guerres que nous et notre dit frère avions l'un con-
tre l'autre: lequel traité et paix les procureurs d'une
partie et de l'autre, pour l'une partie et pour l'autre,
jurèrent sur saintes évangiles tenir et garder; et
(i56o) DE JEAN FROISSART. pS
après le jurèrent solemneilement pour nous et pour
lui notre dit fils et le dit notre neveu le duc de Nor-
mandie, ayant à ce pouvoir pour son dit père notre
&ère et pour lui. Après ces choses ainsi faites et à
nous rapportées et exposées, considéré que notre dit
frère de France s^accordoit et consentoit au dit traité
et vouloit icelui et la paix tenir, garder et accomplir
de sa partie, iceux traité et paix, du conseil et con-
sentement de plusieurs dé notre sang et lignage,
ducs, comtes, chevaliers et gens d'église, des barons
et chevaliers et autres nobles, bourgeois et autres
sages de notre royaume , pour apaiser les grands
maux et les douleurs dessus dits dont le peuple étoit
si malement mené, si comme dessus est dit et écrit,
à rhonneur et à la gloire du roi des rois et pour ré-
vérence de sainte église, de notre saint père le pape
et de ses messages, avons consenti et consentons,
ratifions et approuvons. Et comme par la teneur du
dit traité de paix notre dit frère de France doit déli-
vrer et délaisser, et a baillé et délivré et délaissé , si
comme il est contenu en ses lettres sur ce faites plus
pleinement, à perpétuité à nous, pour nous et pour
nos hoirs et successeurs, à tenir perpétuellement et
à toujours toutes les choses qui s'ensuivent, par la
manière que notre dit frère ou ses fils et leurs ances-
seurs (ancêtres) rois de France les ont tenues du
temps passé: c'est à savoir, ce qui est en souverai-
neté, en souveraineté, et ce qui est en demaine, à te-
nir en demaine, et ce qui esta tenir en fief, en fief,
et sans rappel à toujours mais pour lur ni pour ses
hoirs quelconques qu'ils soient présents et à venir.
qS les chroniques (i36o)
C'est à savoir, la cité et le châtel et toute la comté de
Poitiers et toute la terre et le pays de Poitou, en-
semble le fief de Touars et la terre de Bellevillei la
cité et le châtel de Saintes et tout le pays de Sain-
tonge par deçà et par delà la Charente j ]a cité et le
châtel d'Agenetla terre et le pays d'Agénoisjla
cité, le châtel et toute la comté de Pierregord et la
terre et la comté de Pierreguis (Périgueux)j la cité
et le châtel de Limoges et toute la terre et le pays
de Limosin^ la cité et le châtel de Cahours (Cahors)
et toute la terre et le pays de Caoursin (Quercy) j la
ville, le château et tout le pays deTarbe et la terre,
pays et comté de Bigorrej la comté ,1a terre et le pays
deGaurejla cité et le châtel d'Angoulême, la comté,
la terre et le pays d'Angoulemois j la cité et le châ-
tel de Rodés (Rhodez)^ et toute la terre et le pays
de Rouergue^ et ce que nous ou autres rois d'An-
gleterre tinrent anciennement en la ville de Mons-
tereul (Montreuil) sur mer et es appartenances.
Itein la comté dePonthieu tout entièrement, sauf et
excepté et selon la teneur de l'article contenu au
dit traité qui de la dite comté fait mention. Item le
châlel et la ville de Calais^ le châtel, la ville et la
seigneurie de Merkj les villes, châteaux, forteresses
et seigneuries de Sangattes , Cologne , Hames ,
Walle, et Oye, avecques les bois, terres, marais,
rivières, rentes, seigneuries et autres choses conte-
nues en l'article du traité faisant mention de ce.
Itern le châtel, la ville et tout entièrement la comté
de Guines, avecques toutes les terres, villes, châ-
teaux, forteresses, lieux, hommes, hommages, sei-
(i56o) DE JEAN FROISSART. 97
gtieuries,ljois, forêts et droitures, selon la teneur
de l'article faisant de ce mention plus pleinement
au dit traité; et avec les îles adjacentes aux terres,
bois, pays et lieux avant nommés ensemble et avec
toutes les autres îles, lesquelles nous tenons à pré-
sent et tenions au temps du dit traité. Et comme
par la forme et teneur du dit traité et de la paix ,nous
et notçe dit frère le roi de France devons et avons
promis, par foi et par serment Tun à l'autre, iceux
traités et paix tenir, garder et non venir encontre,
et soyons tenus nous et notre dit frère et nos fils
ains-nés (aînés) faire sur ce^ par obligation et pro-
messe, par foi et par serment faits d'une partie et
d'autre, certaines renonciations l'un pour l'autre,
selon la forme et teneur du dit article enti'e les au-
tres au dit traité contenues, dont la forme est telle:
Item est accord^ que le. roi de France et son ains-
né (aîné) fils le régent, pour eux et pour leurs
boirs à toujours, et au plutôt qu'il se pourra, sans
mal engin (artifice), et au plus tard dedans la Saint
Michel prochainement venant en un an, rendront
et bailleront au dit roi d'Angleterre et à tous ses
hoirs i^ successeurs, et transporteront en eux tous
les honneurs et regalités et obédiences, hommages
liges et autres, vassaux, fiefs, services, reconnois-
sances, serments, droitures, mère et mixte impère,
toutes manières de jurisdictions, hautes et basses,
ressorts, sauvegardes, seigneuries et souverainetés
qui appartenoient ou appartiennent et pourront en
aucune manière appartenir aux rois et à la couronne
de France, ou à aucune autre personne à cause du
FROISSART. T. IV. 7
98 LES CHRONIQUES (i56o)
roi et de la couronne de France, hoirs ni succès^
seurs tant de seigneurs comme des sujets nobles ou
non nobles en quelconques temps que ce soit, es
cités, comtés, châteaux, terres, pays, îles et lieux
avant nommés^ ou en aucun d'eux, et à leurs appar-
tenances et appendances quelconques, ou es person-
nes, vassaux et sujets quelconques d'iceux, soient
princes, ducs , comtes , vicomtes , archevêques,
évêques et autres prélats d'église, barons, nobles et
autres quelconques, sans rien à eux, leurs hoirs et
successeurs ou à la couronne de France ou autre
que ce soit, retenir ni réserver en iceux pourquoi
eux ni leurs hoirs ou successeurs, ou aucuns rois de
France, ou autres que ce soit, à cause du royaume
et de la couronne de France, aucune choseypour-
roit chalengier (disputer) ou demander au temps
à venir sur le roi d'Angleterre, ses hoirs et ses suc-
cesseurs, ou sur aucuns des vassaux et sujets avant
dits pour cause des pays et lieux avant nommés;
ainsi que toutes les avant nommées personnes et
leurs hoirs et successeurs perpétuellement seront
hommes liges et sujets du roi d'Angleterre et à tous
ses hoirs et successeurs; et que le dit roi d'Angle-
terre, ses hoirs et ses successeurs, toutes les per-
sonnes, cités, comtés, terres, pays, îles, châteaux et
lieux avant nommés et toutes leurs appartenances
et appendances auront et tiendront et à eux de-
meureront pleinement, perpétuellement et franche-
ment en leur seigneurie, souveraineté et obéissance,
ligeauté et subjection , comme nos prédécesseurs les
rois de France les avoient et tenoient au temps
(i36o) DE JEAN FROISSART. 99
passé; et que le dit roi d'Angleterre et ses hoirs et
successeurs auront et tiendront perpétuellement et
paisiblement tous les pays avant nommés , avecques
leurs appartenances et appendances et les autres
choses avant nommées, en toutes franchises et liber-
tés perpétuelles, comme seigneur souverain et lige et
voisin au roi de France et au royaume de France,
sans f f econnoitre souverain ou faire aucune obéis-
sance, hommage, ressort et subjection, et sans faire
au temps à venir aucun service et reconnoissance au
roi ni à la couronne de France des cités, comtés,
châteaux, terres, pays, îles, lieux et personnes
avant nommées, ou pour aucunes d'icelles. Item est
accordé que le roi de France et ses ains-nés (aînés)
fils renonceront expressément aux dits ressorts et
souverainetés et à tout le droit qu'ils ont ou pourront
avoir à toutes les choses qui par ce traité doivent
appartenir au roi d^Angleterre. Et semblablement
le roi d'Angleterre et ses fils ains-nés (aînés) renon-
ceront expressément à toutes les choses qui par ce
présent traité ne doivent être baillées au roi d'An-
gleterre, et à toutes les demandes qu'il faisoit au roi
de France, et par spécial au nom, au droit, aux
armes et au chalenge (réclamation) de la couronne
de France et du royaume de France, à l'hommage
et souveraineté et domaine de la duché de Norman»
die et de la duché de Touraine, des comtés d'Anjou
et du Maine, et à la souveraineté et hommage de
la comté et du pays de Flandre, et à toutes autres
demandes que le roi d'Angleterre faisoit en devant
au temps du dit chalenge (débat), ou faire pourroit
7*
lOO LES CHRONIQUES (i36o)
au temps à venir au dit royaume de France, par
quelconque cause que ce soit, outre et excepté ce
qui par ce présent traité doit demeurer et êtrc/baillé
au roi d'Angleterre et à ses hoirs. Et transporteront,
cesseront et délaisseront Fun roi à l'autre perpétuel-
lement tout le droit que chacun d'eux a ou peut
avoir en toutes les choses qui par ce présent traité
doivent demeurer ou être baillées à chacun d'eux;
et du temps et lieu , où et quand , les dites renoncia-
tions parleront et ordonneront les deux rois à Calais
ensemble. Et pour ce que notre dit frère de France
et son îains-né (aîné) fils, pour tenir et accomplir les
articles de la paix et accords dessus dits, ont renoncé
expressément aux ressorts et souverainetés compris
es dits articles, et à tout le droit que ils avoient ou
pouvoient avoir en toutes les choses dessus dites
que notre dit frère nous a à bailler, délivrer et dé-
laisser êtes autres qui dès-or-en-avant nous doivent
demeurer ou appartenir par les dits traités et paix,
nous, paimi les dites choses, renonçons expressé-
ment à toutes les choses qui par les dits traités et
paix ne doivent être baillées ni demeurer à nous
pour nous ni pour nos hoirs, et à toutes les deman-
des que nous faisions ou pourrions faire envers notre
dit frère de France, et par spécial, au nom et au
droit de la couronne et du royaume de France, à
l'hommage, souveraineté et domaine de la duché de
Normandie, des comtés d'Anjou et du Maine, du
duché de Touraine, et à la souveraine té et hommage
du duché de Bretagne et à la souveraineté et hom-
mage du pays et de la comté de Flandre, et à tou-
(i36o) DE JEAN FROISSART. loi
%es autres demandes que nous faisons ou faire pour-
rions à notre dit frëre, pour quelque causé que ce
fut, outre et excepté ce qui par ce présent traité
doit demeurer à nous et à nos hoirs. Et en lui trans-
portons, cessons et délaissons, et il en nous, et l'un
en l'autre, au mieux que nous pouvons, tout tel
droit que chacun de nous peut ou pourroit avoir en
toutes les choses qui par le dit traité et paix doivent
demeurer ou être baillées à chacun de nous , réservé
aux églises et gens d'église ce qui à eux appartient
ou peut appartenir; et que tout ce qui a été occupé
et détenu du leur pour occasion des guerres leur soit
recompensé, restitué et rendu et délivré et que les
villes et forteresses et tous les habitai^s en icelles
seront et demeureront en tels libertés et franchises
comme elles étoient par avant, en notre main et sei-
gneurie; et leur seront confirmées par notre dit
frère de France, si il en est requis, si contraires ne
sont aux choses dessus dites. Et soumettons quant
à toutes ces choses nous, nos hoirs et successeurs à la
jurisdiction et cohercion de l'église de Rome jet vou-
lons et consentons que notre s^int père le pape con-*
firme toutes ces choses, en donnant monitionset
mandements généraux sur l'accomplissement d'icel-
les contre nous, nos hoirs et successeurs et contre
tous nos sujets, soient communes, collèges, univer-
sités, ou personnes singulières quelconques, et en
donnant sentences généraux d'excommuniement , de
suspension et d'interdit pour être encourus par nous
ou par eux par ce fait; et sitôt que nous ou eux
ferons ou atterapterons (essaierons) en occupant
102 LES CHRONIQUES (i36o)
ville, cité, châtel ou forteresse ou autre quelconque
chose faisant, ratifiant ou agréant, ou donnant
conseil, confort, faveur ni aide, celément (secrète*
ment) ou en appa*t (public) contre la dite paix;
desquelles sentences ils ne puissent être absous jus«
ques à ce qu'ils aient fait plénière satisfaction à tous
ceux qui par celui fait auront soutenu ou soutien-^
dront dommage. Et avecques ce voulons et consen-
tons que notre dit saint père le pape, pour ce que
plus fermement soit tenue et gardée la dite paix à
perpétuité, toutes passions, confédérations, alliances
et convenances, comment que elles puissent être
nommées, qui pourront être préjudiciables ou obvier
par voie quelconque à la dite paix au temps pré^
sent ou à venir, supposé qu'elles fussent fermes ou
vallées (valides) par peines et par serments, ou con-
firmées de notre saint père le pape ou d^autres,,
soient cassées , irritées et mises au néant, comme
contraires au bien commun et au bien de paix con>-
mune et profitable à toute chrétienté, et déplaisants
à Dieu ^ et à tous serments faits en tel cas soient
relâchés jet soit décerné par le dit notre saint père le
pape que nul ne soit tenu à tels serments, alliances
et convenances tenir ou garder j et défendre que au
temps à venir ne soient faites telles ou semblables. Et
si de fait aucun attemptoit (tentoit) ou faisoit le con-
traire que dès maintenant les casse et irrite et rende
nulles et de nulle valeur; et néanmoins nous les en
punirons, comme violateurs de paix, par peines de
corps et de biens, si comme le cas le requerra et que
raison le Voudra. Et si nous faisions, procurions^ ou
(i36o) DE JEAN FROISSART. io3
souffrions être fait le contraire, que Dieu ne veuille,
nous voulons être tenus et réputés pour mençongier
i(menteur)et déloyal, et voulons encourre (encourir)
en tel blâme et diffame (honte) comme roi sacré doit
encourir en tel cas. Et jurons sur le corps Jésus-
Christ les choses dites tenir, garder et accomplir, et
encontre non venir par nous ou par autre, par quel-
que cause ou manière que ce soit
En témoin, etc. Donné, eta
Et pour ce que les dites choses et chacune d'icelies
soient de point en point et par la forme et manière
dessus dite tenues et accomplies, nous obligeons,
nous, nos hoirs et tous les biens de nous et de
nos hoirs, à notre dit frère le roi de France et à
ses hoirs, et jurons sur saintes évangiles par nous
corporellement touchées, que nous parferons, ac-
corderons et accomplirons, au cas dessus dit j tou-
tes les devant dites choses par nous promises et
accordées, comme devant est dit. Et voulons que
au cas que notre dit frère et notre dit neveu au-
roient faites les dites renonciations et envoyées
et baillées comme dit est, et les dites lettres ne
fussent baillées à notre dit frère ou à ses députés,
au lieu et au terme et par la forme et manière que
dessus est dit , dès lors au cas dessus dit nos présen-
tes lettres et quanque (tout ce que) dedans est com-
pris aient tant de vigueur, effet et fermeté comme
auroient nos autres lettres par nous promises à bail-
ler , comme dit est : sauf toute voies et réservé pour
nous, nos hoirs et successeurs que les dites lettres
dessus incorporées n'aient aucun effet, ni ne nous
io4 LES CHRONIQUES (i56o)
puissent porter aucun préjudice ou dommage jus-
ques à ce que nos dits frère et nepveu(neveu)auront
faites, envoyées et baillées les dites renonciations
parla manière dessus dite; et aussi qu'ils ne s'en
puissent aider contre nous, nos hoirs et successeurs
en aucune manière, si non au cas dessus dit
En témoin de laquelle chose nous avons, fait met-
tre notre scel à ces présentes lettres. Données à
Calais le a^\ jour du mois d'octobre > Tan de grâce*
Notre Seigneur i36a
\
CHAPITRE CDLV.
Comment le roi d^Angleterre fit faire une coh*-
MISSION GÉNÉRALE , A LA REQUETE DU ROI DE FrANc'e^
QUE TOUS LES AnGLOK DES FORTERESSES DE FrANCE
SE VIDASSENT*
Ou AND cette arrière charte^ qui s^appelle lettre
des renonciations tant d'un roi comme de l'autre,
fut écrite, grossée et scellée, on la lut et publia
généralement en la chambre du conseil, présents
les deux rois dessus nommés et leur conseil. Si sem-
bla à chacun être bonne et belle, bien dictée et or-
donnée j et là de rechef jurèrent les deux rois et
leurs deux ains-nés (aï nés)fils sur les saintes évangiles
eorporellement,et sur le corps Jésus-Christ sacré, à
tenir, garder et accomplir et non enfreindre toutes
les choses dessus dites. Depuis encore, par l'avis et
regard du roi de France et de son conseil et sur la
fin de leur parlement» fut requis le roi d'Angleterre
(i56o) DE JEAN FROISSART. io5
qu'il voulut donner et accorder une commission
générale qui s'étendit sur tous ceux qui pour le
temps tenaient, en l'ombre de sa guerre, villes, châ-
teaux ou forteresses au royaume de France, par quoi
ils eussent cause, commandement et connoissance
d'en vider et partir; Le roi d'Angleterre qui. ne
vouloit que tout bien et bonne paix nourrir entre
lui et son frère le roi de France, ainsi que juré et
promis l'avoit, descendit à cette requête légèrement
et lui sembla de raison, et commanda à ses gens que
elle fut faite sur la meilleure forme que on pourroit,
à l'entente (intention) et discrétion du roi de France
son frère et de son conseil. Adonc de rechef se re-
mirent les plus spéciaux du conseil des deux rois
dessus nommés ensemble^ et là fut jetée, écrite, et
puis grossée, par l'avis de l'un et de l'autre, une
commission dont la teneur est telle.
CHAPITRE CDLVI.
Ci s'ensuit ea forme et la manière de la commis-
sion GÉNÉRALE QUE FIT LE ROI dAnGLETERRE, A
LA REQUETE DU ROI DE FrANCE^'^
JIjdouard par la grâce de Dieu roi d'Angleterre,
seigneijr dirlande et d'Aquitaine. A tous nos ca-
pitaines, gardes de bonnes villes et de châteaux.
. (i) Cette pièce est dans Rymer ayec quelques légères cUffërenccs. T
^ Paxt. 2. P. aS. £Ue est aussi dans les Froissarts imprimés. J. D«
io6 . LES CHRONIQUES (i56o)
adhérents et alliés étants es parties de France, tant
en Picardie, en Bourgogne, en Anjou, en Berry, en
Normandie, en Bretagne, en Auvergne, en Champa-
gne, en Maine, en Touraine et en toutes les mettes
(frontipres) et limitations du domaine et tenure de
France, salut Comme paiî et accord soient faits
entre nous, nos alliés, aidants et adhérents d'une
part, et notre très cher frère le roi de France, ses
alliés et adhérents d'autre part, sur tous les débats,
et discords que nous avons eus du temps passé ou.
pourrions avoir ensemble, et ayons juré sur le corps.
Jésus-Christ sacré la dite paix , et aussi notre très cher
fils ains-né (aîné) et autres enfants, et ceux de notre
sang avec plusieurs prélats, barons, chevaliers et des.
plus notables de notre royaume^ et aussi ont juré
notre dit frère et notre dit neveu le duc de Nor-
mandie et nos autres neveux ses enfants et plusieurs^
de leur sang et autres, prélats, barons et chevaliers
du dit royaume de France. Comme ainsi soit ou
avienne que aucuns guerroyeurs de notre royaume et
de nos sujets se pourront efforcer de faire ou d'entre^*
prendre- aucune chose contre la dite paix, en pre-
nant ou détenant forteresses, villes, cités ou châ-
teaux, ou faisant pillage, ou prenant gens ou arrê-
tant leurs corps, leurs biens ou marchandises, ou
autre chose faisant contre la dite paix^ dequoi il
nous déplairoit très grandement et ne le pourrions
ni voudrions passer sous ombre de dissimulation
en aucune manière; nous, voulants obvier de tout
notre pouvoir es choses dessus dites, voulons, dé-
cernons et ordonnons par délibération de notre
(i36o) DE JEAN FROISSART. 107
conseil, de certaine science, que si nul de nos su-^
jjets, de quelque état ou condition qu^il soit, fasse
ou s'efforce de faire contre la paix, en faisant pilla-
ges, prenant ou détenant forteresses, personnes ou
biens quelconques du royaume de France ou autres
de notre dit frère, de ses alliés çt sujets et adhérents,
ou autres quelconques fassent contre la dite paix ,
et il ne se délaisse, cesse et déporte de ce faire, et
Tende les dommages que faits aura, dedans un mois
après ce qu^il aura sur ce été requis par aucuns de
nos officiers, sergents, personnes publiques, que
par tel fait seulement et sans autre procès, condam*
nation ou déclaration ils soient dès lors tous réputés
pour bannis de notre royaume et de tout notre pou-
voir, et aussi du royaume et terres de notre dit
frère,et tous leurs biens confisqués et obligés à nous
et à notre domaine. Et si ils pou voient être trouvés
en notre royaume, nous commandons et voulons
expressément que punitions en soient faites comme
de traîtres et rebelles à nous, parla manière qu'il
est accoutumé à faire en crime-de lèze-majesté, sans
faire sur ce grâce, rémission, souffrance ni pardon.
Et semblablement le voulons faire de nos sujets, de
quelconque état qu'ils soient, qui en notre royaume
deçà et delà la mer prendront, occuperont et dé-
tiendront forteresses quelconques contre la volonté
à ceux de qui elles seront, ou qui bouteront feux,
ou qui rançonneront villes ou personnes, ou fassent
pillages ou roberies, ou émouveront guerre de notre
pouvoir et sous nos sujets: si mandons, commandons
et enjoignons étroitement et expressément à tous nos
io8 LES CHRONIQUES (i56o)
sujets 9 sénéchaux 9 baillis, prévôts, châtelains et
antres nos officiers sur quanque (tout ce que) ils se
peuvent forfaire envers nousj et sur peine de perdre
leurs offices qu'ils publient et fassent publier cqs
présentes par tous les lieux notables de leurs séné-
chaussées , baillages , prévôtés et châtellenies et
que nul, ce mandement ouï et vu, ne demeure en for-
teresse qu'il tienne au dit royaume, hors de l'ordon-
nance et du traité de la paix, sur peine d'être en-
nemi de nous et de notre dit frère Ic^ roi de France,
et toutes les choses dessus dites gardent et fassent
garder , entériner et accomplir de point en point et sa-
{;hanttous que si ils en sont négligents ou défail-
lants avec la peine dessus dite, nous leur ferons
rendre les dommages à tous ceux qui par leur def-
faute ou négligence auront été grevés ou domma-
ges, et avec ce les en punirons par telle manière que
ce sera exemple à tous autres ^'l En témoin des
quelles choses nous avons fait faire ces nôtres lettres
patentes.
Données à Calais le i^^* jour du mois d'oc-
tobre, l'an de grâce Notre Seigneur i36o.
(i) Rymer ajoute: Et semblable nous apromis notre dit/rèrejau-e en
son royaume et nous en a baillé ses lettres; et nous lui avons aussi baillé
les nôtres \ excepté et réservé par nous et nos amis ce qiiest dit et écrit
en la dite paix en Particle de Bretagne. Donné à Calais le 2/^ Jour
d'octobre» J. D.
(i36o) DE JEAN FROISSART. 109
CHAPITRE CDLVII.
Comment les deux rois allongèrent les trêves dé
Bretagne du premier jour de mai jusques a La
Saint-Jean-Baptiste,
Après toutes ces choses faites et devîsées , et ces let-
tres et ces commissions baillées et délivrées et si
bien tout ordonné par l'avis adoncques de l'un roi
et de l'autre, que les parties se tenoient pour con-
tentes , vérité est qu'il fut parlé de monseigneur
Charles de Blois et de monseigneur Jean de Mont-
fort sur rétat de Bretagne j car chacun réclamoit
droit à avoir très grand à l'héritage de Bretagne j
et quoique là en fut parlementé et regardé com-
ment on pourroit toucher les choses et eux apaiser,
rien n'en fut définitivement fait, car, si comme je fus
depuis informé, le roi d'Angleterre et les siens n'y
avoient point trop grand' affection, car ils présu-
moient le temps à venir pour ce qu'il convenoit
toutçs manières de gens d'armes de leur côté partir
et vider des garnisons et forteresses qu'ils tenoiettt à
point et avoient tenu au royaume de France et re-
traire (retirer) quelque part que ce fut , et mieux va-
ioit et plus profitable étoit que ces guerroyeurs et
pilleurs se retrais^eitt (retirassent) en la duché de
Bretagne, qui est un des gras pays du monde et bon
pour tenir gens d'armes, jusques à ce qu'ils re-
vinssent en Angleterre j car leur pays en* pourroit
iio LES CHRONIQUES (i56o)
être perdu et robe (pillé). Cette imagination fit assez
brièvement passer les Anglois le parlement en l'ar-
ticle de Bretagne, dont ce fut péché et mal fait que
on n'en exploita autrement j car si les deux rois eus-
sent bien voulu acertes (sérieusement) par l'avis de
leurs conseillers, paix eut là été entre les parties
dessus dites, et se fut chacun tenu à ce que on lui
eut donné et si eut r'eu messire Charles de Blois ses
enfants qui gissoient prisonniers en Angleterre et
si eut pleinement (plus longuement) vécu qu'il ne
fit. Et pour ce qu'il n'en fut rien fait oncques, les
guerres ne furent si grands en la duché de Breta-
gne paravant l'ordonnance de la paix des deux rois
dont nous parlons maintenant, comme elles ont été
depuis, si comme vous orrez (entendrez) avant en
Fhistoire, et même entre les seigneurs, barons et
chevaliers du pays de Bretagne qui ont soutenu
l'une opinion ou l'autre. Si que le duc Henri de
Lancastre, qui fut vaillant sire, sage et imaginatif, et
qui trop durement aimoit le comte de Montfort et
son avancement, dit au roi Jean de France, présent
le roi d'Angleterre et la plus grand' partie de leur •
conseil: « Sire, encore ont les trêves de Bretagne,
qui furent prises et données devant Rennes, à durer
jusques au premier jour de mai qui vient^ là en de-
dans envoiera le roi notre sire, par le regard de son
conseil, gens de par lui et de par son fils le jeune
duc monseigneur Jean de Montfort, en France de-
vers vousj et ceux auront pouvoir et autorité d'en-
tendre et de prendre tel droit que le dit messire
Jeanpeut avoir de la succession son seigneur son père
(i36o) DE JEAN FROISSART. m
à la duché de Bretagne, et que vous et votre conseil
et le nôtre mis ensemble en ordonneront} et pour
plus grand' sûreté c'est bon que les trêves soient ra-
longées jusquesà la Saint-Jean-Baptiste en suivant »
Ainsi fut-il fait, comme le dessus dit duc de Lan-
castre le parlementa ; et puis parlèrent les seigneurs
d'autre matière.
CHAPITRE CDLVIII.
COMMEBT LES DEUX. ROIS DONNÈREHT A QUATRE CHEVA-
LIERS HUIT MILLE FRANCS DE REVENUE* PAR AN; ET
COMMENT LE ROI d'ÂNGLETERRB DONNA ▲ MESSIRE
Jean Ghandos la terre de S'. Sauveur le Vi-
comte.
Xje roi Jean de France, qui avoit grand désir de
retourner en son royaume, et c'étoit raison , mon-
troit au roi d'Angleterre, de bon courage, tous les
signes d'amour qu'il pouvoit, et aussi à son neveu
le prince de Galles jet le roi d'Angleterre autant
bien à lui. Et par plus grand'confirmation et con-
jonction d'amour, les deux rois, qui par l'ordon-
nance de la paix s'appeloient frères, donnèrent à
quatre chevaliers chacun de son côté la somme de
huit mille francs françois de revenue par an, c'est à
entendre à chacun deux mille. Etpour ce que la terre
de Saint Sauveur le Vicomte en Cotentin, quivenoit
au roi d'Angleterre du côté monseigneur Godefroy
de Harcourt , par don et par vendage que le dit
lia LES CHRONIQUES {i36o)
messire Godefroy en avoit fait au dit roi d'Angle-
terre, si comme il est contenu ci-dessus en ce livre,
et que la dite terre étoit hors de Pordonnance du
traité de la paix , et convenoit que quiconque
tint la terre dessus dite , qu'il en fut homme de fief
et de hommage au roi de France, pour cette cause le
roi d'Angleterre l'avoit donnée et réservée à monsei-
gneur Jean Chandos5qui plusieurs beaux services
lui avoit faits, et à ses enfants. De quoi le dit roi de
France, par grand'délibération de courage et d'a-
mour, le confirma et scella ^^\ à la prière du roi
d'Angleterre, au dit messire Jean Chandosà possé-
der et à tenir ainsi comme son héritage. Si est-ce une
moult belle terre et rendable (de bon revenu), car
elle vaut bien une fois l'an seize mille francs.
Encore avecques toutes ces choses furent plu-
sieurs autres lettres faites et alliances, desquelles je
ne puis mie du tout faire mention ^"^^j car quinze
jours ou environ que les deux rois et leurs enfants
et leurs conseillers furent en la ville de Calais, tous
les jours y avoit parlement et nouvelles ordonnan-
ces, en reconfirmant et alliant la paix; et d'abon-
(i) Les lettres de confirmation du roi Jean et du dauphin, les pre-
mières datées de Calais le 24 octobc«,Ies secondes qui les renferment
datées de Boulogne le a6 du même mois , sont dans Rymer , u6i sup. P.
3o. J. D.
(a) La plupart de ces pièces se trouvent dans Rymer : il en a cepen-
dant omis une importante , c^est le traité de paix fait k Calais le a4
octobre par la médiation du roi- d^Angleterre , entre le roi Jean d'aune
part , et le roi de Navarre et son frère PhiUppe qui stipula pour lui
d^autre part. Ce traité a été publié par M. Secousse, f Mém. de Char-'
/es le Mauv» T. a. P. 172 et suiv. Voyez aussi le T. 1. P. 406 et
suiy. ) J« D.
ri36o) DE JEAN FROISSART. ii3
dant renouveloient lettres, sans briser ni corrompre
les jHremières, et lesfaisoient toutes sur une date
pour être mieux sûres et plus approuvées , desquelles
j'ai eu depuis les copies par les registres de la cance-
lerie (chancellerie) de l'un roi et de l'autre.
CHAPITRE CDLIX.
Comment le' roi de France se partit de Calais et
s' EH VINT TOUT A PIED TURQUES A BouLOGNE; ET
COMMENT LE ROI EdOUARD AVEC LES HOSTAGIERS
(Otages) de France s*en retourna en Angleterre.
Ouand toutes ces choses furent si bien devisées et
ordonnées, que nul n'y sa voit ni pouvoit par raison
rien corriger, et que on ne cuidoit (croyoit) mie,
par les grandes alliances et obhgations où les deux
rois étoient liés et leurs enfants avecques eux, et
avoient juré, que cette paix seroit tenue sans briser,
mais si fut, si comme vous orrez avant au livre, et
que tous ceux qui dévoient être hostagiers (ôtagas)
pour la rédemption du roi de France furent venus à
Calais, et que le roi d'Angleterre leur eut juré à les
tenir et garder paisiblement en son royaume, et que
les six cent mille francs furent payés aux députés
le roi d'Angleterre, le dit roi d'AngleterreJonna au
roi de France au châtel de Calais un moult grand
souper et bien ordonné j et servirent ses enfants et
le duc de Lancastre et les plus grands barons d'An-
gleterre à nus chiefs (têtes nues).
FROISSART* t. ïV. 8
ii4 LES CHRONIQUES (i36o)
Après ce souper, prirent finalement les deux rois
congé Fun à Fautre moult aimablement, et retourna
le roi de France en son hôtel.
A lendemain qui fut la veille de Saint Simon et
Saint Jude ^*\, se partit le roi de France de Calais,
et tous ceux de son côté qui partir se dévoient; et
se mit le roi de France tout à pied, en intention de
venir en pèlerinage à Notre Dame de Boulogne, et
le prince de Galles et ses deux frères en sa compa-
gnie, monseigneur Léonnel et monseigneur Aimon
(Edme); et ainsi vinrent-ils tout de pied et jusques à
Boulogne devant dîner, où ils furent reçus à (avec)
moult grand'joiej et là étoit le duc de Normandie
qui les attendoit. Si vinrent les dessus dits sei-
gneurs tous à pied en l'église Notre Dame de Bou-
logne, et firent leurs offrandes moult dévotement j
et puis retournèrent en l'abbaye delaiens (dedans),
qui étoit appareillée pour le roi recevoir et les en-
fants du roi d'Angleterre. Si furent là ce jour et la
nuit en suivant de-lez (près) le roi en grand revel
(réjouissance) j et lendemain bien matin ils retour-
nèrent à Calais devers le roi leur père qui les atten-
doit. Si repassèrent tous ces seigneurs ensemble la
mer, et les liostagiers (otages) de France: ce fut la
vîgille de Toussaints^'^ l'an i36o.
(i) Froissart se trompe de quelques jours: on lit dans les Chroniques
de France ( cbap. iS3 ) que le roi Jean partit de Calais et arriva à
Boulogne le dimanche ^5 octobre. Il est du moins certain qu^il étoit
dans cette dernière ville le a6, deu]( jours avant la fête St. Simon et St.
Jude; car on trouve dans Rymer plusieurs lettres de lui sous cette
date. J. p.
(2) Les Chroniques de France assignent la même date au départ du
(i36o) DE JEAN FROISSART. ii5
Or est raison que je vous nomn^e tous les nobles
de France qui entrèrent en Angleterre pour le roi
de France. Premièrement monseigneur Philippe
duc d'Orléans, jadis fils de roi de France, c'est à sa-
voir du roi Philippe ^'\ en après ses deux neveux
le duc d'Anjou et le duc de Berry , et puis le duc de
Bourbon, le comte d'Alençon, monsire (messire)
Jean d'Étampes, Guy de Blois pour le comte de
Blois son frère, le comte de Saint Pol, le comte de
Harcourt , le comte Dauphin d'Auvergne, monsire
(messire) Engqerran seigneur de Coucy, monsei-
gneur Jean de Ligny,le comte de Porcien, le comte
de Bresne, le seigneur de Montmorency, le sei-
gneur de Roye, le seigneur de Préaux, le seigneur
d'Estouteville, le seigneur de Clère, le seigneur de
Saint Venant, le seigneur de la Tour d'Auver^
gne ^'\ le seigneur d'Ënglure, le seigneur de Train-
nel, le seigneur de Maulevrier , le seigneur de
Botiberk et le seigneur d'Andresel ; et encore des
autres que je ne puis ou ne sçais tous nommer. Aussi
de la bonne cité de Paris, de Toulouse, de Rouen,
de Rheims, de Bourges en Berry, de Tours en Tou-
raine,de Lyon sur le Rosne (Rhône), de Sens en
Bourgogne, d'Orléans, deTroyes, de Châlons en
Champagne, d'Amiens , de Beauvais, de Arras, de
roi d^ Angleterre ; mais elle ne sauroit être tout-k-fait exacte; car il est
certain que ce prince ëtoit encore k Calais le i*'^ novembre. (Ky mer, uùi
sup, P. 34.) J. D.
(1) Il étoitfils de Philippe de Valois. J. D.
(a ) Les autres seigneurs ne sont point nommés dans la plupart des
manuscrits ni dans les imprimés. Cette liste est encore plus longue
dans R^mer, ( ubisup, P. 26 et al.) J. D.
8*
ii6 LES CHRONIOlîES (i36o) .
Tournay, de Caen en Normandie, de Saint-Omer,
de Lisle, de Douay: de chacune deux ou quatre
bourgeois ^'l Si passèrent finalement tous la mer et
s^en vinrent aménager en la bonne cité de Londres.
Là les rechargea le roi d'Angleterre au majeur
(maire) de Londres et à ses officiers, et leur com-
manda et enjoignit, sur quanque (tout ce que) ils se
pouvoient méfaire envers lui , que ils fussent à ces
seigneurs et à ces gens courtois, et les fissent eux
et leurs gens tenir en paix, car ilsétoientensa garde.
Le commandement du roi fht tenu et bien gardé en
toutes manières; et allèrent ces hostagiers (otages)
jouer sans péril et sans riote (querelle) aval la cité ^
de Londres et environ, et les seigneurs alloient
chasser et voler à leur volonté, et eux ébattre et dé-
duire sur le pays et voir le^ dames et les seigneurs,
ainsi comme il leur plaisoit, ni oncques n'y furent
contraints; mais trouvèrent le roi moult aimable et
moult courtois.
Or parlerons du roi de France qui étoit venu à
Boulogne.
(i) U est dit dans le traité qu^oa donnera ati roi d^ Angleterre quatre
5tages de Paris et deux seulenieut de chacune des dix-huit autres viUes.
On doit aussi remarquer qu'ion j trouve nommés parmi les yilles qui
dévoient fournir des otages Chartres et Compiègne^axL lieu de Bourges
et de Sen$^ (Bjmer, ubi sup, P. 4. ) J. D.
(i36o) DE JEAN FROISSART. 117
CHAPITRE CDLX.
Comment le roi de Fra»ce fut honorablement reçu
à Paris et lui furi:;nt présentés plusieurs beaux
UONS
ïuE roi de France ne séjourna guères à Boulogne
sur la mer ; mais s^en partit tantôt après la fête de la
Toussaints et vint à Monstereul (Montreuil) et puis
à Hesdin, et fit tant que il entra en la bonne cité
d'Amiens. Et partout étoit-il reçu grandement et
noblement Quand il eut été à Amiens, où il se tint
presque jusques aif Noël, il s'en partit et vint à
Paris ^'l Là fut-il solemnellement et révércmment
reçu, et à grands processions de tout le clergé de
Paris, amené et aconvoyé jusques au palais, là où il
descendit, et messire Philippe aussi son fils^ et tous
les seigneurs qui avecques le roiétoient Et là fut le
dîner grand et noble et bien étoffé.
Je ne vous aurois jamais raconté comment puis-
samment le roi de France fut recueilli à son re-
tour en son royaume de toutes manières de gens ;
car il y étoit moult désiré. Si lui donna-on debeau^
dons et fit-on de riches présents;, et le vinrent voir
et visiter les prélats et les barons de son royaume,
et le festioient (fêtoyoient) et conjouissoient, ainsi
comme il appartenoit; et le roi les recevoit douce-
ment et bellement, car bien le savoit faire.
(1) Il arriva k Paris le dimanche a 3 dëcembsr, sui?aiit les Chroniques
de France, Chap. i'36. J . D.
ii8 LES CHRONIQUES (i36o)
CHAPITRE CDLXI.
Commeut les députés de par le roi d'Angleterre
vinreut pour prendre saisine des terres et pats
qui leur devoient etre baillés*, et comment les
SEIGNEURS DE LaNGUEDOG ET DE PoiTOU NT YOU-
LOIENT OBÉIR.
Assez tôt après ce que le roi Jean fut retourné en
France , passèrent la mer les commis et établis de
par le roi d^Angleterre pour prendre la possession
des terres, des comtés, des sénéchaussées, de^ cités,
des villes, des châteaux, et des forteresses qui lui
dévoient être baillées et délivrées par le traité de la
paix. Si ne fut mie sitôt fait, car plusieurs seigneurs
en la Languedoc ne voulurent mie de premier obéir,
ni eux rendre au . roi d^Angle terre, combien que le
roi de France les quittât de foi et d'hommage j si
leur venoit à trop grand dommage et contraire et
diversité ce que être Anglois les convenoit^ et spé-
cialement es lointaines marches, le comte de Pierre-
gord, le comte deComminges, le vicomte de ChâtiU
Ion, le vicomte de Carmain, le seigneur de Pin-
cornet et plusieurs autres. Et s'émerveilloient trop
du ressort dont le roi de France les quittoit, et dî-
soient les aucuns que il n^appartenoit mie à lui à
quitter, et que par droit il ne le pouvoit faire; car
ils étoient en la Gascogne trop anciennement Char-
tres et privilégiés du grand Charlemaine(Charlema<-
(i56o) DE JEAN FROISSART. 119
gne), qui fut roi de France et d'Allemagne et em-
perière (empereur) de Rome, que nul roi de France
ne pouvoit mettre le ressort en autre cour que la
sienna Et pour ce ne voulurent pas ces seigneui's de
premier légèrement obéir. Mais le roi de France, qui
vouloit tenir et à son pouvoir accomplir ce qu'il avoit
juré et scellé, y envoya monsire (messire) Jacques
de Bourbon son cher cousin , lequel apaisa la plus
grand' partie de ces seigneurs j et devinrent hommes
ceux qui devenir le dévoient au roi d'Angleterre,
le comte d'Armignac (Armagnac), le sire de La-
breth (Aibret) et moult d'autres, à la prière du roi
de France et de monsire (messire) Jacques de Bour-
bon, comme enuis (avec peine) que ce fut A l'au-
tre côté aussi, sur la marine en Poitou et en Roche-
lois et en toutlç P^ys de Saintonge, vint-il à trop
grand déplaisir aux barons, aux chevaliers et aux
bonnes villes du pays, quand il les convint être
Anglois. Et par spécial ceux de la ville de la Ro-
chelle ne s'y vouloient accorder, et se elcusèrent
par trop de fois, et detrièrent (différèrent) plus d'un
an que oncques ils. ne voulurent laisser entrer An-
glois en leur ville. Et se pourroit-on émerveiller des
douces et aimables paroles qu'ils escripsoient (écri-
voient) et r escripsoient au roi de France, en sup-
pliant pour Dieu qu'il ne les voulut mie quitter de
leur foi, ni éloigner de son domaine, ni mettre en
mains étranges, et qu'ils a voient plus cher à être
taillés tous les ans de la moitié de leur chevance que
ce qu'ils fussent es mains des Anglois.
Sachez que le^ roi de France, qui véoit (voyoit)
I20 LES CHRONIQUES (i36o)
leur bonne volonté et loyauté et oyoit moult sou-
vent leurs excusations, en avoit grand' pitié d'eux j
mais il leur mandoit et récrivoit affectueusement et
soigneusement que il les convenoit obéir^ ou autre-
ment la paix seroit enfreinte et brisée, par laqudUe
chose ce seroit trop grand préjudice au royaume de
France. Si que quand ceux de la Rochelle virent le
détroit, et que paroles, excusations ni prières que
ils fissent ne leur valoient rien, ils obéirent ^'^; mais
ce fut à trop grand' dureté j et disoient bien les plus
notables delà ville de la Rochelle: « Nous aourerons
(adorerons) les Anglois des lèvres, mais les cuers
(cœurs) ne s'en mouvront jà. »
Ainsi eut le roi d'Angleterre la saisine et pos-
session de la duché d'Aquitaine , de la comté
de Ponthieu et de Guines, et dé toutes les terres
qu'il devoit avoir par deçà la mer, c'est à enten-
dre au royaume 4e France, qui lui étoient don-
nées et accordées par l'ordonnance du traité de
la paix. El proprement en cette année passa messire
Jean Ghandos, comme régent et lieutenant de par
le roi d'Angleterre ^*^; et vint prendre la possession
de toutes les terres dessus dites, les fois, les hom-
mages des comtes, des vicomtes, des barons et des
cheValiers, des villes et des forteresses; et mit et
institua partout sénéchaux , baillis et officiers à son
(i) La Rochelle fut remise aux Anglois le 6 décembre de cette an-
née; et le roi d"* Angleterre en donna sa reconnoissance le a8 janfier
i36z. {Hist. de la Roçhclle,T. i. P. a48. Rymer, ubi sup, P. 37.) J. D.
{q) Les lettres par lesquelles le roi d^Angleterre nomma Jean Cfaan*
dot son lieutenant général en France, pour tous les pays qui dévoient
lui être cédés, sont datées du 20 janvier de cette année i36i. (Rjmer»
uàimp. P. 36.J J, D.
(i36i) DE JEAN FROISSART, lai
ordonnance; et vint demeurer à Niort Si tenoit le
dit messîk*e Jean Chandos grand état et noble. Et
bien a voit de quoi, quand le roi d'Angleterre, qui
moult l'aimoit, le vouloit Et certes il en étoit bien
mérité, car il fut doux chevalier, courtois et aima-
ble, large (généreux), preux, sage et loyal en tous
états et qui si vaillamment se savoit être et avoir
entre tous seigneurs et toutes dames, que oncques
chevalier de son temps ne y sçut mieux être de lui.
CHAPITRE CDLXII.
Comment le roi d'Angleterre envoya députés de
PAR LUI POUR LIVRER AU ROI DE FrANGE LES FOR-
TERESSES. Anglèsches (Angloises) du royaume de
France; et comment les compagnies commencè-
rent.
Jr endant que les commis et députés de par le roi
d'Angleterre prenoient la saisine et possession des
terres dessus dites, si comme ordonnance et traité de
paix se portoit, étoient autres commis et établis de
par le roi d'Angleterre es mettes (frontières) et limi-
tations de France, avec les gens dû roi de France,
qui faisoient vider et partir toutes manières de gens
d'armes des forts et des garnisons qu'ils tenoient, et
leurcommandoientet enjoignoient, sur peine de per-
dre corps et être ennemis au roi d'Angleterre, que
ils baillassent et délivrassent les forteresses qu'ils
122 LES CHRONIQUES (i56i)
tenoient aux gens du roi de France. Là avoit aucuns
chevaliers et écuyers de la nation et dû ressort
d'Angleterre qui obéissoient et qui rendoient ou
faisoient rendre par leurs compagnons les dits forts
qu'ils tenoient. Et si en y avoit aussi de tels qui ne
vouloient obéir et disoient qu'ils faisoient guerre en
l'ombre et nom du roi de Navarre. Et encore en y
avoit assez d'étranges nations qui étoient grands
capitaines et grands pilleurs, qui ne s'en vouloient
mie partir si légèrement, tels que Allemands, Bra-
bançons, Flamands, Hainuyers, Bretons, Gascons,
mauvais François qui étoient appauvris par les guer-
res, si se vouloient recouvrer à guerroyer le dit
royaume de France: de quoi telles gens persévéra
rent en leur mauvestie (mauvaiseté) et firent depuis
moult de maux au dit royaume contre tous ceux
qui grever les vouloient. Et quand les capitaines des
dits forts étoient partis courtoisement et avoient
rendu ce qu'ils tenoient, et ils se trou voient, sur les
champs, ils donnoient à leurs gens congé. Ceux qui
avoient appris à piller et qui bien savoient que le
retour en leur pays ne leur étoit pas bien profitable^
ou espoir (peut-être) n'y osoient-ils retourner pour
les vilains faits dont ils étoient accusés, se recueil-
ioient ensemble et faisoient nouveaux capitaines,
et prenoient par droite élection tout le pire d'eux,
et puis çhevauchoient outre en suivant l'un l'autre.
Si se recueillirent premièrement en Champagne et
en Bourgogne, et firent là grandes routes (troupes)
et grandes compagnies qui s'appeloient les tard-
venus , pourtant (attendu) qu'ils avoient encore
(i36i) DE JEAN FROISSART. Iîi3
peu pillé au royaume de France. Si viurent et
prirent soudainement en Champagne le fort châ-
tei de Joinville et très grand avoir dedans que on y
avoit assemblé de tout le pays d'environ, sur la
fiance du fort lieu. Et quand ces compagnons eurent
trouvé ce grand avoir qui bien étoit prisé à cent
mille francs , ils le départirent entr'eux tant comme il
put durer, et tinrent le châtel un temps, et couru-
rent et gâtèrent tout le pays de Champagne, l'évê-
ché de Verdun , de Toul et de Langres. Et quand
ils eurent assez pillé, ils passèrent outre ^ mais ils veur
dirent ainçois (avant) le châtel de Joinville à ceux
du pays, et en eurent vingt mille francs. Et puis en-
trèrent en Bourgogne, et là se vinrent reposer et
rafraîchir, en attendant l'un l'autre, et y firent
moult de maux et de vilains fitits; car ils avoient
de leur accord aucuns chevaliers etécuyers du' pays
qui les menoient et conduisoient. Si se tinrent un
grand temps entour Besançon, Dijon et Beaune, et
robèrent tout icelui pays, car nul n'alloit au de-
vant^ et prirent la bonne ville de Givery en Beau-
nois ^'\ et la robèrent et pillèrent toute j et se tinrent
là une pièce, et entour Vergy , pour cause du gras
pays. Et toujours croissoit leur nombre^ car ceux
qui partoient des forteresses et lesquels leurs maî-
tres donnoient congé, se traioient (rend oient) tous
cette part: si furent bien, dedans le carême, quinze
mille combattants.
Quand ils se trouvèrent si grand nombre, ils or-
(i) Givriest un bourg très connu par ses bous vins. J. D.
124 LES CHRONIQUES * (i3G0
donnèrent et établirent plusieurs capitaines à qui ik
obéirent du tout. Si vous en nommerai aucuns. Le
plus grand maître entr'eux étoit un chevalier de
Gascogne qui s^appeloit messire Séguin de Batefol:
cil(celui-€i)avoit de sa route (troupe) bien deux milk
combattants. Encore y étoient Talebart Talebardon^
GuiotDupin, Espiote, le petit Mescbin , BatiUier^
Hennequin François, le Bourc ^*^ Camus, le Boupc
deLespare, Mandon de Bageront, le Bourc de Bre-
tuel , Lamit , Hagre FEscot (Écossois) , Âlbrest , Ourri
l'Allemand, Borduelle, Bernart de ta Salté, Robert
Briquet, Carsuelle, Aymemon d'Ortingé , Garsiot
Ducbastel,Guionnet de Paux, Hortingo delà Salle
et plusieurs autres. Si se avisèrent ces compagnies
environ la mi-carême qu'ils se trairôient(rendroient)
vers Avignon et iroient voir le pape et les cardi-
naux: si passèrent outre et entrèrent et coururent
en la comté de Mâcon; et s'adressèrent pour venir
en la comté de Forez ce bon gras pays et vers Lyoa
sur le Rhône.
(i)Les mots Bourc ou Bour-ffct dans fes pièce» ladaes Burgus^,
signifient Bâtard^ enfant illégitime. ( Voyez le supp. au Gloss, d»
Ducange, par D. Carpeotier. ) J. D*
(i36i) DE JEAN FROISSART. ia5
CHAPITRE CDLXIII.
Comment le roi de France rescripsit (récrivit) a
MOUSEIGNEUR JaCQUES DE BoURBON QUI ÉTOIT A
Montpellier qu'il prenist (prit) grand' foison
DE GENS d'armes POUR ALLER CONTRE LES COMPAGNIES.
OuAND le roi de France entendit ces nouvelles que
ces compagnies multiplioient ainsi , quigâtoient et
exilloient (ravageoient) son royaume, si en fut dure-
ment courroucé, car il fut dit et remontré par grand'
spécialité de conseil que ces compagnies pourroient
si multiplier que ils feroi en t plus de maux et de
vilains faits au royaume de France, ainsi que jà fai-
soient, que la guerre des Anglois n'eut fait. Si eut
avis et conseil le dit roi de envoyer contre, et eux
combattre. Si en «escripsit (écrjvit) le roi de France
spécialement et souverainement devers son cousin
monseigneur Jacques de Bourbon, qui se tenoit
adonc en la ville de Montpellier, et avoit nouvelle-
ment mis monseigneur Jean Chandos en la saisine
et possession de plusieurs terres, villes, cités et châ-
teaux de la duché de Guyenne, si comme ci-dessus
est contenu. Et lui mandoit le roi qu'il se fit chef con-
tre ces compagnies et preist (prit) tant de gens d'ar-
mes de tous côtés , qu'il fut fort assez pour eux combat-
tre.Quand messire Jacques de Bourbon entendit ces
nouvelles, il s'avala (descendit) incontinent devers
la cité d'Avignon, sans faire nulle part point d'arrêt^
126 LES CHRONIQUES (i56i}
et envoyoit partout lettres et messages, en priant et
commandant les nobles, chevaliers et écujers, au
nom du roi deFrance ; que ils se traissent (marchas-
sent) avant devers Lyon sur le Rhône, car il vouloit
ces maies (mauvaises) gens combattre. Le dit mes-
sire Jacques de Bourbon étoit si aimé parmi le royau-
me de France que chacun obéissoit à lui très volon-
tiers. Si le sui voient chevaliers etécuyers de tous cô-
tés, d'Auvergne, de Limousin, de Provence, de Sa-
voye et du Dauphiné de Vienne ^<et d'autre part aussi
rcT^enoient grand'foison de chevaliers et d'écuyers
de la duché et de la comté de Bourgogne que le
jeune duc de Bourgogne y envoyoit. Si se traioient
(rendoient) ces gens d'armes et passoient outre, ainsi
qu'ils venoient, devers Lyon sur le Rhône et en la
comté de Mâcon. Si s'en vint messire Jacques de
Bourbon en la comté de Forez, dont la comtesse de
Forez sa sœur étoit dame de par ses enfants j car son
mari le comte de Forez étoit nouvellement trépassé,
et gouvernoit pour le temps de lors messire Renault
de Forez, frère du dit comte, la comté de Forez, qui
recueillit le dit monseigneur Jacques de Bourbon et
ses gens moult liement Et là étoient ses deux
neveux et neveux aussi à monseigneur Jacques de
Bourbon , à qui il les présenta moult doucement Le
dit messire Jacques les reçut moult liement et les
mit de-lez (près) lui pour chevaucher et eux armer
et pour aider à défendre leur pays, car les com-
pagnies tiroient à venir cette part
(i??6i) DE JEAN FROISSART. 1117
CHAPITRE CDLXIV.
GOMMEKT LES COMPAGNIES S*EN VINRENT EN LÀ COMTÉ
DE Forez pour trouver messire Jacques de Bour-
bon; ET comment ils PRIRENT LE CHÂTEL DE BrI-
NAY ET LÀ SE LOGÈRENT.
OuAND ces routes (troupes) et ces compagnies qui
se tenoient versChâlons sur la Saône et environ Tour-
nus et tout là en ce bon pays, entendirent que les
François se recueilloient et s'assembloient pour eux
combattre, sise trairent (rendirent) les capitaines
pour avoir avis et conseil ensemble comment ils se
maintiendroient. Si nombrèrent ent'reux leurs gens
et leurs routes(troupes), et trouvèrent qu'ils étoient
environ seize mille combattants, que uns que autres.
Si dirent ainsi entr'eux : « Nous irons contre ces
François qui nous désirent à trouver, et nous com-
battrons à notre avantage si nous pouvons, non
mie autrement^ et s'aventure donne que la fortune
soit pour nous, nous serons tous riches et recouvrés
pour un grand temps, tant en bons prisonniers que
nous prendrons, que en ce que nous serons si redou-
tés où nous irons, que nul ne se mettra contre nous;
et si nous perdons, nous serons payés de nos gages. »
Cil (ce) propos fut entr'eux tenu et arrêté. Si se dé-
logèrent et montèrent contre mont par devers les
montagnes pour entrer en la comté de Forez et venir
sur la rivière de Loire; et trouvèrent en |eur chemin
ia8 LES CHRONIQUES (i56r)
une bonne ville qui s'appelle Charlieu au baillage
de Mâcon. Si l'environnèrent et assaillirent forte-
ment, et se mirent en grand'peine du prendre^ et y
furent à l'assaut un jour tout entier. Mais rien n'y
firent, car elle fut bien gardée et bien défendue des
gentils hommes du pays qui s^ étoient retraits (reti-
rés), autrement elle eut été prise. Ils passèrent outre
et s'espardirent (répandirent) parmi la terre le sei-
gneur de Beau jeu, qui marchist (confine) illecques
(là), et y firent moult de maux^etpuis tantôt entrè-
rent en l'archevêché de Lyon, et ainsi qu'ils alloient
et chevauchoient, ils prenoient petits forts où ils se
logeoient, et firent moult de destourbiers (troubles)
partout où ils conversèrent^*^; et prirent un châtel et
le seigneur et la dame dedans, lequel château s'ap-
pelle Brinay (Briguais) et est à trois lieues près de
Lyon sur le Rhône. Là se logèrent-ils et arrêtèrent;
car ils entendirent que les François étoient tous trais
(rendus) surles champs et appareillés pour eux com-
battre.
( i) Il seroit difficile de peindre Pëtat de misère dans lequel les raTa-
ges de ces compagnies étrangères ayoient plongé la France k cette
époque de désordre et de confusion. Le mal étoit si général qu''on
composa alors des prières publiques qu^on ajoutoit au service diyin
pour prier Dieu de détourner ce fléau comme dans les temps de peste
on chante des cantiques analogues. On retrouve quelques-uns de ces
cantiques latins dans ua manuscrit des œuvres de Machau. ( BiM, du
roi, cod. 7609. ) J. A. B.
(i56i) DE JEAN FROISSART. ' lag
CHAPIJRE CDLXV.
1
■*
Comment les compagnies dégonfirent messirb Jag-
QUES de BOURBON ET SA ROUTE (tROUPe) ', ET Y FU-
RENT LE DIT MESSIRE JaGQUES ET SON FILS NAVRÉS
(blessés) a mort 9 ET LE JEUNE COMTE DE FoREZ
MORT.
Cjes gens d'armes assemblés avecques messire Jac-
ques de Bourbon, qui se tenoient à Lyon sur le
Rhône et là environ, entendirent que ces compa-
gnies approchoient durement et avoient pris et
conquis de force la ville et le châtel de Brinay
(Briguais) et encore des autres forts, et gâtoient et
exilloient (ravageoient) tout le pays. Si déplurent
moult ces nouvelles à monseigneur Jacques de
Bourbon, pourtant (attendu) qu'il avoit en gouver-
nement la comté de Forez, la terre à ses neveux^ et
aussi fit-il à tous les autres. Si se mirent aux champs
et se trouvèrent grand' foison de bonnes gens d'ar-
mes, chevaliers et écuyersj et envoyèrent devant
leurs coureurs pour savoir et aviser vraiment quelles
gens ils trouveroient.
Or vous dirai la grand'malice des compagnies :
ils étoient logés sur une montagne ^'^ , et avoient
(i) Denis Sauvage avoit examine Ini-méme ce lieu et nous en a laissé
dans son annotation 88, une description exacte qu^on ne sera pas fâché
de rencontrer ici.
ce M'*étant retiré comme autrefois, dit-il , en la petite ville-bourgade
» deSaingenis-Laval, deux lieues françoises par deïh Lyon selon la
FROISSART. T. IV. 9
i3o LES CHRONIQUES (i36i)
dessous, en un lieu où on ne les pouvoit aviser ni
approcher, la droite moitié de leurs gens et les
» descente du Rosne du costé du royaanle , et a une semblable lieue
M par deçà Briguais, pour vaquer plus solitairement k mes estudes et
» reyoir tiercement les présentes histoires de Froissar t devant que les
» faire imprimer sur ma correction; maistre Mathieu Michel mon
» hoste et bon ami, précepteur de quelques jeunes enfans de certains
» bourgeois de Lj'on, ayant souvent ouy parler du fait d^ armes en sui-
» vant k ceux du pays, le matin du vingt-septième jour de juillet i558
i> me conduisit, en allant le droit chemin de Saingenis k Briguais , jus-
» ques k environ trois quarts de Jieues françoises, au bout desquels
»surlecostë gauche de nostre chemin trouvasmes un petit-mont ou
» tertre couvert d^un petit bosquet de jeunes chesnes et de redrageons
» de chesneaux en forme de taillis Ik où les plus anciens hommes du
» pays, selon le rapport des ayeuls aux pères et des pères aux fils, di-
j» sent qu^étoient campées les compaignées qu^ils nomment les Anglois,
» s' abusant en ce qu^ils pensent que les Anglois aient été défaits en
» ce lieu. lUec, eu conférant la description de nostre auteur au lieu
» propre, et estant allés jusqu^k La Yillette de Briguais, qui n''est qu^à
» un quart de lieue par delk ce petit mont, et ayant d^ avantage circui
)) tout Tenviron, trouvasmes que ceste me sme montai guette que les
M gens du pays appellent le bois du Goyet estoit vraiment le fort que
M nostfe auteur descrit, et qu^iln^y a rien de faute sinon qu^il la dit ici
» haute montagne ( cette faute n^ existe point dans notre texte, et je
n ne P ai remarquée dans aucun manuscrit ), encore qu^ elle ne se puisse
» vraiment nommer que tertre ou colline, comme aussi les abrégez ne
» disent simplement que montaigne. Geste montaignette colline ou
» tertre estant situé en une combe aucunement bossue qui tend d^un
» gros hameau nommé le Pérou jusques k Briguais, et flanquée d^unè
» montaigne appelée le Mont les Barolles du costé droit, et d^une aor
» tre montaigne prenant son nom du village d^Erigny du costé gauche,
» au jour dessus dit pouvoit avoir pour son orient le vrai endroit de
» la ville de Lyon, pour son midi cel ui du village de Vourles, pour son
» occident celui de Briguais, et pour son septentrion le Mont des
» Barolles beaucoup plus élevé , la descente duquel Tapproche si fort
» qu'il n'y a que le chemin qui mené de Saingenis k Briguais qui face
» la séparation de Tune k P autre. Du costé de sou orient il a une asse^
» belle petite plaine k bas, puis de costé mesme se drece incontinent
» roidement mais non guères hautement et presque ainsi du costé de
» septentrion justes k tant quHl fait im coupe au comme en forme de
(i36i) DE JEAN FROISSART. i3i
mieux armés et enharnachés. Et laissèrent , tout de
fait appensé, ces coureurs François approcher si
près d'eux, que ils les eussent bien eus s'ils eussent
voulu; mais ils les laissèrent retourner sans dom-
mage devers monseigneur Jacques de Bourbon et le
comte d'Uzès et messire Regnault de Forez et les
seigneurs qui là les av oient envoyés. Si en recordè-
rent au plus près qu'ils purent de ce qu'ils avoient
vu, et dirent ainsi: « Nous avons vues les compagnies
rangées et ordonnées sur un tertre et bien avisées
à notre loyal pouvoir; mais tout considéré, ils ne
sont pas plus de cinq ou six mille hommes là environ,
et encore sont-ils mal armés. » Quand messire Jac-
ques de Bourbon ouït ce rapport, si dit àl'archi-
prêtre qui étoit assez près de lui : <c Archiprêtre, vous
w rondelle, dont il a eu quelquefois le nom de Montrond et maintenant
M de Montraud envers aucuns, par langage corrompu. Ce coupeau
» monstrant encore pour reste de l^enceinct des tranchées du fort des
-» compagnies josques^i trois'pieds de profondeur et jusques li cinq ou
» six de largeur presque tout hTentour, ayec autant de rampar que le
» temps en a peu soufirir parmi monceaux de caillons au dedans dtt
» fort, peut avoir environ cinquante grands pas en diamètre et environ
» sept-vingts en contour ; et devers son occident s"* avale si platement
»> qu^il s^évanouit incontinent «a une assez grande plaine qui environne
» tout Brignais.Et de ce costé où devoit e'stre Tentrée du fort n'y a
i> nuUe marque de tranchée par T espace d>nvirou douze grands pas 9
» mais tost après eUe recommence vers le midi duquel costc se trouve
» une bien petite combe comme le fond d''une vague , se rejetant sur
» un autre plus bas coupeau nommé le petit Montrond ou Montraud
» qui s'^applanit incontinent du tout vers Vourles et vers Er^i^ Et en
» telles plaines continues s^estoit cachée la {Juspart des compaignies
» derrie re ces deux coupeaux« Si nous fut dit et a esté souventes fois
» depuis par gens dignes de ioy (^uUl n^y a pas long^temps que Ton a
» trouvé plusieurs basions et autres hamois de guerre dedans les ter^
w res d^envîron. » J. D.
9*
i32 LES CHRONIQUES (i56i)
m'aviez dit qu'ils étoient bien quinze mille combat-
.tants, et vous oez (entendez) tout le contraire »
^-p<^ « Sire , répondit l'archiprêtre , encore n'en y cuidé
(crois) je mie moins j et s'ils n'y sont, Dieu y ait part,
c'est pour nous: si regardez que vous en voulez faire.»
— « En nom de Dieu, répondit messire Jacques de
Bourbon, nous les irons combattre au nom de Dieu
et de Saint George. » Là fit le dit messire Jacques
arrêter sur les champs toutes ses bannières et ses
pennons, et ordonna ses batailles et mit en très bon
arroy, ainsi que pour tantôt combattre, car, ils
véoient (voyoient) leurs ennemis devant eux^ et fit
là plusieurs nouveaux chevaliers. Premièrement son
fils ains-né (aîné) messire Pierre, et leva bannière j
et son neveu le jeune comte de Forez, et leva ban-
nière aussi ^ et le seigneur deVillars et de Roussil-
Ion, et leva bannière; et le sire de Tournon et le
sire de Montlimay et le sire de Groulée (Grosley) du
Dauphiné.
Là étoient messire Robert et messire Louis de
Beaujeu, messire Louis de Châlons, messire Hu-
gues de Vienne, le comte d'Uzès et plusieurs bons
chevaliers et écuyers de là environ qui tous se dési-
roient à avancer pour leur honneur, et ruer jus
(à bas) ces compagnies qui vivoient sans nul titre
de raison. Si fut ordonné l'archiprêtre, qui s'appe-
loit messire Regnault de ServoUe (Cervoles), à gou-
verner la première bataille; et l'entreprit volontiers,
car il fut hardi et appert chevalier durement; et
^voit en sa route (troupe) plus de quinze cents
combattants. Ces gens de compagnies qui étoient
V
(i36i) DE JEAN FROISSART. i33
en une montagne véoient (voyoient) trop bien Por-
donnance et le convine (disposition) des François;
mais on ne pouvoit voir le leur, ni eux approcher
fors à meschef et à danger j et étoient sur une mon-
tagne où il avoit plus de mille charretées de tous cail-
loux; ce leur fit trop d'avantage et de profit: je vous
dh-ai par quel avantage. Ces gens d'armes de France
qui les désiroient et vouloient combattre, comment
qu'il fut, ne pouvoient venir à eux ni approcher, si
ils ne costioient (côtoyoient) cette montagne où ils
étoient tous arrêtés : si que quand ils vinrent par
dessous eux, ceux d^amont qui étoient tous avisés
de leur fait et pourvus chacun de grand' foison de
cailloux , car il ne les convenoit que baisser et pren-
dre, commencèrent à jeter si fort sur ceux qui les
approchoient, qu'ils efibndroient bassinets tant forts
qu'ils fussent, et navroient et méhaignoient (mal-
traitoient) tellement gens d'armes que nul ne pou-
voit ni osoit aller ni passer avant, tant bien targic
(couvert de bouclier) qu'il fut. Et fut cette première
bataille si foulée que oncques depuis ne se put bon-
nement aider. Adonc au secours approchèrent les
autres batailles messire Jacques de Bourbon , son
fils, son neveu et leurs bannières et grand^ foison de
bonnes gens qui tous s'alloient perdre; dont ce fut
dommage et pitié qu^ils n'ouvrèrent par plus grand
avis et meilleur conseil. Bien avoicnt dit l'archi-
prêtre et aucuns chevaliers anciens qui là étoient
que on alloit combattre les compagnies en trop
jgrand péril au parti où ils étoient et se tenoient, et
que on'se soufi*resist (attendit) tant qu'on les eut
i34 LES CHRONIQUES (i36i)
éloignés de ce fort où ils s'étoient mis, si les auroit-
on plus à aise: mais ils n'en purent oncques être ouïs.
Ainsi que messire Jacques de Bourbon et les autres
seigneurs, bannières et pennons devant eux, appro^
choient et costioient (côtoyoient) cette montagne ^
les plus nices (ignorants) et les pis armés des cont-
pagnies les affoloient (harassoient)j car ils jetoient
si onniement (à la fois) et si roidement ces pierres
et ces cailloux sur ces gens d'armes , qu'il n'y ay oit
si hardi ni si bien armé qui ne les ressoignât (redou-
. tât). Et quand ils les eurent tenus en cet état et
bien battus une grand' espace, leur grosse bataille
fraîche et nouvelle vinrent autour de cette monta^
gne et trouvèrent une autre voie, et étoient aussi
drus (épais) et aussi serrés comme une brouisse
(broussaîlle) et avoient leurs lances toutes recoupées
à la mesure de six pieds ou environ jet puis s'en vin-^
rent en cet état de grand' volonté , en écriant tous
d'une voix , Saint George ! férir en ces François^
Si en renversèrent à cette première empeinte (atta-
que) plusieurs par terre. Là eut grand riffleis (com-
bat) et grand touillis (mêlée) des uns et des autres j
et se abandonnoient et combattoient ces compagnies
si très hardiment que merveilles seroit à penser; et
reculèrent les François. Et là fut l'archiprêtre un
bon chevalier et vaillamment se combattit; mais il
fut si entrepris et si mené par force d'armes qu'il fut
durement navré et blessé et retenu à prison, et plu-
sieurs chevaliers et écuyers de . sa route (troupe)»
Que vous ferois-je long parlement ? De cette beso-
gne dont vous oyez parler^ les François en eurent
(i56i) DÇ; JEAN FROISSART. l35
pour lors le pieur (pire)j et y furent durement
navrés messire Jacques de Bourbon, et aussi fut
messire Pierre son filsj et y fut mort le jeune comte
de Forez, et pris messire Begnault de Forez son
oncle, le comte d'Uzès, messire Robert de Beaujeu,
messireLouis de Châlons,et plus de cent chevaliers :
encore à grand' dureté furent rapportés en la cité de
Lyon sur le Rhône messire Jacques de Bourbon et
messire Pierre son fils. Cette bataille de Brignais fut
Pan de grâce notre Seigneur i36i le vendredi après
les grands pâques ^*l
(i) Pâques arriva cette année ]e 28 mars j le vendredi suivant fut
donc le 2 avril. Cette date ne s'accorde point avec celle dePépitaphe
de Jacques de Bourbon et de son fils qui sont enterrés à la droite du
grand autel de PégJise des Dominicains de Confort. On lit sur leur
tombeau: Cjr gist messire Jacques de Bourbon y comte de La Marche
qui mourut à Lyon de la bataille de Brignais qui fut tan 1 36^ le
mercredy devant Us rampos ( les rameaux ). ttem cr gist messire
Pierre de Bourbon ycomte de La Marche son fils qui mourut à Lyon de
ceste mesme bataille Van dessus dit. Si Pautorité de cette épitapbe étoit
la seule qu'on piit opposer k la chronologie de Froissart^ peut-être
deyrolt-on adopter cdlc^ci de préférence, d'autant plus que Sauvage,
qui avoit examiné ce monument, dit ( dans son annotation 89 ) que de
son temps l'écriture de l'inscription étoit toute fraîche et presque
moderne. Mais les Chroniques de France viennent h f appui de l'épi-
taphe: on y lit, C. i36 , que la bataille de Briguais se donna le 6 avril
i36i (1362) avant pâques. Or en i362 pâques fut le 17 avril j ainsi
le 6 de ce mois fut le mercredi avant l^s rameaux; ce qui cadre par-
faitement avec la date de l'épitaphe«. L'auteur d'une des vies du pape
Innocent VI {Baluzii, vitœ Pap. Aven. T. i. P. 355 ) place de même
cet événement sous l'année i362, après avoir parlé Je choses arrivées
an mois de mars de cette année. On ne sauroit donc nier que Froi ssart
Mti%t soit trompé sur la date de cette bataille. Je continuerai cepen-
dant de coter au haut des pages Tannée i36i , parceque plusieurs des
faits que l'historien raconte après celui-ci appartiennent k cette année^
sauf k remarq^iier en note ceux qui lui seroient postérieur s«.J * D.
i36 LES CHRONIQUES (i33i)
CHAPITRE CDLXVI.
Comment les compagnies gâtèrent et exilxèrent
LA comté de Forez et le pays environ; et com-
ment ILS PRIRENT LE PoNT-SaINT-EsPRIT ET Y FI-
RENT MOULT DE MAUX.
X Rop furent ceux des marches, où ces compagnies
se tenoient, ébahis, quand ils ouïrent recorder que
leurs gens étoient déconfits j et n'y eut si hardi ni
tant eut bon châtel et fort qui ne frémit j car les
sages supposèrent et imaginèrent tantôt que grands
meschefs en naîtroient et multiplieroient, si Dieu
proprement n'y mettoit remède. Ceux de Lyon
furent moult ébahis et efFreez (effrayés), quand ils
entendirent que la journée étoit pour les compa-
gnies : toutes fois ils recueillirent moult doucement
toutes manières de gens qui de la bataille retour-
noient. Et furent par spécial moult courroucés de
la destourbe (défaite) de monsire (messire) Jacques
de Bourbon et de monsire (messire) Pierre son filsj
et les vinrent moult doucement visiter, et les dames
et les damoiselles de la ville dont ils étoient bien
aimés.
Monsire (messire) Jacques de Bourbon trépassa
de ce siècle le tiers jour après ce que la bataille eut
été, et messire Pierre son fils ne vesqui (vécut) guè-
res longuement depuis. Si furent de tous plaints et
regrettés. De la mprt monsire (messire) Jacques de
Bourbon fut le roi de France son cousin moult
(i56i) DE JEAN FROISSART. 187
courroucé^ mais amender ne le put, si lui convint
passer.
Or vous parlerons de ces compagnies, comment
ils persévérèrent ainsi que gens tous réjouis et re-
confortés de leurs besognes, pour la belle journée
qu'ils avoient eue, dont ils eurent grand gain tant
sur la place comme en rançons de bons prisonniers.
Ces dites compagnies menèrent bien le temps à leur
volonté en celui pays, car nul n'alloit à Fencontre.
Tantôt après la déconfiture de Briguais, ils entrèrent
ets'espardirent (répandirent) parmi la comté d« Fo-
rez, etla gâtèrent et pillèrent toute, excepté les forte-
resses. Et pour ce que ils étoient si grands routes
(troupes) que un petit pays ne leur tenoit néant, ils
se partirent en deux parts, et retint messire Seguin
de Batefol la moindre part. Toutes voies ily avoit en
sa route (troupe) bien trois mille combattants. Si s'en
vint séjourner et demeurer à Anse ^'^ à une lieue de
Ly^n,et le fit fortement réparer et fortifier; et se
tenbient ces gens là environ sur cette marche où il
y a un des gras pays du monde. Si couroient et ran-
çonnoient à leur aise et volonté tout le pays par
deçà la Saône, la comté de Mâcon, Farchevêché de
Lyon, la terre au seigneur de Beau jeu et tout le
pays jusques à MarcilU les nonnains et la comté de
Nevers. L'autre partie des compagnies, Naudon de
Bagerent, Espiote , Carsuelle , Robert Briquet, Or-
tingo et Bernarl de la Salle, Lamit, le bourc(bâtard)
Camus, le bourc de Breteuil, le bourc de l'Esparrc
( I ] Cette petite ville est éloignée deLyoud^environ quatre lieues. J. D.
i38 LES CHRONIQUES (i36i)
et plusieurs autres, tous d'une sorte et alliance, s'ava-
lèrent devers Avignon et dirent qu'ils iroient voir
le pape et les cardinaux et auroient de leur argent,
ou ils seroient hériés (vexés) de grand' manière j et se
tiendroient là entour tout l'été, tant pouE attendre
les rançons de leurs prisonniers que pour voir com-
ment la paix des deux rois tiendroit En allant ce
chemin d'Avignon ils prenoient villes et forts , ni rien
ne se tenoit devant eux, car le pays étoit durement
effrayéj et là en cette marche ils n'avoient oncques
point eu de guerre : si ne savoient les hommes des
petits forts tenir ni garder contre tels gens d'ar-
mes.
Si entendirent ces compagnies que au Pont-de
Saint-Esprit, à sept lieues près d'Avignon, ily avoit
grand trésor et grand avoir du pays d'environ, qui
là étoit recueilli et rassemblé et mis sur la fiance de
la forteresse. Si avisèrent entr'eux les compagnies
si ils pouvoient prendre le Pont-Saint-Esprit, il leur
vaudroit trop , car ils seroient maîtres et seigneurs
du Rhône et de ceux d'Avignon. Si étudièrent tant
et jetèrent leur avis que, à ce que j^ai ouï recor-
der, Batillier, Guiot duPin, Lamit et le petit Mes-
chin chevauchèrent, eux et leurs routes (troupes),
sur une nuit toute nuit bien quinze lieues, et vin-
rent sur le point du jour à la dite ville du Saint-
Esprit, et la prirent ^'\ et tous ceux et toutes celles
(i) Suivant les Chroniques de France, Chap. i36, et le registre con-^
sulaire de la ville de Montpellier, cité par les historiens de Languedoc
(T. 4. P. 576, note 26 ), le Pont- Saint-Esprit fut pris le jour des Inno-
cents i36o. Ainsi, Froissart se trompe en plaçant cet événement après
(i36i) DE JEAN FROISSART. 189
qui dedans étoient: dont ce fut pitié, car ils y occi-
rent maints prudhommes, et violèrent maintes da-
moiselles,et y conquirent si grand avoir que sans
nombre, et grandes pourvéances (provisions) pour
vivre un an tout entier. Et pouvoient par icelui pont
courir à leur aise et sans danger, une heure au
royaume deFrance et Tautre en FEmpircSi se rava-
lèrent et rassemblèrent là tous les compagnons, et
eouroient tous les jours jusques aux portes d'Avi-
gnon 5 de quoi le pape et tous les cardinaux étoient
en grand' angoisse et en grand' paour (peur). Et
avoient ces compagnies du Pont-Saint-Esprit fait un
capitaine souverain entr'eux, qui se faisoit adonc
communément appeler Ami à Dieu et. Ennemi à
tout le monde. Tels noms et autres semblables qu'ils
trouvoient sur leurs mauvaisetés donnoient-ils à
leurs capitaines.
la bataille de Brig&ais; k moins qu^oa ne suppose que les compagnies,
s^emparèrent de cette place plusieurs fois, comme Froissart le donne
U entendre dans le chapitre suivant, lorsqu^il dit que le Pont-Saint-
Esprit fut conquis de rechef. Dans ce cas le registre consulaire de
Montpellier, Tauteur des Chroniques de France et Froissart n^auroient
pas parlé du même fait ^ et ne ser oient point en contradiction.. J..D..
i4o LES CHRONIQUES (i56i)
CHAPITRE CDLXVII.
COMMEHT LES PILLEURS DU ROYAUME DE FrâNCE sV
VISERENT QU^ILS IROIENT APRES LEURS COMPAGNONS
QUI ayoient déconfit messire Jacques de Bourbon.
JbiNCORE avoit adonc en France grand'foison de
pilleurs Anglois et Gascons et Allemands qui vou-
loîent, ce disoient-ils, vivre j et y tenoient des forte-
resses et des garnisons: combien que les commis de
par le roi d'Angleterre leur eussent commandé de
vider et partir, ils n'a voient pas tous obéi, dont
moult déplaiisoit au roi de France et à son conseil.
Mais quand les plusieurs de ces pilleurs, qui se te-
noient en divers lieux au royaume de France, en-
tendirent que leurs compagnons avoient rué jus
( à bas ) monsire (messire) Jacques de Bourbon et
bien deux mille chevaliers et écuyers , et pris
maints bons et riches prisonniers, et de rechef pris
et coùquis la ville du Pont-Saint-Esprit et si grand
avoir dedans que sans nombre, et espéroient encore
qu'ils conquerroient Avignon, où ils mettroient
à merci le pape et les cardinaux et tout le pays de
Provence, chacun eut en propos d'aUer cette part
en convoitise de plus mal faire et plus gagner. G;
fut la cause pourquoi plusieurs pilleurs et guer-
royeurs laissèrent leurs forts et s'en allèrent devers
leurs compagnons en espérance de plus piller.
(i36t) DE JEAN FROISSART. l4<
CHAPITRE CDLXVIII.
Comment le pape ordonna une croiserie et absol-
VOIT DE PEmE ET DE COULPE (fAUTE) TOUS CEUX
QUI IROIENT CONTRE lES COMPAGNIES.
Quand le pape Innocent VP et le collège de Rome
se virent ainsi vexés et guerroyés par ces mal-dites
gens, si en furent durement ébahis et ordonnèrent
une croiserie (croisade) sur ces mauvais chrétiens,
qui se mettoient en peine de détruire chrétienté,
ainsi comme les Waudes (Vaudois) firent jadis, à
titre de nulle raison , et gâtôient tout le pays où ils
conversoient, sans cause, et roboient sans déport
quant (autant) qu'ils pouvoient trouver, et vio-
loient femmes, vieilles et jeunes, sans pitié, et
tuoient hommes, femmes et enfants sans merci, qui
rien ne leur avoient méfait ^ et qui plus de vilains
faits faisoit, c'étoit le plus preux et le mieux prisé.
Si firent le pape et les cardinaux sermonner de la
croix partout publiquement. Et absolvoient de peine
et de coulpe (faute) tous ceux qui prenoient la croix
et qui s'abandonnoient de corps et de volonté pour
détruire cette mauvaise gent et leur compagnie; et
éluient les dits cardinaux monseigneur Pierre de
Monnestier cardinal d'Arras, dit d'Ostie ^^\ à être
(i) On oe troave soas Pépoque dont i] s'^agit ancun cardinal de ce
nom. Au lieu de Pierre de Monnestier ou du Moustier , il faut sans
doute corriger, Pierre du Colombier dit Bertrand ou Bertrandi, évé-
que d''Arras , ensuite cardinal et évêque d^Ostie ( ^'oyez le GaRia
C/iristiana,X'^' Col. 338. ) J. D.
i42 LES CHRONIQUES (i36i)
capitaine de cette croiserie. Lequel se tray (rendit)
tantôt hors d'Avignon et s'en, vint demeurer et sé-
journer à Carpentras à quatre lieues d'Avignon^ et
retenoit toutes manières de gens et de soudoyers
qui venoient devers lui et qui vouloient sauver leurs
âmes et acquérir les pardons de la croiserie (croi-
sade). Plusieurs s'en allèrent cette part, chevaliers
et écuyers et autres quicuidoient (croyoient) avoir
grands bienfaits du pape, avecques les pardons des-
sus dits; mais on ne leur vouloit rien donner. Si
s'en partoient et alloient les aucuns en Lombardie,
les autres retournoient en leurs hôtels, et les autres
se mettoient en la mauvaise compagnie qui toudis
(toujours) croissoitdejour en jour. Si se départirent
en plusieurs lieux et en plusieurs compagnies, et
firent autant de capitaines comme de compagnies.
%'%1^'vwwx'^
CHAPITRE CDLXIX.
Comment le marquis de Montferrât, parmi une
somme de florins et ce que le pape les absolvoit
de peine et de coulpe, emmena les compagnies en
LoMBARDIE.
Ainsi guerroyoient-ils le pape et les cardinaux et
les marches d'environ Avignon, et y firent moult
de maux jusques bien avant en l'été l'an i36i. Or
avint que le pape et les cardinaux s'avisèrent d^un
moult gentil chevalier et bon guerroyeur, lemar-
(t56i) DE JEAN FROISSART. i43
quis de Montferrat ^'\ qui avoit grand temps tenu
guerre contre les seigneurs de Milan ^*^ et encore
faisoit: si le mandèrent; et il vint en Avignon. Si
y fut moult honoré du pape et de tous les cardi-
naux. Là fut traité devers lui que, parmi une grande
somme de florins qu'il de voit avoir, il mettroit hors
de la terre du pape et de là environ les compagnies ,
et les emméneroit en Lombardie. Si traita le dit mar-
quis de Montferrat devers les capitaines et les
amena à ce que, parmi soixante mille florins qu'ils
eurent pour départir entr'eux , et aussi grands gages
que le dit marquis leur donna, ils s'accordèrent à
ce qu'ils iroient en Lombardie; et avecques tout ce
ils seroient absous de peine et de coulpe (faute).
Tout ce fait, accompli et accordé, et les florins
payés, ils rendirent la ville du Pont-Saint-Esprit,
et laissèrent la marche d'Avignon, et passèrent ou-
tre avec le dit marquis ^^\ Dont le roi Jean et tout
son royaume furent grandement réjouis, quand ils
se virent quittes de tels gens: mais encore en re-
tournèrent assez en Bourgogne; et ne se partit mie
(i) Jean Paléologue XVI margrave de Montferrat. J. A. B.
(a) Voyez Phistoire des républiques Italiennes par M. Sismondi,
T. 6. J. A. B.
(3) Le marquis de Montferrat n'emmena ayec Inique les compagnies
Angloises. Le chef de cette troupe ëtoit , suivant Muratori (T. 12. P. 207)
un certain Aibom. Cène fut qu^à la conclusion de la guerre entre le
marquis de Montferrat et Galéas que les ayenturiers Anglois passèrent
sous le commandement de John Ha-wkewooJI^ dont le nom, dit M.
Sismondi, a été tellement défiguré par les historiens Italiens, qu^on
auroit beaucoup de peine k le reconnoitre, si un écrivain du temps
n'avoit imaginé de le traduire en italien en l'appelant Falcone in hosco^
J. A. B.
i44 LES CHRONIQUES (i56i)
adonc messire Seguin de Batefol qui tenoit sa gar-
nison de Anse, pour traité ni chose que on lui sçut
promettre. Mais le dit royaume en plusieurs lieux
fut plus en paix que devant, quand les plus grands
routes (troupes) des compagnies en furent parties et
passées outre avec le dit marquis en la terre de Pié-
mont Lequel marquis en fit trop bien sa besogne
sur les seigneurs de Milan, et conquit villes, châ-
teaux, forteresses et pays sur eux, et eut plusieurs
rencontres et escarmouches sur eux à l'honneur et
profit de lui; et le mirent les compagnies, dedans
un an ou environ, tout au dessus de sa guerre, et lui
firent en partie avoir son entente (volonté) des deux
seigneurs de Milan, monseigneur Galéas et monsei-
gneur Barnabo , qui depuis régnèrent en grand'-
prospérité. Et quand la paix fut faite entr'eux et le
marquis, les aucuns de ces compagnies, qui avoient
assez gagné etquiétoient tannés (las) de guerroyer,
retournèrent en leurs nations: mais la plus grand'-
partie se mirent encore à mal faire et retournèrent
en France. Dont il avint que messire Seguin de Ba-
tefol, qui s'étoit tenu tout le temps en sa garnison
de Anse sur la rivière de Saône prit, embla (enleva)
et eschiella (prit d'assaut) une bonne cité en Auver-
gne que on ditBriode (Brioude) et sied sur la rivière
d'Allier. Si se tint là dedans plus d'un an et la for-
tifia tellement qu'il ne doutoit (craignoit) nul hom-
me j et couroit ^Ip^t le pays d'environ jusques au
Puy, jusques à la Case Dieu, jusques à Clermont,
jusques à Tillath^'^, jusques à Montferrant, à Biom,
(i) Peut-être Thiezac, bourg près de Saint-Flour. J. D.
(i36t) de JEAN FROISSART. i45
à la INTonnète^à Issoire, à Yaudable, à Saint Bon-
net, Lastic et toute la terre le comte Dauphin, qui
étoit pour le temps hostagier (otage) en Angleterre;
et y fit trop durement de grands dommages. Et
quand il eut honni et appauvri le pays de là envi-
ron, il s'en partit par accord et par traité, et em-
mena tout son pillage et son grand trésor, et se re-
trait (retira) en Gascogne dont il s'étoit parti et yssu
(sorti). Du dit monseigneur Seguin ne sçais-je plus
avant, fors tant que j'ai ouï dire depuis qu'il mou-
rut assez merveilleusement. Dieu lui pardoint (par-
donne) tous ses méfaits !
CHAPITRE CDLXX.
COMMEIÏT LE DUC HeNRI DE LaUCASTRE TRÉPASSA DE
ce siècle ; et comment aussi le jeune duc de
Bourgogne trépassa eh ce temps^' .
En ce temps trépassa de ce siècle en Angleterre le
gentil duc Henri de Lancastre ^*\ de quoi le roi et
tous les hauts barons du pays furent durement cour-
roucés, si amender le pussent. De lui demeurèrent
deux filles, madame Mahault et madame Blanche ;
Tains-née eut le comte Guillaume de Hainaut fils
à monseigneur Louis de Bavière et à madame Mar-
( i) Ce chapitre est craeJlement mutile dans les éditions gothiques.
Sauvage a fiât de son mieux pour le rétablir; mais il n'y a pas réussi
complètement. J. D.
(a) Henry duc de Lancastre mourut de la peste en i36o. J. À. B.
FROisCSART. T. IV. lO
i46 LES CHRONIQUES (i36i)
guérite de Hainaut; et l'autre eut monsire (messire)
Jean comte de Ricliemont, fils au roi d'Angleterre,
qui fut depuis duc de Lancastre de par madame sa
femme, par la mort du dit Henri de Lancastre. Et
demeura le traité à poursuivre de monseigneur Jean
de Montfort duc de Bretagne et de monseigneur
Charles de Blois, qui avoient été pourparlés en la
ville de Calais, si comme ci-dessus est dit; dont
grands maux et grands guerres avinrent depuis au
pays de Bretagne, si comme vous orrez (entendrez)
avant en l'histoire.
Auques (aussi) en cette saison trépassa de ce
siècle le jeune duc de Bourgogne qui s'appeloit mes-
sire Philippe ^'\ par laquelle mort escheirent (échu-
rent) plusieurs pays, car il étpit grand sire dure-
ment: premièrement duc de Bourgogne, comte de
Bourgogne, comte d'Artois, d'Auvergne et de Bou-
logne, Palatin, et sire de Salins, lequel a voit à
femme une jeune dame fille au comte Louis de Flan-
dre, de l'une des filles le duc Jean de Brabant:
dont il avint que par proismeté (parenté) madame
Marguerite mère au dit comte de Flandre se traist*
(rendit) à la comté d'Artois et à la comté de Bour-
gogne ^''\ et en fit foi et hommage au roi de France.
Aussi messire Jean de Boulogne fut comte d'Au-
vergne, et lui vint par droite succession la comté de
(i) Philippe deBouYTe, dernier duc de Bourgogne, de Ja première
maison royale de Bourgogne, mourut le 21 novembre de cette anoée.
(Hist, géru de la mais, de France, T. i. P. 549.) J. D.
(a) Cette princesse étoît fille du roi Philippe-le-Long et de Jeanne
comtesse de Bourgogne. Elle recueilJit les comtés de Bourgogne et
d'Artois du chef de sa mère. {Wd. P. 94.) J. D.
(i56i) DE JEAN FROISSART. i47
Boulogne, et en devint homme au roi de France.
Avecques tout ce le roi Jean de France par pro-
chaineté retint et prit la duché de Bourgogne et,
tous les droits de Champagne^ dont il déplut gran-
dement au roi de Navarre, si amender le put j car
il s'en disoithoir et successeur de la dite comte de
Champagne. Mais ses demandes ne lui valurent onc-
ques rien, car le roi Jean le haioit (haïssoit) dure-
ment: si dit bien que jà il ne tiendroit pied de terre
en Brie ni en Champagne ^'\
CHAPITRE CDLXXI.
Comment le roi de France ew visitamt la dugbé
DE Bourgogne s'en alla en Avignon; et comment
l'abbé de Saint Victor de Marseille fut élu en
PAPE.
JCiN ce temps vint en propos et en dévotion au roi de
France qu'il iroit en Avignon voir le pape et les car-
dinaux, tout jouant et ébatant et visitant la duché
de Bourgogne qui nouvellement lui étoit échue ^""l Si
fit le roi faire ses pourvéances (provisions) et se partit
de la cité de Paris, entour la Saint Jean Baptiste^'- ,
(i) On peut consulter sur le fondement des prétenlions de ce prince
les mémoires de M. Secousse, T. i. Part. a. J. D.
[i) Le roi avoit dëjk fait un TO^age en Bourgogne k ia fin de Tannée
précédente; il étoit parti de Paris le 5 décembre pour aller prendre
possession de ce duché. (Chronique de France, Chap. i36. ) J. D.
(3) Il ne partit de Paris qu^au mois d^aoùt, suivant Tauteur de»
Chroniques de France, Chap. iSy. J. D.
lO*
i48 LES CHRONIQUES (i36q)
Tau i362, et laissa monseigneur Charles son ains-né
(aine) fils le duc de Normandie» et le fit son lieute-
nant par tout le royaume de France. Si emmena le
dit roi avec lui monseigneur Jean d^Artois comte
d'Eu , son cousin bien prochain que moult aimoit,
le comte de Tancarville et le comte de Dampmartin ,
monseigneur Boucicaut maréchal deFrance , monsei-
gneur Arnoul d'Audeneham, monseigneur Tristan
de Maignders, le grand Prieur de France et plusieurs
autres; et chemina tant le dit roi à petites journées
et à grands dépens, et en séjournant de ville en vil-
le, de cité en cité, en la duché de Bourgogne, que
il vint environ la fête de Noël à Villeneuve dehors
Avignon ^^K Là étoit son hôtel appareillé pour lui
et pour ses gens, et toutes ses grosses pourvéances
(provisions) faites. Si fut très grandement conjoui
et fêté du pape Urbain ^""^ et du collège d'Avignon 5
et visitoient souvent l'un l'autre, le roi de France,
le pape et les cardinaux. Le dit roi si se tint à Ville-
neuve tout le temps et toute la saison en suivant.
( 1) Le roi Jean dut arriver à Avignon plus d^ua mois avant la fête
de Noël, puisqu'il fit son entrée dans cette ville le rio novembre, sui-
vant les Chroniques de France, Chap. iS^ et Pauteur de la a», vie d'Ur-
baiu V. {f^itœ Pap. Jifen. T. i.Col. 400.) J. D,
(2) Comme le nom de ce pape est omis dans les éditions de Fiois-
sart et que l'arrivée du roi Jean à Villeneuve y est placée h la fête de
Saint Michel en mai un mois avant Télection d'Urbain V, on acni que
Froissart s'étoit trompé et avoit voulu faire arriver le prince avant (a
mort d'Innocent VI. Le nouveau texte , fourni par les meilleurs manus-
crits, le venge assez de ce reproche. Le seul qu'on puisse lui faire k ce
sujet, c'est d'avoir manqué d'ordre dans sa composition et d'avoir
raconté la réception qu'Urbain V fit au roi de France, avant de parler
de L'élection de ce pape et de la mort de son prédécesseur dont il
ignoroit la date précîre. J. D.
(i36^) DE JEAN FROISSART. i/|9
Environ ce Noël trépassa de ce siècle le pape In-
nocent ^'\ Si furent les cardinaux en grand discord
de faire un pape, car chacun le vouloit être, et par
^écial le cardinal de Boulogne et le cardinal de
Pierregord qui étoient les plus grands de tout l€
collège: de quoi par leur dissention ils furent grand
temps en conclave Le collège se mit et arrêta du
tout en l'ordonnance et di3position des deux cardi-
naux dessus nommés: de quoi quand ils virent qu'ils
avoient failli à la papalité (papauté) et qu'ils ne le
pouvoient être, ils dirent ensemble que nul des
autres aussi ne le seroit Si élurent l'abbé de Saint
Victor de Marseille ^^\ qui étoit moult saint homme
et de belle vie, grand clerc, et qui moult avoit tra.
vaille pour Téglise en Lombardie et ailleurs. Si le
mandèrent les deux cardinaux qu'il vint en Avi-
gnon, Il vint en Avignon au plutôt qu'il put ^^\- si
reçut ce don en bon gré, et fut créé pape et appelé
Urbain Y* ^^iSi régna depuis en grand' prospérité et
augmenta moult l'église, et y fit plusieurs biens, à
(i) Cette date est trop vague ; tous Les inaaum«ats4a te,i»ps placent
la mort 4^Innocent VI au la de septembre. J. D.
(s) Guillaume Giîmaud ou Grimoald , né k Grisac en Gëvaudan, abbë
de Saint Victor de jMqrseiUe , fut élu pape le olS octotî^- ( f^itœ Pap,
>rf»/e«.T. i.P. 363,)J.I>.
(3) Il j arrWa le 3o octobne; son élection fut publiée le 3x et son
intronisation se fit le 6 novembre suivant. ( Chroniques de France,
Ghap. t^'j.jJ, D.
(4) Urbain V est le dernier des papes qui siégèrent k Avignon. Clé-
ment V avoit le premier transporté le saint siège en France eu l'année
i3o5. Après luivJean XXII, Benoît XII, Clément VI et Innocent VI y
avoient successivement résidé. Urbain annonça de bonue hem«, après
son électioq, le dessein de retourner k Home. Il quitta Avignon le der*
nier jour d^avril 1367. J. A. B.
i5o LES CHRONIQUES (i36a)
Rome et ailleurs. Assez tôt après sa création en-
tendit le roi de France que messire Pierre de Lusi-
guan, roi de Chypre et de Jérusalem devoit venir en
Avignon et avoit passé mer. Si dît le roi de France
qu'il attendront sa venue j car moult grand désir
avoit de lui voir, pour les biens qu'il en avoit ouï
recorder et la guerre qu'il avoit faite aux Sar-
razins; car voirement (vraiment) avoit le roi de
Chypre pris nouvellement la forte cité de Satalie ^*^
sur les ennemis de Dieu, et occis tous ceux et celles
qui dedans furent trouvés.
CHAPITRE CDLXXII.
commeht le pruïce et la princesse se partireht
d'Angleterre pour venir bn Aquitaine; et com-
ment LE ROI d'Angleterre ordonna de l'étAt de
ses autres ENFANTS) ET COMMENT LA MERE t)U DIT
ROI mourut.
En ce mênie temps et en cet hiver eut grands parle-
ments en Angleterre sur les ordonnances du pays
et spécialement sur les enfants du roi d'Angleterre;
car on regarda et considéra que le prince de Galles
tenoit grand état et noble, et bien le ^pouvoit faire,
car il étoit vaillant homme duïiement. Mais il avoit
te bel et grand héritage d'Aquitaine où tous biens
(i) Cette pkcç fat prise le premier juillet i36i y suivant Pauteur de^
Chrom(fues de France , Cbap. 1 36, J, I), ' •
(ï363) DE JEAN FROISSART. i5i
et toutes abondances étoient: si lui fut remontré et
dit du roi son père que il se voulsist (voulut) traire
(rendre) cette part ^'^ ; car il y avoit bien terre en la
ducbé pour tenir si grand état comme il voudroit.
Aussi les barons et les chevaliers du pays d^ Aqui-
taine le vouloient avoir de-lez (près) eux, et en
avoient prié le roi son père, combien que messire
Jean Chandos leur fut doux et aimable et bien cour-
tois et compain (compagnon) en tous, états: mais
encore avoient-ils plus cher leur naturel seigneur
que nul autre. Le prince descendit légèrement à
cette ordonnance et se appareilla giandement et
étofiement, ainsi comme il appartenoit à lui et à son
état et à madame sa femme. Et quand tout fut
pourvu, ils prirent coii^é au roi et à la reine et à
leurs frères, et se partirent d'Angleterre, et nagèrent
(naviguèrent) tant par mer eux et leurs gens qu'ils
arrivèrent à la Rochelle.
Nous nous souffrirons un petit à parler du pritice ,
et parlerons encore d'aucunes ordonnances qui fu-
rent en cette saison faites et instituées en Angle-
terre. Il fut fait et ordonné, par l'avis du roi pre-
mièrement et dé son conseil, que messire Léonnel
second fils du roi d'Angleterre, qui s'appeloit comte
d'Ulnestre (Ulster), fut dès-or-en-avant nommé et
escripz (écrit) duc de Clarence; secondement que
(i) Le roi d^Ângleterre a?oit fait cloada duché d'Aquitaine au prince
de Galles, sôus la simple réserve de l'hommage lige, pair ses lettres
datées àa' 19 juillet i36a ( Rjmer, T. 3. Part 3. P. 66 et suiv. ) Ce
prince partit pour en aller prendre possession et y fixer sa demeure,
verslafâte de la FuriRcation delà Vlerg& de P année suivante i363.
(WaIsinhgam,P. 173^) J. D.
i5a LES CHRONIQUES (i365)
messire Jean fils du dit roi puis-né, qui s'appeloit
comte de Richemont, fut en avant nommé et pourvu
de la duché de Lancastre, laquelle terre luivenoitde
par madame Blanche sa femme, pour la succession
du bon duc Henri de Lancastre. Encore fut adonc
avisé et considéré entre le roi d'Angleterre et son
conseil que si messire Aymon, qui s'appeloit comte
de Cambruge (Cambridge), pouvoit venir par voie
de mariage à la fille du comte de Flandre, qui étoit
veuve ^'\ on ne le pourroit mieux mettre ni assener
(établir). Et quoi qu'il eh fut adonc propose, il n'en
fut pas sitôt traité, car il convenoit cette chose faire
par moyens; et si étoit encore la dame assez jeune.
En ce temps trépassa la mère du roi d'Angleterre
madame Isabel de France, fille au beau roi Philippe
de France ^'\ Si lui fit le dit roi faire son obsèque
(i) Marguerite de Flandre étoit yeviye depuis le mois denoTombre
i36i de Philippe de Rouvre dernier duc de Bourgogne. Froissait se
trompe certainement quand il dit, sous Tannée i363, qu''on ne traita
pas sitôt du mariage de cette princesse ayec le comte de Cambridge,
Le roi d^ Angleterre avoit eu ce projet peu après la mort de son premier
mari, et la négociation fut entamée dès le commencement de Tannée
i363»: on trouve du moins dans Rymer ( ubi sup, P. 53. ) des pouvoirs
accordés h cet effet par Edouard, en date du 8 février x36!2, k Tévêque
de Winchester, au comte de Suffolk, etc. Ilparoit même quelema«
riage étoit arrêté, lorsque le roi de France se rendit k Avignon et qa''il
trouva le moyen d^en empêcher Pexécution en engageant le pape k
refuser les dispenses nécessaires k cause de la parenté. J. JX
(2) Quoique la reine douairière d^ Angleterre menât depuis long*
temps une vie très obscure , il est bien étonqant que Froissart ait re^
tardé sa mort d^enviroa cinq ans* Cette princesse mourut au mois de
no?embl« x358: si Tona^est pas certain du jour précis de sa mort,
on sait qu'acné n^étoit plus envie le 20 de ce mois, date d^un ordre
expédié par le roi son fils de tout préparer pour recevoir son corpA
4'une manière convenable, ( Rymer, T. 3, Part, i. P. 176. ) J» ^^
(i363) DE JEAN FROISSART. i53
aux frères mineurs à Londres noblement et grande*
ment et très révéremment j et y furent tous les pré-
lats et les barons d'Angleterre, et les seigneurs de
France qui hostagiers (otages) étoient. Et fut ce fait
avant le département du prince et de la princesse;
et tantôt après, si comme ci-dessus est dit, ils se
partirent d'Angleterre et nagèrent (naviguèrent)
tant par meit qu'ils arrivèi ent à la Rochelle où ils
furent reçus à (avec) grand') oie ; et reposèrent là
par quatre jours.
t'X'V*
CHAPITRE CDLXXIII.
Comment messire Jean Chandos alla a l'encontre bv
prince et de la princesse en la ville de la ro-
GHBLI^E; ET COMMENT \h FUT FAIT CONNÉTABLE n'A-
QUITAINE*
OiTOT que messire Jean Chandos, qui grand tQmps
avoit gouverné la duché «d'Aquitaine, entendit Ces
nouvelles de la venuedu prince et de la princesse, il
se partit de Niort où il se tenoit, et s'en vint à (avec)
belle compagnie de chevaliers et d'écuye^'^s en la
ville de la Rochelle. Si se conjouirent et festièrent
(fêtèrent) grandement le prince et eux et madame
la princesse et tous les compagnons qui se connois-
soient. Si fut le prince amené à (avec) grand'joie à
Poitiers j et là le vinrent voir tous les harons et les
chevaliers et écuy ers de Poitou et de Saintonge,
qui pour le temps se y tenoient, et lui firent féauté
i54 LES CHRONIQUES (i365)
et hommage. Puis chevaucha le prince de cité en
cité et de ville en ville, et prit partout les fois et
hommages, ainsi comme il appartenoit de faire, et
vint à Bordeaux^ et là 'se tint un grand temps, et
toujours la princesse de-lez (près) lui. Si le vinrent
là voir les comtes et les vicomtes et les barons et les
chevaliers de Gascogne; et le prince les reçut tous
liement, et s'acquitta si bellement d'eus: que tous
s'en contentèrent. Et mêmement le comte de Foix
le vint voir, auquel le prince fit grand'fête; et fut
adonc la paix faite de lui et du comte d'Armignach
(Armagnac) qui un grand temps s'étoient hériés
(harassés) et guerroyés. Assez tôt fut fait connétable
de tout le pays d'Aquitaine messire Jean Chandos»
et maréchal messire Guichard d'Angle. Si pourvey
(pourvut) le prince les chevaliers de son hôtel et
ceux qu'il aimoit, de ces beaux et grands offices
parmi la duché d'Aquitaine, et remplit ses séné-
chaussées et ses bailliages des chevaliers d'Angle-
terre qui tantôt tinrent grand état et puissant, es*
poir (peut-être) plus grand que ceux du pays ne
voulussent: mais point Ven alla par leur ordon-
nance.
Nous lairons (laisserons) à parler du prince
d'Aquitaine et de Galles et de la princesse, et par-'
lerons du roi Jean de France qui se tenoit à Ville-
neuve dehors Avignon.
^^*
(»i565) DE JEAN FROISSART. i55
CHAPITRE CDLXXIV.
Comment le roi de Chypre vint ew Avignow pour
VOIR le pape et le roi de Frange et leur re-
KONTRA le YOTAGE d'oUTRE MER ; ET COMMENT LE
ROI DE France prit la croix.
JIjnviron la Chandeleur, Fan de grâce Notre Sei-
gneur i362 ^*\ descendit le roi Pierre de Chypre en
Avignon , de la quelle venue la cour fut durement
réjouie; et allèrent plusieurs cardinaux contre lui et
l'amenèrent au palais devers le pape Urbain qui
liement et doucement le reçut j et aussi fit le roi de
France qui là étoit présent ^*^. Et quand ils eurent
là été une espace et pris vin et épices, les deux rois
se partirent du pape, et se retraist (retira) chacun
en son hôtel. Ce terme pendant se fit un gage de
bataille devant le roi de France, à Villeneuve de-
hors Avignon, de deux moult apperts chevaliers
de Gascogne, monsire (messîre) Aymemon de Pom-
(i)En i363, suivant notre manière actuelle de commencer Pannée.
D^ailleurs la date assignée par Ffoissart n^est pas assez exacte: on lit
dans la a* viu d'Urbain V que le roi de Chypre arriva k Avignon le
mercredi 29 mars de cette année. [^ Vitœ Pap. Aven, T. i. Col. 4oi* )
J.D,
(2) Il trouva aussi probablement k la cour du pape, Waldemar III
roi de Danemarck, qui y ëtoit arrivé le a6 février précédent, suivant
hauteur de la seconde vie d^Urbain y»-{ubisup^ Waldemar étoit père de
Marguerite, qui réunit plus tard les couronnes de Suède , de Danemark
et de Norwège et mérita d''étre appelée la Sémiramisdunord. J. D.
/
i56 LES CHRONIQUES {i565)
miers et monsire (messire) Foulque d'Archiac ^'l
Quand ils se furent combattus bien et chevalereu-
sement ensemble assez, le roi fit traiter de la paix et
les accorda de leur riote (querelle).
Ainsi se tinrent ces deux rois tout ce temps et k
carême en Avignon, ou près de là. Si visitoient sou-
vent le pape qui les recevoit doucement* Or avint
plusieurs fois en ces visitations que le roi de Chypre
remontra au pape, présent le rm de France et les
cardinaux, comment pour sainte chrétienté ce seroit
noble chose et digne qui ouvreroit (feroit) le saint
voyage d'outre mer et qui iroit sur les ennemis de
Dieu. A ces paroles entendoit le roi de France volott-
tiers; et proposoit bien en soi-même que il iroit, si il
pouvoit vivre trois ans tant seulement j pour deux
raisons j l'une étoit que le roi Philippe son pèreravoit
jadis voué et promis; la seconde pour traire(mener)
hors du royaume toutes manières de gens d'armes
nommées compagnies, qui pilloient et détjruisoient
sans nul titre de raison Son royaume, et pour sau-
ver leurs âmes. Ce propos garda et réserva Iç roi
de France en soi-même sans en parler à nuUui (per-
sonne) ^jusques au jour du saint vendredi, que pape
Urbain prêcha en sa chapelle en Avignon, présents
les deux mU de France et de Chypre et le Saint
( T ) Ces deux seigneurs se battirent le mardi 6 décembre 1 36:2 , saî-
v»ut Tauteur des Chroniquesde France (<^p. |37); ainsi r«xpression,
ce terme pendant, dont se sert Frojssart, ne se rapporte q^^xi sëjpor
du roi de France à Avigpon et non k iCftIiû qu^y fit Piacra de Lnw^ann,
puiscpae ce prince n^y arn¥« qa*«a eoi»inenceinieat de Tannée i363.
J. D,
(i365) DE JEAN FROISSART. i57
G)llége, Après la prédication faite qui fut moult hum-
ble et moult douce et dévote, le roi de France, par
grand' dévotion, empritla croix, et là voua et pria
doucement au pape qu'il lui voulsist (voulut) accor-
der et confirmer. Le pape lui accorda volontiers et
bénignement Là présentement l'emprirent et en-
chargèrent messire Tailleran cardinal de Kerre-
gord , messire Jean d'Artois comte d'Eu , le comte
de Dampmartin , le comte de Tancarville, messire
Arnoul d'Andrehen (Audeneham),le grand Prieur
de France, messire Boucicaut, et plusieurs autres
chevaliers qui là étoient présents et dedans la cité
d'Avignon pour ce jour. De cette eiûprise fut dure-
ment lié (joyeux) le roi de Chypre, et en remercia
grandement notre seigneur, et le tint à grand'vertu
et mystère.
^^V^X^^^iVW* W%VW^»%^<^l(^^^ V^X'V^% •X'V^-X v^^.^x ww%^
CHAPITRE CDLXXV.
Comment le roi de Chypre se partit d'Avignon
POUR ALLER VOIR l'empEREUR DE RoME ET TOUS LES
HAUTS SEIGNEURS DE CHRÉTIENTÉ POUR LEUR ENNOR-
TER LE SAINT VOYAGE d'oUTRE MER.
X ouT ainsi que vous pouvez ouïr, emprirent et en-
chargèrent dessus leur derrain (dernier) vêtement
la vermeille croix , le roi Jean de France et les des-
sus nommés. Av^cques tout ce notre saint père le
pape le confirma et l'envoya prêcher en plusieurs
lieux et non pas par l'universel monde: je vous
i6o LES CHRONIQUES (i565)
Bruges ; et disoit-on là communément que le roi
dessus dit avoit passé mer pour venir voir le roi de
Chypre ^'l Si se con jouirent et fêtèrent j et par spé-
cial le comte Louis de Flandre conjouit et fêta très
honorablement en la ville de Bruges le dit roi de
Chypre, et fit tant que le dit roi se contenta gran-
dement de lui, des barons et des chevaliers de sa
terre. Si se tint tout cil (cet) été le dit roi de Chy-
pre, en faisant son voyage depuis le département
d'Avignon, en FEmpire et sur les frontières, pour
ennorter (exhorter) ce saint voyage empris: de quoi
plusieurs seigneurs avoient grand' joie, et désiroient
bien que il se fit et accomplit
CHAPITRE CDLXXVL
Comment le roi d'Ancleterre envoya les quatre
DUCS DE France a Calais; et pouvoient aller trois
JOURS hors et au quart retourner.
Jljn ce temps avoit fait grâce ^'^ le roi d'Angleterre
à quatre ducs, c'est à savoir, le duc d'Orléans, le
duc d'Anjou, le ducdeBerry et le duc de Bourbon;
(i)Il parolt qu^i]» s^ëtoient déjà rusk Avignon, ainsi que je Pai re-
marqué au chapitre 474> ^ Toccasion de Tarrivëe du roi de Chypre en
cette ville. J . D..
(!2)Le roi d^ Angleterre avoit mis cette grâce k on très haut prix et
ayoit imposé aux quatre princes des conditions très-dures, ainsi- qu'ion
peut le voir dans le traité pour leur déHyrance, conclu au mois de no-
vembre 1 362. Mais tout onéreux qu^étoit ce traité , le roi de France le
ratifia par ses lettres datées d^ Avignon le 26 janvier i363; et il paroit
(f563) DE JEAN FROISSART. xGi
«t se tenoient ces quatre seigneurs à Calais, et
pou voient chevaucher quelque part qu'ils vouloient
trois jours hors de Calais, et au quatrième, dedans
soleil escousant (couchant), revenir. Et Pavoit fait le
•roi d'Angleterre en bonne intention, et pour ce
qu'ils fussent plus prochains de leur pourchas
(rachat) de France, et que ils soignassent et enten-
dissent à leur délivrance, ainsi qu'ils faisoient. Les
quatre seigneurs dessus dits étants à Calais en-
voyèrent plusieurs fois grands messages de par eux
^u roi de France et au duc de Normandie son ains-
né (aîné) fils qui là les a voient mis, en eux remon-
trant ei priant qu'ils entendissent à leur délivrance,
ainsi que juré et promis leur ayoicnt, quand ils en-
trèrent en Angleterre, ou autrement ils y enten-
droient eux-mêmes et ne se tiendroient point pour
prisonniers. Et combien que ces seigneurs, ainsi que
vous savez, fussent très prochains du roi, leurs
messages et procureurs ne pouvoient mie être ouïs
ni délivrés à leur aise; dont grandement en déplai-
«oitaux seigneurs dessus dits, et par spécial au duc
d'Anjou j et disoît bien qu'il y pourverrcHt de
remède, comment qu'il en put avenir.
Or étoit adonc le royaume et le conseil du roi et
du duc de Normandie durement chargé et embe-
soigné, tant pour la croix que le roi de France avoit
adonc prise et enchargée, que pour la guerre au
t[ue les princes eurent la liberté de passer k Calais vers le mois de mai
suivant pour en accélérer raccomplissement. On trouve plusieurs piè-
ces relatives k cette négociation dans Rynier , ii5i sup. P. 7 1 > 7a > 74 > 77*
etc. J. D.
FROISSART. T. IV. II
i62 LES CHRONIQUES (i365)
roi de Navarre qui guerroyoit et hérioit (harassoit)
fortement le royaume de France; et a voit adonc re-
mandé aucuns des capitaines des compagnies en
Lombardie pour mieux faire la guerre ^'\ C'étoit la
principale cause pourquoi on ne pouvoit légère-
ment entendre aux quatre ducs dessus nommés, ni
leurs messages délivrer quand ils étôient venus en
France.
CHAPITRE GDLXXVIL
Comment le ^oi db Chypre vint a Paris et cuida
(crut) mettre la paix entre le roi de France et
LE ROI DE Navarre; et gomment il s'en alla en
Angleterre.
Ou and le roi de Chypre eut visité et vu les sei-
gneurs et les pays dessus nommés, il retourna en
France et trouva à Paris le roi Jean et le duc de
Normandie et grandToison de seigneurs, barons et
chevaliers de France, que le roi Jean avoit mandas
pour le dit roi de Chypre mieux fêter. Si y «ût une
espace de temps grands reveaulx (réjouissances) et
grands ébatemen ts, et aussi grands parlements et
'-» \
(i) Il est incoQceyable , diaprés ce qae dit ici Froissart, comment M.
Secousse qui irayailloit avec tant dVxactitude et qui a si souvent cite
Froissart, dans son histoire de Charles le Mauvais, a pu avancer (T. i.
P. 4iO ) que ce prince ne troubla point le royaume depuis i ^o jusqu'à
la fin du règne du roi Jean, et (f^UrCa même rien trouvé sur lui ni dang
nos historiens ni dan» les autres monuments. J. D.
(/i563) DE JEAN FROISSART. i63
grands consaulx (conseils) comment cette croise-
rie (croisade) se pourroit persévérer et parfournir à
honneur , tant du roi de France comme de son
royauma Et pour ce en parloient et proposoient les
aucuns leurs avis, qui véoient (voyoient) le dit
royaume durement grevé. et occupé des guerres, de
compagnies, de pilleurs et de robeurs qui y descen-
doient et venoient de tous pays: si ne sembloit pas
bon aux plusieurs que cil (ce) voyage se fit jusques
à tant que le royaume fut en meilleur état , oti à tout
le moins on eut paix au roi de Navarra Nonobstant
€e et toutes guerres, on ne pou voit briser ni ôter la
dévotion du roi qu'il ne fit le pèlerinage^ et l'ac-
corda et jura au roi de Chypre à être à Marseilles,
du nrois de mars qui venoit en un an que on comp-
teroit Fan mil trois cent soixante quatre ^'\ et que
sans faute adonc il passeroit et livreroit pourvéan-
ces (provisions) à tous ceux qui passer voudroient
Sur cet état se partit le roi de Chypre du roi de
France et vit qu'il avoit bon terme encore de re-
traire (retirer) en son pays et de faire ses pourvéan-
ces. Si dit et considéra en soi-même que il vouloit
aller voir le roi Charles de Navarre son cousin, et
traiter bonne paix et accord entre lui et le roi de
France. Si se mit à voie en grand arroy, et issit
(sortit) de Paris, et prit lé chemin de Rouen, et fit
tant qu'il y vint. Là le reçut l'archevêque de Rouen ,
messire Jeand'Alençon^''\ son cousin, moult grande-
(i) Vieux style, i365.J.D.
(7)l\ êe Dommoit Pfulippe tt noa Jean.{Gal/ia Christiana, T. a
Col8i.)Jt>.
11*
i64 LES CHRONIQUES (i363)
ment, et le tint de-Iez (près) lui moult aisément trois
jours. Au quatrième il s'en partit, et prit le chemin
de Caen, et eKploita tant qu'il passa les guets Saint
Clément et vint en la forte ville de Cherbourg. La
trouva-t-il le roi de Navarre et monseigneur Louis
son frère à (avec) bien petit de gens. Ces deux sei-
gneurs de Navarre recueillirent le roi de Chypre lie-
ment et grandement, et le festoyèrent seloû leur ai-
sément moult honorablement j car bien le pouvoient
et savoient faire. En ce terme que le roi de Chypre
se tenoit de-lez (près) eux , il s'avança de traiter pour
paix, si trouver la put, entre ces seigneurs d'une
part et le roi dé France d'autre part; et en parla plu-
sieurs fois moult ordonnément; car il fut sire de
grand avis et bien enlangagé et moult aimé. A tou-
tes ses paroles répondirent ces deux seigneurs de
Navarre moult gracieusement, et se excusèrent en
ce que point n'étoit leur coulpe (fauté) que ils n'é-
toient bons amis au roi de France et au royaume;
car grand désir l'avoient de l'être, mais (pourvu)
que on leur rendit leur héritage que on leur tenoit
et empêchoit à tort. Le roi de Chypre eut volontiers
amoyenné (arrangé) ces besognes, s'il eut pu et vu
que les enfants de Navarre s'en fussent mis sur lui:
mais leur traité ne s'étendit mie si avant
Quand le roi de Chypre eut été à Cherbourg en-
viron quinze jours, et que les dits seigneurs l'eu-
rent festoyé selon leur pouvoir moult grandement,
il prit congé d'eux et dit qu'il ne cesseroit jamais, si
auroit-il été en Angleterre, et là prêché et ennorté
(exhorté) au roi d'Angleterre la croix à prendre et
(i365) DE JEAN FROISSÀRT. i65
à ses enfants aussi Si se partit de Cherbourg et fit
tant par ses journées qu'il vint à Caenj et passa ou-
tre et vint au Pont de l'Arche j et là passa Seine j et
puis chevau<iha tant par ses journées qu'il entra en
Ponthieu, et là passa la rivière de Somme à Abbe-
ville, et puis vint à Rue, à Monstereul (Montreuil),
et puis à Calais où il trouva trois ducs, le duc d'Or-
léans, le duc de Berry et le duc de Bourbon; car le
duc d'Anjou étoit retourné en France: je ne sais mie
sur quel état ^'\
,vv^v^*wv%«*^/v*xv%^%'V%<*«w*v%i^x^i<VK^/v%'v^^.^<v%^^v
CHAPITRE CDLXXVIII.
m
Comment lç roi de Chypre arriva à Londres, ou
IL FUT GRANDEMENT FÊTÉ DU ROI d'An&LETERRE; ET
COMMENT LE ROI D^EcOSSE ET LE ROI DE ChTPAE
s'eNTRE-FIRENT grand' FETE A LoNDRES.
VJES trois ducs dessus nomméis reçurent , ainsi
comme prisonniers en la ville de Calais, le roi de
Chypre moult liement, et le dit roi s'acquitta aussi
d'eux moult doucement Si furent là ensemble plus
de douze jours. Finalement, quand le roi de Chy-
pre eut vent à volonté, il passa la mer et arriva à
Douvres. Si se tint là et rafraîchit par deux jours,
(i) II D^yayoit point eude traité particulier pour la délivrance du
duc d^ Anjou: ce prince, enuujë -du peu d^empressement qu^on mettoit
«lui procurer sa liberté, et comptant sur ia foiblesse du roi sou père ,
s^enfuit de Calais et reyint en France, au mépris de sa parole. ^Gonti*
l^uateur de Nangis, ii^< iup.P, iSi ) J. D.
i66 LES CHRONIQUES (i363)
pendant que on déchargea ses vaisseaux et mit hors
les chevaux; puis chevaucha le roi de Chypre à pe-
tites, journées^ et s'en vint à son aise devers la bonne
cité de Londres^ Quand il y parvint, il fut grande-
meMt bien fêté des barons de France qui là se te-
noient,, et aussi de ceux d'Angleterre qui ehevaur
chèrent contre lui; car le roi Edouard y envoya ses
chevaliers, le comte de Harford (Herefor(l),monsire
(nvessire) Gautier de Mauny , le seigneur Despensier
(Spenser), monsire (messire) Raoul de Ferrieres
(Ferrers) ,. monsire Richard de Pennebruge (Pem-
bridge), monsire Alain de Rouqueselle (Boxhatt)
et monsire Richard Sturi qui l'accompagnèrent et
menèrent jusques à son hôtel parmi la cité de Lou-
dres.
Je ne vous pourroîs pas dire ni conter en un
jourles nobles dîners, les soupers et les fèstoîements,
les conjouissements., les dons, les présents et le&
joyaux que on fit, donna et présenta, spécialement
le roi d'Angleterre et la reine Philippe sa femme^
au gentil roi de Chypre. Et au voir (vrai) dire, bien
y étoient tenus du faire j. car il les étoit venu voir de
loin et à grands frais; et tout pour ennorter (engager)
et induire le roi qu'il voulut prendre la vermeille
croix, et aider à ouvrir le passage sur les ennemis
de Dieu. Mais le roi d'Angleterre s'excusa sage*»
ment, et dit ainsi: «Certes, beau cousin, je ai bien
bonne volonté de aller en ce voyage;, mais je suis
dorénavant trop vieux : Si en lairay (laisserai) con-
venir à mes enfants ; et je crois que quand le
voyage sera ouvert que vous ne le ferez pas seul 3^
(i565) DE JEAN FROISSART. 167
ains (mais) aurez des chevaliers et écuyers de ce pays
qui vous y serviront volontiers. »^« Sire, dit le roi
de Chypre, vous parlez assez et crois bien que voire-
ment (vraiment) y viendront-ils pour Dieu servir et
eux avancer, mais (pourvu) que vous leur accor-
dez j car les chevaliers et écuyers de cette terre tra-
vaillent volontiers. »_« Oil, dit le roi d'Angleterre,
Je ne leur debattrois (refuserois) jamais, si autres
besognes ne me sourdent (arrivent), età mon royau-
me, dont je ne me donne de garde. »
Oncques le roi ne put autre chose impétrer (ob«
tenir) du roi d'Angleterre, ni plus grand'clarté de
son voyage, fors tant que toujours il fut liement et
honorablement fêté en dîners et en grands soupers.
Et avint ainsi en ce termine (temps) que le roi
David d'Ecosse avoit à besogner en Angleterre de-
vers le roi ^*^j si que, quand il entendit sur son che-
min que le roi de Chypre étoit à Londres , il se hâta
durement et se péna moult de le trouver j et vint le
dit roi d'Ecosse si à point à Londres que encore n'é-
toit-il point parti. Si se recueillirent et conjouirent
grandement ces deux rois ensemble; et leur donna
de rechef le roi d'Angleterre à souper deux fois au
palais de Westmoustier (Westminster). Et prit là le
roi deChypre congé au roi diAngleterre et à la reine,
qui lui donnèrent à son département grands dons
(i)Uparoit diaprés un^ passeport rapporté dans Rymer que le but
dtt voyage de Darid étoit de faire un pèlerinage aux reliques de Notre-
Dame de Walsingliam. Sa nonvelle épouse Marguerite Logie visÀt en
même temps un passeport pour faire ses déTotious à Canterbury aux
reliques de Thomas Beckett , intrigant canonisé. J. A. B.
i68 LES CHRONIQUES (i5(j3)
et beaux joyaux; et donna le roi d^Angleterre au roi
de Chypre une nef qui s'appeloit Catherine, trop
belle et trop grande malement; et l'avoit le roi d'An-
gleterre mêmement fait faire et édifier au nom de lui
pour passer outre en Jérusalem; et prisoit-on cette
nef, nommée Catherine, douze mille francs; et gissoit
adonc au havre de Zanduich (Sandwich). De ce do»
remercia le roi de Chypre grandement le roi d^An-*
gleterre et l'en sçut grand gré. Depuis ne séjourna-t-
il guères au pays; mais eut volonté de retourner en
France; Encore avec toutes ces choses le roi d'An-
gleterre défraya le roi de Chypre de tout ce que il
et ses gens despandirent (dépensèrent), en allant et
en venant en son royaume. Mais je ne sais que ce
fut; car il laissa le vaissel dessus.nommé à Zanduich
(Sandwich), ni point nePemmena avecques lui; car-
depuis, deux ans après, je le vis là arrêté à Tancre.
k VVX X/VX^/VV ^-vx •^^X *<V^ WX ><^ V ^/vx >/w %/vv%<v^ V> WVX */*^V ^^>^
CHAPITRE CDLXXIX.
Comment le roi de Chypre repassa d'Ângleterrb'
POUR VENIR VOIR LE PRINCE DE GalLES; ET COMMENT
LE ROI DE France eut en propos d'aller en An-
gleterre. ^-
\Jr se partit le roi de Chypre d^Angleterre et
repassa la mer à Boulogne. Si ouït dire sur son che-
min que le Roi de France, le duc de Normandie^
le duc de Berry et messire Philippe son enfant,
avecques autres et le grand conseil de France, de-
(i365) DE JEAN FROISSART, 169
voient être en la bonne cité d'Amiens ^'\ Si tira le
roi de Chypre cette part, et y trouva le roi de
France ^'^ voirement (vraiment) nouvellement venu
et une partie de son conseil. Si fut d'eux grande-
ment festoyé et conjouij et leur recorda la greigneur
(majeure) partie de ses voyages: lesquels l'ouïrent et
entendirent volontiers. Quand il eut là été une es-
pace, il dit qu'il n'avoit rien fait jusquesà tant qu'il
auroit vu le prince de Galles; et dit, si il plaisoit à
Dieu, que il l'iroit voir ains (avant) son retour, et
ses barons de Poitou et d'Aquitaine. Tout ce lui
( i) Le roi de France assembla 1 es états k Amiens, pour en obtenir
les subsides nécessaires au paiement du reste de sa rançon, vers la
fête de St.- André de cette année. (Continuateur de^sdi^is,ubisup, P.
i3i.) J.D.
(a) Froissart est ici en contradiction avec Knjghton ( Col. aOa^ } et
Walsingham (P. 178), qui disent Pun et Tautrecpieleroide Chypre étoit
encore k Londres , quand le roi de France y retourna vers le commence-
ment dépannée i364, et qu'on vit alors en même temps k la cour d^É-
douard les rois de France, de Chypre et d^Ecosse. On ne sauroit nier
que le témoignage de Knyghton, écrivain contemporain demeurant en
Angleterre, ne soit d^un grand f oids; il ne me parolt néanmoins pas
pouvoir balancer pour ce fait celui de Froissart, qui vivant habituelle-
ment auprès de la reine d^ Angleterre, a laquelle il étoit attaché, étoit
bien plus k portée d^être instruit de ce qui se passoit k I a cour , qu'Hun
moiue retire dans le monastère de Leycester k vingt lieues de Londres-
Je ne parle point de Pautorité de Walsingham: on sait qu^ii u^étoit
poin( contemporain et qu''il ne fait sooventque copier Knyghton. II est
cependant possible quHl y ait eu k la fois trois rois k la cour d^ Angle-
terre, quoique le roi de Chypre n^y fut pas. On trouve dans Kymer
( ubi sup, P. 85 ) un sauf-conduit daté du i février i364 pour Walde-
mar III roi de Danemarck, qui se disposoit k passer en Angleterre, où
il arriva vraisemblablement bientôt après. Yoilk peut-être la cause de
ferreur de Knyghton: il avoit entendu dire dans son cloître que le roi
de Chypre étoit k'Londres; il entendit dire quelque temps après, lors-
que le roi de France y fut arrivé, qu^il y avoit trois rois k la cour d'E-
douard; et il en conclut que le roi de Chypre étoit le troisième. J. D.
l'JO LES CHRONIQUES (i363l
accorda le roi de France assez bien: mais il lui pria
chèrement, à son département, qu'il ne prensist
(prit) autre voyage à son retour, fors que parmi
France, Le roi de Chypre lui eut en convenant (pro-
messe). Si se partit le dit roi de Chypre d'Amiens et
chevaucha devers Beauvais, et passa la rivière à
Pontoisej et fit tant par ses journées qu'il vint à
Poitiers. Adonc étoient le prince et la princesse en>
Angoulême^ etlà de voit avoir prochainement une
très grand'fête de quarante chevaliers et de qua-
rante écuyers attendants dedans que madame la
princesse devoit bouter hors à sa relevée; careDe
étoit acouchée d'un beau fils qui s'appeloit Edouard
ainsi comme son père ^*l
Sitôt que le prince sçut la venue du roi de Chy-
pre, il envoya devers lui, par spécial, monsire Jean
Chandos, et graud'foison de chevaliers de son hôtel,,
qui l'amenèrent en grand revel (réjouissance) et
moult honorablement devers le prince, qui lie reçut '
aussi humblement et grandement en tous états, que
il avoit été nulle part en tout son voyage.
Nous lairons (laisserons) un petit à parler du roi
' de Chypre, et parlerons du roi de France, et vous^
conterons pour quelle cause il et son conseil étoient
venus à Amiens. Je fus adonc informé, et voir (vrai)
étoit, que le roi Jean avoit en propos et affection d'al-
ler en Angleterre voir le roi d'Angleterre, Edouard
(i) Edouard Gh du prince noir, ne k Angouléme dans le mois de
fétrier i363 ou i364 suivant le nouveau stjle, mourut k P&ge de sept
ans. Le prince noir eut un antre fils nommé Richard, qui fut depuis
roi d^ Angleterre. J, A. B.
X
(i365) DE JEAN FROISSART. 171
son frère et la reine sa sœurj et pour ce avoit-il là
assemblé une partie de son conseil jet ne lui pouvoit
nul ôter ni briser son propos. Si étoit-il fort con-
seillé du contraire j et lui disoient plusieurs prélats
et barons de France que il entreprenoit grand' folie,
quand il se vouloit encore mettre en danger du roi
d'Angleterre. Il répondoit à ce et disoit qu'il avoit
trouvé au roi d'Angleterre son frère, en la reine et
en ses neveux leurs enfants, tant de loyauté,
d'honneur et de courtoisie, qu'il ne s'en pouvoit
trop louer et que rien ne se doutoit d'eux, qu'ils ne
lui fussent courtois, loyaux et aimables en tous cas.
Et aussi il vouloit excuser son fils le duc d'^Anjou
qui étoit retourné en France ^'^.A cette parole n'osa
nul parler du contraire , puis qu'il l'avoit ainsi
arrêté et affirmé en lui. Si ordonna là de rechefson
fils le duc de Normandie à être régent et gouver-
neur du royaume de France jusques à son retour j
et promit bien à son mains-né (puîné) fils monsei-
gneur Philippe que lui revenu de ce voyage oùîl
alloît, il le feroit duc de Bourgogne et le hériteroit
de la dite duché ^^K
(i) Oest, dit-on, k cette occasion que Jean, honteux de la conduite
déshonorante du duc d^ Anjou, prononça cette maxime si b^Ue, mais
si peu mise en pratique, que si la justice et la bonne foi étoient bannies
du reste da monde , il faudroit encore qu^on retrouvât ces vertus dans
la bouche at dans le cœur dés souverains. Le continuateur deNangis dit
que plusieurs personnes prétendoient que Jean étoit retourné en Angle-
terre , causa joci, J, A, ,B.
(2) Froissart étoit mal instruit sur ce point. Le roi Jean avoit donné ,
plusieurs mois avant son départ, en appaïiage k son fils Philippe, le du-
ché de Bourgogne et tous les droits qu^il a^oitsur le comté et Tavoit
créé premier pair de France. La charte de concession est datée de
172 LES CHRONIQUES (i365)
Quand toutes ces choses furent bien faites et or-
données à son entente (intention) et ses pourvé-
ances (provisions) en la ville de Boulogne, il se par-
tit de la cité d'Amiens et se mit à voie et clievauclia'
tant qu'il vint à Hesdin. Là s'arrêta-t-il et tint son
Noël; et là ïe vint voir le comte Louis de Flandre
qui moult Faimoit et le roi lui; et furent ensemble,
ne sçais, trois ou quatre jours. Le jour des Innocents
il se partit de Hesdin et prit le chemin de Mons-
tereul (Montreuîl) sur la mer, et le comte de Flandre
retourna arrière en son pays.
CHAPITRE CDLXXX.
Comment le roi de France se partit de Boulogue
pour passer en angleterre; et comment le roi
ET LA REINE ET LES SEIGNEURS D^ÂnGLETERRE LE RE-
ÇURENT HONORABLEMENT.
J ANT exploita le roi Jean qu'il vint à Boulogne et
se logea en l'abbaye en la dite ville; et tant y sé-
j ourna qu'il eut vent à volonté. Si étoient avec lui
et de son royaume pour passer la mer, messire Jean
d'Artois comte d'Eu, le comte de Dampmartin, le
grand prieur de France, messire Boucicaut maré-
chal de France, messire Tristan de Maigueliers,
messire Pierre de Villiers, messire Jean DanviUe,
messire Nicolas Braque et plusieurs autres. Quand
leurs nefs furent toutes chargées et les mariniers
Gernûgny sur Marne le 6 septembre iS63. ( Rjmer, ubisup, P. 8a}
J.D.
(i364) DE JEAN FROISSÀRT. 173
eurent bon vent, ils le signifièrent au roi^ et entra
le roi en son vaissel environ raie nuit ^*\ et toutes
ses gens dedans les autres; et furent ancrés cette
première marée jusques au jour devant Boulogne.
Quand ils se desancrèrent, ils eurent vent à volonté:
si tournèrent devers Angleterre. Si arrivèrent à
Douvres environ heure de vêpres: ce fut l'avant vi-
giJle de Uapparition des trois rois. Ces nouvelles
vinrent au roi d'Angleterre et à la reine, qui se te-
noientadonc à Eltem.(Eltham), un moult bel ma-
noir du roi à sept lieues ^^^ de Londres, que le roi de
France étoit arrivé et descendu a Douvres. Si envoya
tantôt des chevaliers de son hôtel cette part, mon-
seigneur Berthelemieu de Brunes (Burghersh),mes-
sire» Alain (Allan) de Boukeselle (Boxhall) ^^^ et
monseigneur Richard de Pennebruge (Pembridge).
Ceux se. partirent du roi et chevauchèrent devers
Douvres et trouvèrent là encore le roi de France. Si
le conjouirent et honorèrent grandement et lui di-
rent que le roi leur sire étoit moult lié (joyeux) de
sa venue. Le roi de France les en crut légèrement.
Lendemain au matin monta le dit roi à cheval; et
montèrent tous ceux qui avecques lui étoient ,et che-
vauchèrent devers Cantorbie(Canterbury), et vin-
rent là au dîner. A entrer en l'église de Saint Tho-
mas fit le roi de France grand' révérence et donna
au corps saint un moult riche jouel (joyau) et de
(i) Le roi s'*einbarqua k Boulogne le mercredi 3 janvier i364.
( Chron, de Fr, chap. i38 ). J. D.
(3) Cest-à-dire sept milles Anglois. J. À. B.
()) Sir Allan de Boxhall fut le cinquante-deuxième chevalier de la
Jarretière.!. A.B.
174 LES CHRONIQUES (i364)
grand' valeur. Si se tint le dit roi deux jours là: au
tiers jour il se partit et chevaucha le chemin de
Londres, et fit tant par ses journées qui étoient pe-
tites, qu'il vint à Eltem (Eltham) où le roi d'An-
gleterre et la reine, et grand' foison de seigneurs,
de dames et damoiselles étoient, toutes appareillées
pour lui recevoir. Ce fut un dimanche ^'^ à heure de
relevée qu'il vint là. Si y eut entre cette heure et le
souper grands dsFnses et grands ébatements; et là
étoit le jeune sire de Coucy ^'^ qui s'efforçoit de bien
danser et de chanter quand son tour venoit Et vo-
lontiers étoit vu des François et des Angloisjcar
trop bien lui alTéroit (con venoit) à faire tout ce qu'il
faisoit.
Je ne vous puis mie de tout parler, ni recorder
comment honorablement le roi d'Angleterre et la
reine reçurent le roi de France j et quand il se par-
tit de Eltham il vint à Londres. Si vinrent toutes
manières de gens par connétablies (compagnies)
contre lui, et le recueillirent en grand' ré vérencej
et ainsi fut amené et grand' foison de menestrandies
(musique) jusques en l'hôtel de Savoye qui étoit ap-
pareillé pour lui. Dedans le dit hôtel avec le roi
étoient logés ceux de son sang et les hostagiers (ôta-
' (i) Selon les Chroniques de France ( ubi sup. ) le roi Jean arriva k
Eltham et de Ik k Londres le dimanche 24 février. II y a faute pour U
quantième du mois; car enTanuëe 1 364 le a4 fénierfutun samadi:
ainsi il faut sans doute Hre le dimanche a5 février. J. D.
(a )Enguerrand de Coucy, fils d^Enguerrand de Coucy et de Catherine
fille de Léopold premier duc de Souabe , ancêtre de la famille in^>é-
riale actueUe. Il épousa depuis Isabelle fille ainée d^Édonard III.
I,A.B.
(i564) DE JEAN FROISSART. 175
ges) de France. Premièrement le duc d'Orléans son
frère, son fils le duc de Berry, son cousin le duc de
Bourbon, le comte d'Alençon, Guy de Blois, le
comte de Saint Pol et moult d'autres. Si se tint là
le roi de France une partie de l'hiver liement et
amoureusement ; et le visitoient souvent le roi d'An-
gleterre et ses enfants, le duc de Clarence, le duc
de Lancastre et messire Aymon. Et furent par plu-
sieurs fois en grands reveaulx (réjouissances) et ré-
créations ensemble, en dîners, en soupers, et en au-
tres manières, en cet hôtel de Savoye, et au palais
de Wesmoulier (Westminster) qui sied là près de
là, où le roi de France alloit secrètement quand il
vouloit par la rivière de la Tamise. Si regretèrent
plusieurs fois ces deux rois monseigneur Jacques
de Bourbon, et disoieutbien que ce fut grand dom-
mage de lui j car trop bien afieroit (convenoit) à être
entre seigneurs.
CHAPITRE CDLXXXL
Gomment le roi de Chypre tint voir le prince de
Galles; et gomment le roi de Frange trépassa
EN Angleterre, dont le roi et la reine furent
moult courroucés.
JN ous lairons (laisserons)^ un petit à parler duroi de
France, et parlerons du roi de Chypre qui vint en
Angoulême devers le prince de Galles son cousin
qui le reçut liement. Aussi firent tous les barons et
176 LES CHRONIQUES (i364)
les chevaliers de Poitou et de Saintonge qui de-lez
(près) lui étoieut, le vicomte de Tliouars, le jeune
sire de Pons, le sire de Partcnay , messire Louis de
Harcourt , messire Guichart d'Angle^ et des Anglois,
messire Jean Chaiidos', messire Thomas de Felton,
messire Neel Lornich (Loring)^'^, messire Richart
de Pontchardon, messire Simon de Burle (Burlej),
messire Baudouin de Franville, messire d'Agouses
(d^Angus) et les autres.
Si fut le roi de Chypre moult fête et moult ho-
noré du prince et de la princesse, des barons et des
ehevaKers dessus dits j et se tint illecques (Jà) plus
d'un moisj et puis le mena messire Jean Chandos
jouer et ébattre panni Saintonge et parmi Poitou,
et voir la bonne ville de la Rochelle, où Ton lui fit
grand'chère et grandTête. Et quand il eut partout
été, il retourna en Angoulême, et fut àrette grosse
fête que le prince y tint, où il eut grand'foison de
chevaliers et d'écuyers. Assez tôt après la fête le roi
de Chypre prit congé du prince et des chevaliers du
pays; mais ainçois (avant) leur eut-il remontré pour-
quoi il étoit là principalement venu, et sur quel
état il avoit empris (entrepris) la croix vermeille
qu'il portoit, et comment le pape Pavoik confirmé,
et la dignité du voyage , et comment le roi de France
par dévotion et plusieurs grands seigneurs l'avoient
empris et juré. Le prince lui répondit, et les cheva-
liers aussi, moult courtoisement que c'étoit voire-
(i)Sir Néle Loring fut le vingtième cbeyalier delà Jarretière. Il ëtoit
chambellan du prince noir. J. A. B.
(i564) DE JEAN FROISSART. 177
ment (vraiment) un voyage où toutes gens d'hon-
neur et de bien doivent entendre, et que si il plai-
soit à Dieu que le passage fut ouvert, il ne le feroit
mie seul, mais en auroit de ceux qui se désirent à
avancer.
De ces réponses se tint le roi de Chypre tout con-
tent, et se partit du dit prince et de la princesse
et des seigneurs. Mais messire Jean Chandos le vou-
lut toujours accompagner, ainsi qu'il fit, tant qu'il
fut hors de la princauté (principauté).
Si me semble qu'il retourna arrière par devers
France pour revenir à Paris, en intention de trou-
ver le roi revenu : mais non fera , car le roi de
France étoit en l'hôtel de Savoye en Angleterre,
acouché malade; et aggrévoit (empiroit) tous les
jours, dont trop grandement déplaisoit au roi d'An-
gleterre et à la reine: car les plus sages du pays le
jugeoienten grand péril. Et de ce étoit bien informé
le duc de Normandie qui se tenoità Paris, et qui
avoit ïe gouvernement de France, comme le roi de
France son père étoit fort grevé de maladie; car
messire Boucicaut étoît repassé la mer et en avoit
informé le dit duc. Si cette nouvelle étoit sçue en
France, le roi de Navarre qui se tenoit en Cher-
bourg ^'^ en savoit aussi toute la certaineté, dont il
enNav
(i) Suivant le Coati nuateur de Nangis, P. i3a, ce prince ëtoit resté
— Navarre. Il paroit qu'on doit préférer ici son témoignage k celui de
Froissart, parceque dans le récit des exploits militaires dont la Nor-
mandie fut le théâtre au commencement de cette guerre, le captai d«
Buch paroit toujours k la tète des troupes du roi de Nayarre , et il
a'est fait aucune mention de ce prince. ( Voyez les Mémoires de Char-
les le Mautfais,T, i. Part.a. P. 19. ) J. D.
FROISSÀRT. T. IV. 12
178 LES CHRONIQUES (i364)
n'étoit raie courroucé, car il espéroit que si le roi de
France ihouroit, sa guerre en seroitplus belle. Si es-
cripsi (écrivit) secrètement au captai de Bilcli son
cousin qui se tenoit adonc de-lez (près) le comte dé
Foix son serourge (beau frère), en lui ^*^ priant chè-
rement qu'il voulsist (voulut) venir parler à lui en
Normandie, et il le feroit seigneur et souverain par-
dessus tous ses chevaliers. Le cap f al qui desiroit
les armes, et qui étoit par lignage tenu de servir
son cousin monseigneur de Navarre, obéit et se par-
tit du comté de Foix; et s'en vint par là princauté
(principauté), et pria aucuns chevaliers et écuyers
sur son chemin. Mais petit en eut, car point adonc
ne se vouloient armer les Anglois, les Gascons, ni les
Poitevins pour le fait du roi de Navarre cotitre la
couronne de France j car ils sentoient les alliances
jurées à Calais, entre le roi d'Angleterre leur sei-
gneur et le roi de France, si grandes et si fortes
qu'ils ne les vouloient raie blesser ni briser. Si que,
ce terme pendant, et le captai de Buch venant en
Normandie devers le roi de Navarre, le roi Jeàù de
France trépassa de ce siècle ^'^en Angleterre en Thô-
tel de Savoye; dont le roi d^Angleterre, la reine et
tous leurs enfants et plusieurs barons d'Angleterre
furent moult courroucés, pour l'honneur de la
grand'amour que le roi de France, depuis la paix
faite, leur a voit montré.
(i) Jean de Grailly captai de Buch avoit épouse Blanche, sœur de
Gaston II comte de Foix, IJ fîit le cinquième chevalier de la Jarretière.
Buch est un petit promoutoire sur la c6te de Bajonue k Médoc. J. A . B.
(a) Le roi Jean mourut le lundi 8 avril au soir. ( Ckron, de France ^
Chap. i.'8. ) /.U.
(i564) DE JEAN FROISSART. 179
Le duc d'Orléans son frère et le duc do Berry
son fils, qui de la mort du roi de France étoient cour*
roucés, envoyèrent ces nouvelles en grand'liâte de-
vers le duc de Normandie qui étoit au Goujiet lez
(près) Vçrnon. Quand le duc sçut la vérité de la
mort le roi son père, il fut moult courroucé ^ ce fut
paison: mais il, comme cil (celui) qui se tenoit et
sentoit héritier de l'héritage de France et de la cou-
ronne, et qui étoit informé du roi de Navarrç com-
ment il avoit pourvu et pourvéoit encore tous les
^urs ses garnisons en' la comté d'Évreux , et qu'il
mettoit sus ses gens d'armes pour lui guerroyer, s'a-
visa qu'il y pourverroit de conseil et de remède si
il pouvoit
En ce temps s'armoit et étoit toujours armé Fran-
çois un chevalier de Bretagne qui s'appeloit mes-
sire Bertran du Guesclin. Le bien de lui ni sa
prouesse n'étoient mie grandement renommées ni
connues, fors entre les chevaliers qui le hantoient
au pays de Bretagne , où il avoit demeuré et tou-
jours tenu la guerre pour monseigneur Charles de
Blois contre le comte de Montfort. Cil (ce) messire
Bertran étoit et fut toujours grandement et dure-
ment estimé entre eux vaillant chevalier et bien
aimé de toutes gens d'armes^ et jà étoit-il grande-
ment en la grâce du duc de Normandie, pour les
vertus qu'il en oyoit recorder ^*l Donc il avint que
(i)Le ^uc de Normandie avoit été lui-même témoin desayaJeur
en 1359 aii siège de Melun où du Guesclin porta pour la première fois
les armes an service de la France. Il &*y étoit retiré peu de temps
auparavant après s'^être échappé des mains de TAnglois Felton que
i8o LES CHRONIQUES (i364)
sitôt que le duc de Normandie sçut le trépas du roi
son père ^'\ ainsi que cil (celui) qui se doutoit gran-
dement du roi de Navarre, dit à monseigneur Bou-
cicaut, maréchal de France: « Boucicaut, partez de
ci, avec ce que vous avez de gens, et chevauchez
vers Normandie, vous y trouverez messire Bertran
du Guesclin: si vous tenez prêt, je vous prie, vous et
lui de' reprendre sur le roi de Navarre la ville de
Mante, parquoi nous soyons seigneurs de la rivière
de Seine. » Messire Boucicaut répondit: « Sire,
volontiexs. » Adoncques se partit il et emmena
avecques lui grand'foison de . bons chevaliers et
écuycrs, et prit le chemin de Normandie parde vers
Saint Germain en Layej et donna à entendre à tous
ceux qui avec lui étoient qu'il alloit devant le châ-
tel de RoUeboise que manières de gens nommées
compagnies tenoient.
lecomtedeMontfort, qui le retenoit prisonnier injustement, ayoii
chargé de sa garde. Feltoa Paccusa au parlent ent de Paris d'ayoir yiolé
par son évasion la foi qu^il avoit donnée. Du Guesclin soutint que sa
détention étant injuste il n''ayoit point manqué k sa parole et o^rit de
prouver par les armes Péquité de son procédé. L^Anglois refîisa^^aç-
cepterle défi; Taffaire s** accommoda. ( A7e de du ^i/esc/i/j publiée par
Mcnard, Cbap. 8. P. 67 et Chap. 10. P, 83. ) J. D.
( i) Froissartya raconter la prise de Mante comme étant arrivée au
commeacemeut du règne de Charles V, après qu^oneut été informé en
France, de la mort du roi- Jean; mais Tauteur des Chroniques de
France, qui est pourPordinaire beaucoup plus exact que Froissart sur
les dates des évéaements arrivés enFrance, place celui-ci au 7 avril,
veille delà mort du roi Jean. ( Chroniques de France, Chap. 1 3g. Voyez
aussi les Mémoires de Charles te Mauvais^ ubi sup, P. i5 et 19. ) J. D.
(i364) DE JEAN FROISSART. i8i
Nr-VS^I
CHAPITRE CDLXXXII.
Comment messire Bertran du Guescliw et le maré-
chal BOUCICAUT PRIRENT LA VILLE DE MaNTE ET
CELLE DR MeULAN.
IXOLLEBOisE est UTi château bon et fort durement,
séant sur la rivière de Seine, à une lieue près de
Mante; etétoit pour ce temps garni et rempli de
compagnons gens d'armes qui faisoient guerre d'eux -
mêmes, et couroient autant sur la terre le roi de Na-
varre que sur le royaume de France j et avoient un
capitaine à qui ils obéissoient du tout, et qui les re-
tenoit etpayoit parmi certains gages qu'il leur don-
noit: et étoit cil (celui-ci) né de la ville de Brufsel-
les, et s'appeloit Wautre Obstrate, appert homme
d'armes et outrageux durement. Cil (cdui-ci) et
ses gens avoient le pays de là environ tout pillé et
robe; et n'osoit nul aller de Paris à Mante, ni
de Mante à Rouen ni à Pontoise, pour ceux de la •
garnison de RoUeboise. Et n'avoient cure à qui;
aussi bien les gens du roi de Navarre ruoient-ils jus
(à terre) quand ils les trouvoient, que les François;
et par spécial ils contraignoient si ceux de Mante,
qu'ils n'osoient issir (sortir) hors de leurs portes, et
se doutoient (craignoient) plus d'eux que des Fran-
çois. Quand messire Boucicaut se partit de Paris,
quoiqu'il donnât à entendre qu'il allât cette part, il
se feignit de prendre le droit chemin de RoUeboise,
iSa LES CHRONIQUES (i364)
et attendit monsire (messire) Bertran duGuesclinet
sa route (troupe), qui avoit paravant chevauché de-
vant la ville d'Evreux et parlementé à ceux de de-
dans; mais on ne lui avoit voulu ouvrir les portes j
ainçois (mais) avoient ceux d'Ëvreux fait semblant
que de lui servir de pierres et de mangonneaux
(pierriers), et de traire (tirer) à lui et à ses gens, si il
ne se fut légèrement parti des barrières où il étoit
arrêté. Si se retira messire Bertran du Guesclin ar-
rière devers le maréchal Boucicaut qui Fattendoit
sur un chemin assez près de RoUeboise. Quand ils
se furent trouvés, ils étoient bien cinq cents hommes
d'armes. Si. eurent les deux capitaines, messire Ber-
tran et messire Boucicaut, sur les champs là moult
grand parlement ensemble, à savoir comment ils se
maintiendroient, ni par quelle manière ils pour-
roient avoir la ville de Mante où ils tiroient Si con-
seillèrent entr'eux que messire Boucicaut, lui cen-
tième de chevaux tant seulement, chevaucheroit de-
vant et viendroit à Mante, et feroit Peffréé (eflfrajré),
et diroit à ceux de la ville que ceux de RoUeboise
le chassent, et que ils le laissent dedans entrer. Si
il y entre, tantôt il se saisira de la ville, et messire
Bertran et sa grosse route (troupe) tantôt venront
(viendront) férant et battant, et entreront en la ville
et eu feront leur volonté. Si ils ne Pont par cette
voie, ils ne peuvent mie voir comment ils Paient
Toutefois pour le meilleur ce conseil fut tenu , et le
tinrent les seigneurs entr'eux en secret; et se partit
messire Boucicaut et la route (trotipe) qu'il devoit
mener, et chevauchèrent à la couverte (en secret)
(i364) DE JEAN FROISSART. i83
pardevers Mante^ et messire Bertran d'autre part,
et se mirent, il et les siens, en embûche assez près
de Mante. Quand messire Boucicaut et sa route
(troupe) durent approcher la ville de Mante , ils se
déroutèrent ainsi comme gens déconfits et mis en
chasse, et s'en vint le dit maréchal, espoir (peut-
être) lui diôème, et les autres le sui voient petit à
petit. Si s'arrêta devant la barrière, car toujours y
avoit gens qui la gardoient, et dit: « Haro, bon-
nes gens de Mante, ouvrez vos portes et nous lais-
sez entrer dedans et nous recueillez; car véez
(voyez) ci ces meurtriers de RoUeboise et pillards
qui nous enchâssent et nous ont déconfits par
grand'mésaventure. » « Qui êtes-vous , sire ,
dirent ceux qui là étoient et qui la barrière et la
porte gardoient ?» « Seigneurs, je suis Bouci-
caut maréchal de France que le duc de Normandie
envoyoit devant Rolleboise: mais il m'en est mal
pris; car les barons de dedans m'ont jà déconfit et
me convient fuir, veuille ou nonj et me prendront
aux mains et ce que j'ai de demeurant de gens, si
vous ne nous ouvrez votre porte bientôt» Ceux de
Mante répondirent, qui cuidèrent (crurent) qu'il
dit vérité: « Sire, nous savons bien voirement (vrai-
ment) que ce sont ceux de Rolleboise, et que ils
sont nos ennemis et les vôtres aussi, et n'ont cure à
qui ils aient la guerre, et d'autre part que le duc de
Normandie votre sire nous hêt (hait), pour la cause
du roi de Navarre notre sire: si sonimes en grand'-
doute que nous ne soyons déçus par vous qui êtes
maréchal de France. » « Par ma foi , seigneurs ,
i84 LES CHRONIQUES (i364)
dit-il, nennilf je ne suis ci venu en autre intention
que pour grever, combien qu*il m'en est mal pris,
la garnison de RoUeboise. >i A ces paroles ouvrirent
ceux de Mante leurs barrières et leurs portes, et
laissèrent dedans passer monsire Boucicaut et sa
route (troupe) j et toujours venoient gens petit à pe-
tit. 'Entre les derniers des gens monsire Boucicaut
et les gens monsire Bertran , n'eurent ceux de
Mante nul loisir de refermer leurs portes j car com-
bien que messire Boucicaut et la plus grand^partie
de ses gens se traissent (rendissent) tantôt à hôtel et
•e désarmassent, pour ^lieux assurer ceux delà ville,
les derniers qui étoient Bretons se saisirent des bar-
rières et de la porte. Et n*en furent mie maîtres
ceux de la villé^ car tantôt messire Bertran et sa
route (troupe) vinrent le grand galop et écrièrent,
« Saint Yve, Guesclin, à la mort, à la mort tous Na-
varrois! » Donc entrèrent ces Breton s par ces hôtels;
si pillèrent et robèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et
prirent des bourgeois desquels qu'ils voulurent
pour leurs prisonniers, et en tuèrent aussi assez. Et
tantôt incontinent qu*ils furent entrés à Mante, ainsi
comme vous oyez recorder, une route (troupe) de
Bretons se partirent et férirent chevaux des éperons,
et ne cessèrent si vinrent à Meulan , une lieue par-
delà ^*\ et y entrèrent assez soutivement (subtile-
ment), car ils dirent que c'étoient gens d'armes que
messire Guillaume de Gauville capitaine d'Evreux
envoyoit, et que autant ou plus en étoient demeu*
(i) Meulan est h trois lieues de Mante, du c5té de Paris. J. O.
(i364) DE JEAN FROISSART. i85
rés à Mante. Ceux de Meulan proprement Guidè-
rent (crurent) qu'ils dissent vérité, pourtant (at-
tendu) qu'ils étoient venus le chemin de Mante, et
ne pou voient venir autre voie que par là, ni avoir
passé la rivière de Seine, fors au pont à Mante. Si
les crurent légèrement, et ouvrirent leurs barrières
et leurs portes tôt et apperlement, et mirent en leur
ville ces Bretons qui tantôt se saisirent des portes
et commencèrent à crier. Saint Yve, Guesclin! et
commencèrent à tuer et à découper ces gens, qui
furent tous éperdus et prinrent à fuir et à eux sau-
ver , chacun aumieux qu'il put ^*^. Quand ilsse virent
ainsi déçus et trahis, ils n'eurent nul pouvoir d'yeux
recouvrer ni sauver. Ainsi fut Mante et Meulan
pris, dont le duc de Nonnandie fut moult joyeux
quand il sut les nouvelles, et le roi de Navarre moult
courroucé, quand il en sçut la vérité. Si mit tantôt
gardes et capitaines spéciaux par toutes ses villes et
châteaux, et tint à tropgrand'dommage la perte de
Mante et de Meulan; car ce lui étoit par là une
trop belle entrée en France.
(i) Le CoDtîoQateur de Naogis et riiistorien de du Guesclin ne par-
lent point du maréchal de Boucicaut à Toccasion de la prise de Mante
et de Meulan , qu^ils racontent ayec des circonstances très différentes
de celles qu^on lit dans Froissart. ( Cont. de Nangis, P. iSa. Histoire
de du Guesclin pub. par Menard. Chap. lo. P. 8a et suiy. Voyez aussi
les Mémoires de Chartes le Mawais, T. i. P. ao et suiy. ) J. D.
i86 LES CHRONIQUES (i364)
CHAPITRE CDLXXXIII.
Comment le captal de Bugh arriva a Cherbourg,
et comment le duc de normandie envoya messire
BerTRAN FAIRE FRONTIÈRE CONTRE LES NavARROIS.
JliN cette propre semaine arriva le captal de Buch
auhavele (havre) de Chierebourc (Cherbourg), à
(avec) bien quatre cents hommes d^armes. Si lui
fit le roi de Navarre grand' fête ^'\ et le recueillit
moult doucement, et lui remontra, en lui com plai-
gnant du duc de Normandie, comment il avoitpris
et emblé (enlevé) ses villes Mante et Meulan, et se
mettoient encore tous les jours en peine les François
de toUir (enlever) le demeurant. Le captal lui dit:
«Monseigneur, s'il plaît à Dieu, nous irons au
devant et exploiterons tellement que vous lesr'aurez,
et encore des autres. On dit que le roi de France ira
brièvement à Rheims,si irons à l'encontre et lui por-
terons et ferons ennuy ^'^. » De la venue du captal de
Buch fut le roi de Navarre tout reconforté, et dit
qu'il le feroit brièvement chevaucher en France. Si
manda le roi gens de toutes parts , là où il les pou-
voit trouver et avoir.
(i) On a observé plus haut que le roi de Navarre n'ëtoit vraisemblt-
blement point alors en Normandie. ( Voyez les notes j Chap. 48x. ) J. D.
(2) Christine de Pisan s'exprime plus clairement que Froissart sur
les projets du captal: elle dit en plusieurs endroits de son histoire de
Charles V qu'il ne se proposoit pas moins que d'empêcher le couronne-
ment du roi. ( Recueil de dissertations de M. l'abbé Lebœuf, T. 3.
P. 134, 146. etc. ) J. D.
(i364) DE JEAN FROISSART. 187
Adonc étoit en Normandie sur la marine (côte)
un chevalier d'Angleterre qui autrefois s'étoit ar-
mé pour le roi de' Navarre. Il étoit appert homme
d'armes durement, et Fappeloit-on monseigneur
Jean Jeviel (Jouel). Cil (celui-ci) a voit toujours de sa
route (troupe) deux cents apperts combattants ou
trois cents. Le roi de Navarre, escripsi (écrivit) de-
vers lui et lui pria qu'il le voulut servira (avec) ce
qu'il avoit de gens, et il lui reguerredonneroit (re-
compenseroit) grandement Messire Jean Jeviel
(Jouel) descendit à la prière du roi de Navarre et
vint devers lui tôt et hâtivement, et se mit du tout
en son service. Bien sa voit et étoit informé le duc
de Normandie que le roi de Navarre faisoit son amas
de gens d'armes et que le captai de Buch en seroit
chef et gouverneur. Il se pourvut sur ce et escripsi
(écrivit) devers monsire Bertran du Guesclin qui se
tenoit à Mante, et lui manda que il et ses Bretons
tissent frontière contre les Navarrois, et se missent
aux champs , et il lui envoieroit gens assez pour com-
battre la puissance du roi de Navarre. Et ordonna
encore le dit duc de Normandie à demeurer mon-
sire Boucicaut à Mante, et de garder là la frontière
et Mante etMeulan pour les Navarrois.
Tout ainsi fut fait comme le duc ordonna. Si se
partit monsire Bertran à (avec) tous ses Bretons et
se mit aux champs devers Vernon. En brefs jours
envoya le duc de Normandie devers lui grands gens
d'armes en plusieurs routes (troupes), le comte
d'Auxerre, le vicomte de Beaumont, le seigneur de
Beau jeu, monsire Louis de Châlons, monsire l'archi-
i88 LES CHRONIQUES (i364)
prêtre, le maître des arbalétriers, et plusieurs bons
chevaliers et écujers. Encore étoient en ce temps
issus de Gascogne et venus en France, pour servir
le duc de Normandie, le sire de Labretb (Albret),
messire Aymemon.de Pommiers, messire Petiton
de Curton, messire le souldich de l'Estrade, et
plusieurs autres apperts chevaliers et écuyers : de
quoi le duc de Normandie leur sa voit grand gré j et
leur donna tantôt grands gages et grands profits,
et leur pria qu'ils voulussent chevaucher en Nor-
mandie contre ses ennemis. Les dessus nommés qui
ne demandoient autre chose que les armes, obéi-
rent volontiers et se mirent en arroy et en ordon^
nance et vidèrent de Paris et chevauchèrent devers
Normandie , excepté le corps du seigneur de La-
breth (Albret). Cil (celui-ci) demeura à Paris de-lez
(près) le duc j mais ses gens allèrent en cette chevau-
chée.
En ce temps issit (sortit) des frontières de Bre-
tagne, des marches devers Alençon, un chevalier
Breton François, qui s'appeloit Braimon de Laval,
et vint sur une ajournée devant la cité d'Evreux. Si
avoit en sa compagnie quarante lances tous Bretons.
A ce temps étoit dedans Évreux un jeune chevalier
qui s'appeloit messire Guy de Gauville. Sitôt qu'il
entendit l'effroi de ceux d'Évreux , il se courut ar-
mer et fit armer tous les compagnons soudoyers qui
dedans le châtel étoient; et puis montèrent sur leurs
chevaux et vidèrent par une porte dessous le châtel
et se mirent aux champs. Messire Braymon avok |à
faite son emprise et sa montre (revue) et s'en retour-
f
^
(1504) DE JEAN FROISSART. 189
noit tout le pas; evvous(voilà)venir monsire Guy de
Gauville, monté sur fleur de coursier, la targe
(bouclier) au col et le glaive au poing, et écrie tout
en liaut: «Braimon, Braimon, vous n^enirez pas
ainsi, il vous faut parler à ceux d'Évreux; vous les
êtes venus voir de si près qu'ils vous veulent ap-
prendre à eux connoître. » Quand messire Braimon
se ouït écrier, si retourna son coursier et abaissa son
glaive et s'adressa droitement dessus monsire Guy.
Ces deux chevaliers se aconsuivirent (atteignirent)
de grand' manière tellement sur leurs targes (bou-
cliers) que les glaives volèrent en tronçons j mais ils
se tinrent franchement que oncques n'en partirent
des arçons, et passèrent outre :au retour qu'ils firent,
ils sachèrent (tirèrent) leurs épéesj et tantôt s'entre-
mêlèrent leurs gens. De première venue il en y eut
maints renversés d'une partie et d'autre. Là eut
bon poingnei (engagement) et se acquittèrent les
Bretons moult loyalement, et se combattirent vail-
lamment; mais finalement ils ne purent obtenir la
place : ainçois (mais) les convint demeurer, car gens
d'armes croissoient toujours sur eux. Et furent tous
ou morts ou pris, oncques nul n'en échappa, et prit
messire Guy de Gauville monsire Braimon, et l'em-
mena comme son prisonnier dedans le châtel d'É-
vreux;et aussi y furent menés tous les autres qui
pris étoient Ainsi eschey (arriva) de cette aventure,
dont messire Guy fut durement prisé et aimé du
roi de Navarre et de tous ceux de la ville d'Évreux :
et au voir (vrai) dire les Bretons se portèrent vail-
lamment; car ils n'étoient que une poignée de gens
au regard des Navarrois qui toujours croissoient.
igo LES CHRONIQUES (i?S64J
CHAPITRE CDLXXXIV.
Comment le roi de Chypre s'en retourna d'Aqui-
taine A Paris ^ ET comment le roi Jean fut apporté
d'Angleterre a S*. Denis et la enseveli très
RÉVÉREMMENT^*\
A.UQUES (aussi) en ce temps retourna en France le
roi de Chypre qui revenoit d'Aquitaine , et s'en
vint droitement à Paris, et se retraist (rendit) devers
le régent le duc de Normandie. Pour lors étoient
de-lez (près) lui ses deux frères le duc d'Anjou et
messire Philippe qui puis fut duc de Bourgogne; et
attendoient le corps du roi leur père que on rappor-
toit d'Angleterre. Si leur aida à complaindre le dit
roi de Chypre leur deuil, et il même prit en grand'
déplaisance cette mort du roi de France, pour la
cause de ce que son voyage en étoit arrêté j et s'en
vêtit de noir. Or vint le jour que le corps du roi de
France, qui étoit embaumé et mis en un sarcueil
(cercueil) , approcha Paris , lequel corps messire
Jean d'Artois, le comte de Dampmartin et le grand
prieur de France reconduisoient. Si vidèrent de
Paris le duc de Normandie et ses frères et le roi de
Chypre et la greigneur (majeure) partie du clergé
de Paris, et allèrent tous à pied outre Saint Denis
(i) Ce chapitre est le commencemeut du sixième livre dans le ma-
nuscrit d3i8,et le commencement du quatrième dans le manascrit
833x J. D.
(i364) DE JEAN FROISSART. 191
en France j et là fut-il apporté et enseveli en grand*
solennité ^'^^et chanta sa messe l'archevêque de Sens
le jour de son obsècjue. Après le service fait et le
dîner qui fut moult gi'and et moult noble, les sei-
gneurs et les prélats retournèrent à Paris. Si eurent
parlement et conseil ensemble, à savoir comment ils
se maintiendroient j car le royaume ne pouvoit être
longuement sans roi. Si fut conseillé, par l'avis des
prélats et des nobles, que on se trairoit (rendroit)
devers la cité de Rheims, pour couronner à roi mon-
seigneur Charles duc de Normandie. Lors fit-on
appareiller moult grandes pourvéances (provisions)
partout, ainsi que pour le nouveau roi aller et de-
meurer, et par spécial en la cité de Rheims. Si en
escripsi (écrivit) cil (celui-ci) qui s'appeloit en-
core duc de Normandie, à son oncle monseigneur
Wincelant (Wenceslas) duc de Brabant et de
Luxembourg , et aussi au comte de Flandre, en
priant qu'il voulut être à son couronnement j et étoit
le jour assigné au jour de la Trinité prochain ve-
nant ^'\
Pendant que ces besognes, ces pourvéances (pro-
visions) et ces seigneurs s'ordonnoient , s'appro-
choient aussi les François et les Navarrois en Nor-
(i) Le corps du roi Jean ne fut point enterré k Saint Denis aussi
promptement que Froissart le suppose. Il fut d^ abord apporté le pre-
mier mai k Paris et déposé a Pabbaye Saint Antoine oii il resta plusieurs
joivs; on le transporta ensuite k Saint Denis le 6 du même mois, et
les obsèques ne se filrent que le 7. ( Chroniques de France, Chap. 140. )
J.D.
(2) Charles V fut en effet couronné le 19 mai jour delà Trinité.
( Chroniques de France ^ troisième volume, Chap. i.) J. D.
igi LES CÏTRONIQUES (i364)
mandie; et jà étpit venu en la cité d'Evreux le cap-
tai de Bucli qui là faisoit son amas et son assemblée
aussi de gens d'armes et de compagnons partout oh
il les pou voit avoir. Si parlerons de lui et de monsei-
gneur Bertran duGuesclin,et d'une belle jouméede
bataille qui fut le jeudi devant la Trinité, que le
duc de Normandie devoit être couronné et consa-
cré à roi de France , ainsi qu'il fut en Péglise cathé-
drale de Rheims.
CHAPITRE CDLXXXV.
Comment le câptàl se partit d'Evreux a belle com-
pagnie DE GENS d'armes POUR COMBATTRE MESSIRE
Bertran et les François, et en inteuttioii de
DESTOURBER (trOUBLEr) LE COURONNEMENT DU ROI
Charles ^*^ .
Ou AND messire Jean de Grailly, dit et nommé cap-
tai de Buch, eut fait son amas et son assemblée» en
la cité d'Evreux, d'archers et de brigands, il or-
donna ses besognes et laissa en la dite ville et cité
capitaine un chevalier qui s'appeloit messireMichel
d'Orgesi ^'\ et envoya à Couches messire Guy de
Gauville pour faire frontière sur le pays; et puis se
partit d'Evreux à (avec) tous ses gens d'armes et ses
archers j car il entendit que les François chevau-
(i) La quatrième partie du premier livre commence k ce chapitre
dans le manuscrit 83 1 g. J* D.
(a) Le véritable nom est Liger d'O gressin, {Mémoires de Charles
le Mauuais, T. i. P. a6. ) J. D.
Ci 564) B£ JEAN FROISSART. 198
choient) mais il ne sayoit quel part. Si se mit aux
champs, en grand désir d'eux trouver. Sinombra ses
gens et se trouva sept cents lances, trois cents ar^
chers et bien cinq cents autres hommes aidables. Là
étoient de-lez (prés) lui plusieurs bons chevaUers et
écujrers, et par spécial un banneret du royaume de
Navarre qui s'appeloit le sire de Saux. Et le plus
grand après et le plus appert et qui tenoit la plus
grand'route (troupe) de gens d'armes et d'archers,
c'étoit un chevalier d'Angleterre qui s'appeloit
messire Jean Juiel (Jouel). Si y étoient messire
Pierre de Saquenville, messire Bertran du Franc,
le bascle (bâtard) de Mareuil, messhe GuiUauiue
de Gauville et plusieurs autres, tous en grand'vo-
lonté de rencontrer monseigneurBertran et ses gens
et d'eux combattre. Si tiroiçnt à venir devers Pacy
et le Pont-de-1'Arche ; car bien pensoient que les
François passeroient la rivière de Seine 3 voire(même)
si ils ne l'avoient jà passée. Or avint que droitement
le mercredi de la Pentecôte ^'\ si comme le captai
et sa route (troupe) chevauchoient au dehors d'un
bois, ils encontrèrent d'aventure un héraut qui
s'appeloit le roi Faucon, et étoit cil (celui-ci) au ma-
tin parti de l'est (armée)ides François. Si très tôt
que le captai le vit, bien le reconnut, car il étoit
héraut au roi d'Angleterre j et lui demanda dont il
venoit, et si il savoit nulles nouvelles des François.
« En nom Dieu, monseigneur,diti], oil: jeme partis
hui matin d'eux et de leur route (troupe)j et vous
(i)Le f 5 de mai. J. D.
FROISSART. T. IV. l3
194 LES CHRONIQUES (i364)
quèrent aussi et ont grand désir de vous trouver. »
« Et quel part sent-ils, dit le captai, sont-ils deçe
le Pont-de-l' Arche ou delà? » — . <r En nom Dieu, dit
Faucon, sire, ils ont passé le Pont-de-1' Arche et Ver-
non, et soïit maintenant, je crois, assez près de
Pacy. » « Et quels gens sont-ils dit le captai, et
quels capitaines ont-ils? Dis le moi, je t'en prie, doux
Faucon. » « En nom Dieu, sire, ils sont bien mille
et cinq cents combattants, et toutes bonnes gens
d'armes. Si y sont messire Bertran du Guesclin qui
a la plus grand'route (troupe) de Bretons, le comte
de Auxerre , le vicomte de Beaumont , messire
Louis de Châlons, le sire de Beaujeu, monsire le
maître des arbalétriers , messire Farchiprêtre ,
messire Oudart de Renty; et si y sont de Gasco-
gne, votre pays, les gens le seigneur de Labre ih
(Albret), messire Petiton de Curton et messire Per-
ducas de Labreth (Albret) j et si y est messire
Aymon de Pommiers et messire le soudich de TEs-
trade. Quand le captai ouït nommer les Gascons si
fut durement émerveillé, et rougit tout de félonnie,
et répliqua sa parole en disant: « Faucon, Faucon,
est-ce à bonne vérité que tu dis que ces chevaliers
de Gascogne que tu noralnes sont là, et les gens le
seigneur de Labreth (Albret)?» <( Sire, dit le
héraut, par ma foi oil. » — « Et où est le sire de
Labreth (Albret), dit le captai? »— .« En nom Dieu,
sire, répondit Faucon, il est à Paris de-lez (près) le
régent le duc de Normandie qui s'appareille fort
pour aller à Rheims^ car on dit partout communé-
ment que dimanche qui vient il se fera sacrer et
(i364) I>E JEAN FROISSART. iQS
couronner. » Adonc mit le captai sa main à sa tête
et dit ainsi que par mautale^t (mécontentement) :
« Parle cap Saint Antoine, Gascons contre Gas-
cons s'éprouveront. »
Adonc parla le roi Faucon pour Pierre, un héraut
que Par chipr être envoyoit là ; et dit au captai:
« Monseigneur, assez près de ci m'attend un héraut
que Parchiprêtre envoie devers vous, lequel archi-
prêtre, à ce que je entends par le héraut, parleroit
volontiers à vous. » Dont répondit le captai et dit à
Faucon: « Faucon, dites à ce héraut François qu'il
n'a que faire plus avant, et qu'il dise à Tarchiprêtrc
que je ne vueil (veux) nul parlement à lui. » Adonc
s'avança messire Jean Jeviel (Jouel) et dit: « Sire,
pourquoi? » — « Espoir (peut-être) est ce pour notre
profit. » Dont, dit le captai: « Jean, Jean, non est;
mais est l'archiprêtre si hare.tierre (rusé) que s'il
venoit jusques à nous, en nous contant jangles(rail-
ieries) et bourdes (moqueries) il aviseroit et ima-
gineroit notre force et nos gens: si nous pourroit
tourner à grand dommage et à grand contraire: si
n'ai cure de ses grands parlements.» Adonc retou-
na le roi Faucon devers Pierre son Compagnon qui
Pattendoit au coron (coin) d'une haye, et excusa
monsire le captai bien et sagement, tant que le hé-
raut François en fut tout content et rapporta arrière
à l'archiprêtre tout ce que Faucon lui avoit dit
i3
196 LES CHRONIQUES (i364J
V www V»<WWVW%^/WVX,%^<%^^^
CHAPITRE CDLXXXVI.
Gomment les Navàrrois et les François sçurent
nouvelles les uns des autres; et comment le
captâl ordonna ses batailles.
A-iNsi eurent les Navarrois et les François connois-
sance les uns des autres, par le rapport des deux
hérauts. Si se conseillèrent et avisèrent sur ce et s'a-
dressèrent ainsi que pour trouver l'un l'autre.
Quand le captai eut ouï dire à Faucon quel nombre
de gens d'armes les François étoient et qu'ils étoient
bien quinze cents, il envoya tantôt certains mes-
sages en la cité d'Èvreux devers le capitaine; en lui
signifiant que il fit vider et partir toutes manières
de jeunes compagnons armés dont on se pouvoit
aider, et traire devers Coucherel (Cocherel)^ car il
pensoit bien que là en cet endroit trouveroit-il les
François j et sans faute quelque part qu'il les
trouvât, il les combattroit Quand ces nouvelles vin-
rent eu la cité d'Évreux à monseigneur Léger d'Or-
gesy , il les fit crier et publier, et commanda étroite-
ment que tous ceux qui à cheval étoient incontinent
se traissent (rendissent) devers le captai. Si en par-
tirent de rechef plus de six vingt compagnons jeu-
nes, de la nation de la ville.
Ce mercredi se logea à heure de nonne le captai
sur une montagne et ses gens tout environ j et les
François qui les désiroient à trouver chevauchèrent
avant, et tant qu'ils vinrent sur la rivière que on
(i?S64) DE JEAN FROISSART. 197
appelle au pays Yton ,et court autour devers Évreux ,
et nait de bien près de Conclies ^*^j et se logèrent
tout aisément ce mercredi à heure de relevée, en
deux beaux prés tout au long de cette rivière. Le
jeudi au matin se délogèrent les Navari^ois et en-
voyèrent leurs coureurs devant pour savoir si ils
orroient (entendroient) nulles nouvelles des Fran-
çois; et les François envoyèrent aussi les leurs pour
savoir si ils orroient nulles telles nouvelles des Na-
varrois. Si en rapportèrent chacun à sa partie, en
moins d'espace que de deux lieues, certaines nou-
velles; et chevauchoient les Navarrois, ainsi cpie
Faucon les menoit, droit à l'adresse (direction) le
chemin qu^il étoit venu. Si vinrent environ heure
de prime sur les plains (plaines) de Cocherel et vi-
rent les François devant eux qui jà ordonnoient
leurs batailles; et y avoit grand' foison de bannières
et depennons,et étoient par semblant plus tant et
demi qu'ils n'étoient Si s'arrêtèrent les dits Navar-
rois tous cois au dehors d'un petit bois qui là sied;
et puis se trairent (placèrent) avant les capitaines et
se mirent en ordonnance.
Premièrement ils firent trois batailles bien et
faiticement (régulièrement) tous à pied, et envoyer
rent leurs chevaux , leurs malles et leurs garçons en
ce petit bois qui étoit deJez (près) eux, et établirent
monseigneur Jean Jeviel (Jouel) en la première
bataille et lui ordonnèrent tous les Anglois hommes
(i) La rivière dUton preod sa source dans le Perche, passe k Évreux
et se jette dans TEure un peu au dessus du Pout-de-P Arche. J. D,
198 LES CHRONIQUES (i364)
d^armes et archers. La seconde eut le captai de
Bucli,et pouvoient bien être en sa bataille quatre
cents combattants, que uns que autres. Si étoient
de-lez (près) le captai de Buch le sire de Saux en
Navarre, un jeune chevalier et sa bannière, et
messire Guillaume de Gauville, et messire Pierre
de Saquen ville. La tierce eurent trois autres cheva-
liers, messire le bascle (bâtard) de Màreuil, messire
Bertran du Franc et messire Sanse Lopin j et étoient
aussi environ quatre cents armures de fer. Quand
ils eurent ordonné leurs batailles ils ne s'éloignè-
rent point trop Fun de l'autre, et prirent l'avantage
d^une montagne qui étoit à la droite mainentr'eux
et le bois, et se rangèrent tous de front sur cette
montagne pardevant leurs ennemis; et mirent en-
core , par grand avis, lé pennon du captai en un
fort buisson épineux , et ordonnèrent là entour
soixante armures de fer pour le garder et défendre.
Et le firent par manière d^étendart pour eux rallier,,
si par force d'armes ils étoient éparsj et ordonnèrent
encore que point ne se dévoient partir, ni descen-
dre de la montagne pour chose qui avenist (avint);,
mais si on les vouloit combattre on les allât là
quérir.
(î564) DE JEAN FROISSART. 199
%- WX ^<^ V'V% %.%^'V^'X'V^X'V^/W^'V % WV^^>/V% '1
CHAPITRE CDLXXXVII
€0MMENt MESSIRE BeRTRjLN DU GuESGLIN ET LES SEI-
Q.lfEURâ DB FrAICCQ ORDOnHERENT LEURS BATAILLES.
X OUT ainsi ordonné et rangé se tenoient Navar-
rois et Ânglois d^un côté sur la montagne que je
vous dis. Pendant ce ordonnoi^nt les François leurs
batailles; et en firent trois et une arrière garde.
La première bataille eut messire Bertran du
Guesclin atout (avec) les Bretons, dont je vous en
nommerai aucuns chevaliers et écuy ers, première-
ment monsire Olivier de Mauny et monsire Hervé
de Mauny, monsire Eon de Mauny frères et ne-
veux du dit monsire Bertran , monsire Geffroy Fei-
ron, monsire AUain de Saint Pot, monsire Robin
de Cuite, monsire Eustache et monsire AHain de la
Hqussoje, monsire Robert de Saint Père , monsir.e
Jean le Boier, monsire Guillaume Bodin, Olivier de
Quoyquen, Lucas de Maillechat, Geffroy de Que^
dillac, Geffroy Paien , Guillaume du Hallay,Jean
de Pairigny, Sevestre Budes, Berthelot d^Angoul-
levent, Olivier Feiron, Jean Feiron son frère et
plusieurs autres bons chevaliers et écuyers que je ne
puis mie tous nommer; et fut ordonné pour assem«
bler (attaquer) à la bataille du captaL
La seconde, le comte d'Auxerre ; et siétoient
avecques lui gouverneurs decette bataille le vicomte
de Beaumoat et messii*e Baudouin d'Ennequins
200 LES CHRONIQUES (i364)
maître des arbalétriers, et eurent avec eux les Fran-
çois, les Normands et les Picards, monsire Oudart
de Renty, monseigneur Enguerran d^Eudin, mon-
sire Louis de Haveskerques et plusieurs autres ba-
rons, chevaliers et écuyers.
La tierce eut Farchiprêtre et les Bourguignons,
avec lui monseigneur Louis de Châlons , le sei-
gneur de Beaujeu, monsire Jean de Vienne, monsire
Guy de Trelay, monsire Hugues de Vienne et
plusieurs autres^ et devoit assembler cette bataille
au bascle (bâtard) de Mareuil et à sa route (troupe).
Et l'autre bataille qui et oit pour arrière garde,
étoit toute pure de Gascons desquels messire
Aymemonde Pommiers, monseigneur le soudich
de PEstrade, messire Perducas de Labreth (Albret)
et monsire Petiton de Curton furent souverains et
meneurs. Or eurent là ces chevaliers Gascons un
grand ^dvis: ils imaginèrent tantôt l'ordonnance
du captai et comment ceux de son côté avoient mis
et assis son pennon sur un buisson, et le gardoîent
aucuns des leurs, car ils en vouloient faire étendard.
Si dirent ainsi ^ <c II est de nécessité que quand nos
batailles seront assemblées nous nous traions (por-
tions) de fait et adressons de grand' volonté droit au
pennon du captai, et nous mettrons en peine du
conquerre (conquérir): si nous le pouvons avoir, nos
ennemis en perdront moult de leur force et seront
en péril d'être déconfits.» Encore avisèrent ces dits
Gascons une autre ordonnance qui leur fut moult
profitable et qui leur parfit leur journée.
(i564) DE JEAN FROISSART. 201
k^^/^V^^VVV'vw^/v^'v^^^'V^^^^
CHAPITRE CDLXXXVIII.
Comment les Gascons s'avisèrent d'un bon ayis par
quelle manière le captal seroit pris et emporté
de la bataille,
Assez tôt après que les François eureot ordonnées
leurs batailles, les chefs de^ seigneurs se mirent en-
semble et se conseillèrent un grand temps comment
ils se maintiendroient^ car ils véoient (voyoient)
leurs ennemis grandement sur leur avantage. Là
dirent les Gascons dessus nommés une parole qui
fut volontiers ouïe: « Seigneurs^ bien savons que au
captât a un aussi preux chevalier et conforté de
ses besognes que on trouveroit aujourd'huy en tou-
tes terres^ et tant comme il sera sur la place et
pourra entendre à combattre il nous portera trop
grand dommage: si ordonnons que nous mettions à
cheval trente des nôtres^ tous des plus apperts et
plus hardis par avis, et ces trente n'entendront à
autre chose fors à eUx adresser vers le captai j et
pendant que nous entendrons à conquerre son pen-
non, ils se mettront en peine, par la force de leurs
coursiers et de leurs bras, à dérompre la presse et
de venir jusques au captai jet de fait ils prendront
le dit captai et trousseront et l'emporteront entr'eux
et mèneront à sauve té quelque part, et jà n'y atten-
dront fin de bataille. Nous disons aussi que si il peut
être pris ni retenu par telle voie , la journée sera
2oa LES CHRONIQUES (i364:)
nôtre, tant fort seront ébahis les gens de sa prise.
Les chevaliers de France et de Bretagne qui là
étoient accordèrent ce conseil légèrement, et dirent
quec'étoitunbon avis, et que ainsi seroit fait. Si
trièrent et élurent tantôt entr^eux et leur& batailles:
trente hommes d^armes des plus hardis et plus en-
treprenants par avis qui fussent en leurs routes
(troupes), et furent montés ces trente, chacun sur
bons coursiers, les plus légers et plus roides qui
fussent en la place, et se trairent (rendirent) d'un
lez (côté) sur les champs, avisés et informés quel
chose ils dévoient faire j et les autres demeurèrent
tous à pied sur les champs en leur ordonnance,,
ainsi qu'ils dévoient être.
WW%^%/%^'V%^VW'WV%^>%%fW\'%rl«.-«
CHAPITRE CDLXXXIX.
Comment les seigneurs ixe France eurent conseil
pour savoir quel cri ils crieroient et qui seroit^
LEUR chef; et COMMENT MESSIRE QjSRTRAN FUT ÉLU
A ETRE CHEF DE LA BATAILLE.
Quand ceux de France eurent tout ordonné à leur
avis leurs batailles, et que chacun sa voit quel chose
il de voit faire, ils regardèrent entr'eux et pourpar-
lèrent longuement quel cri pour la journée ils
crieroient, et à la quelle bannière ou pennon ils se
retrairoient (retireroient). Si y furent grand temp&
sur un état que de crier Notre Dame, Auxerre! et
de faire pour ce jour leur souverain le comte
(i564) DE JEAN FROISSART. ao3
d^Auxerre. Mais le dit comle ne s'y voulut oncques
accorder; ainçois (mais) se excusa moult douce-
ment, en disant: « Seigneurs , grands mercis de
l'honneur que vous me portez et voulez faire; mais
tant comme à présent je ne vueil (veux) pas cette,,
car je suis encore trop jeune pour encharger si
grands faix et telle honneur; et c'est la première
journée arrêtée où je fusse oncques; pourquoi vous
prendrez un autre que moi. Ci sont plusieurs bons
chevaliers, monseigneur Bertran, monseigneur l'ar-
chiprêtre, monseigneur le maître des arbalétriers ,
monseigneur Louis de Chapons, monseigneur Ayme-
mon de Pommiers ,.monsei[j>ieur Oudartde Renty,.
qui ont été en plusieurs grosses besognes et jour-
nées arrêtées , et savent mieux comment tels choses
se doivent gouverner que je ne fais; si m'en dépor-
tez (dispensez), et je vous en prie. » Adonc regar-
dèrent les chevaliers qui là étoient l'un l'autre, et
lui dirent: <c Comte d'Auxerre, vous êtes le plus
grand de mise, de terre et de lignage qui soit ci , si
pouvez bien par droit être chef.» « Certes, sei-
gneurs, vous dites votre courtoisie, je serai au-
jourd'hui votre compain (compagnon) et vivrai et
mourrai et attendrai l'aventure de-lez (près) vous;
mais de souveraineté n'y veuil ( veux ) je point
avoir. » Adonc regardèrent-ils l'un l'autre lequel
donc ils ordonneroient. Si y fut avisé et regardé
pour le meilleur chevalier de la place, et qui plus
s'étoit combattu de la main, et qui mieux sa voit aussi
comment tels choses se dévoient maintenir, messii e
B^tran du Guesclin^ Si fut ordonné de corami.a
2o4 LES CHRONIQUES (i364)
accord que oncrieroit, Notre Dame, Guesclin! et
que on s'ordonneroit cette journée du tout par le
dît messire Bertran.
Toutes choses faites et établies, et chacun sire
dessous sa bannière ou son pennon, ils regardoient
leurs ennemis qui étoieht sur le tertre et point ne
partoient de leur fort, car ils ne l'avoient mie en con-
seil ni en volonté^ dont moult ennuyoit aux François,
pourtant (attendu) que ils les véoient (vojoient)
grandement en leur avantage, et aussi que le soleil
commençoit haut à monter, qui leur étoitun grand
contraire , car il faisoit malement chaud. Si le res-
soignoient (redoutoient) tous les plus sursj car en-
core n'avoient ils trousses, ni porté vin ni vitaiHe
(vivres) avecques eux, qui rien leur vaulsist (va-
lut), fors aucuns seigneurs qui avoient petits flacons
pleins de vin, qui tantôt furent vidés. Et point ne
s'en étoient pourvus ni avisés du matin, pour ce
qu'ils se cuidoient (croyoient) tantôt combattre que
ils seroient là venus. Et non firent, ainsi qu'il appa-
rut^ mais les detrièrent (retardèrent) les Anglois et
les Navarrois par soutiveté (subtilité) ce qu'ils pu-
rent 5 et fut plus de remontée ainçois (avant) qulls
se missent ensemble pour combattre. Quand les sei-
gneurs de France en virent le convine (arrangement),
ils se remirent ensemble par manière de conseil , à
savoir comment ils se maintiendroient, et si on les
iroit combattre, ou non. A ce conseil n^étoient-ils
mie bien d'accord, car les aucuns vouloient que on
les allât requérir et combattre, comment qu'il futv
et que c'étoit grand blâme pour eux quand tant y
(i364) DE JEAN FROISSART. 2o5
mettoient : là débattoient les aucuns mieux avisés ce
conseils et disoient que si on les alloit combattre au
parti où ils étoient et ainsi arrêtés sur leur avan-
tage, on se mettroit en très grand péril; car des
cinq ils auroient les trois. Finalement, ils ne pou-
voient être d'accord que de eux aller combattre.
Bien véoient (voy oient) et considéroient les Navar-
roisla manière d'eux; et disoient: «Véez (voyez)
les ci, ils viendront tantôt à nous pour nous com-
battre, et en sont en grand' volonté. » Là avoit au-
cuns chevaliers et écuyers Normands, prisonniers
entre les Anglois et Navarrois, qui étoient reçus
sur leur foi; et les laissoient paisiblement leurs maî-
tres aller et chevaucher, pourtant (attendu) qu'ils
ne se pouvoient armer devers les François. Si di-
soient ces prisonniers aux seigneurs de France:
«Seigneurs, avisez vous, car si la journée d'huy
se départ sans bataille, vos ennemis seront demain
trop grandement réconfortés; car on dit entr'eux
que messire Louis de Navarre y doit venir avec bien
trois cents lances. » Si que ces paroles inclinèrent
grandement les chevaliers et les écuyers de France
à combattre, comment qu'il fut, les Navarrois; et
en furent tous appareillés et ahatiz (empressés) par
trois ou par quatre fois. Mais touj ours vainquoient les
plus sages, et disoient: «Seigneurs, attendons en-
core un petit et véons (voyons) comment ils se main-
tiendront; car ils sont bien si grands et si présomp-
cieux (présomptueux) que ils nous désirent autant
à combattre, que nous faisons eux. » Là en y avoit
plusieurs durement foulés et mal menés pour la
».
^o6 LES CHRONIQUES (i364)
grand' chaleur que il faisoit; car il étoit sur l'heure
de nonne: si avoient ieuné toute la matinée, et
étoient armés et férus de soleil parmi leurs armures
qui étoient échaufiees. Si disoient bien les dits Fran-
çois: K Si nous allons combattre ni lasser contre cette
montagne, au parti où nous sommes, nous serons
perdus d'avantage^ mais retraions (retirons) nous
mais huy en nos logis, et demain aurons autre con-
seil. » Ainsi étoient-ils en diverses opinions.
CHAPITRE CDXC
Comment, par le conseil de messire Bertraw, les
François firent semblant de fuir; et comment
l*archiprêtre se partit de la bataille.
Ou AND les chevaliers dq France, qui ces gens, sur
leur honneur,avoient à conduire et à gouverner, vi-
rent que les Navarrois et Anglois d'une sorte nepar-
tiroient point de leur fort, et que il étoit jà haute
nonne 3 et si oy oient les paroles que les prison-
niers François qui venoient de l'ost (armée) des
Navarrois leur disoient, et si véoient (voyoient) la
greigneur (majeure) partie de leurs gens durement
foulés et travaillés pour le chaud, si leur tournoit à
grand' déplaisance. Si se remirent ensemble et eurent
autre conseil, par l'avis de messire Bertran du
Guesclin qui étoit leur chef et à qui ils obéissoient
•f Seigneurs, dit-il, nous véons (voyons) que nos en-
nemis nous détrient (difierent)à combattre j et si en
(i364) DE JEAN FROISSART. 207
ont grandVolonté , si comme je pense ^ mai^ point
ne descendront de leur fort, si ce n'est par un parti
que je vous dirai. Nous ferons semblant de nous
retraire (retirer) et de non combattre meshui; aussi
sont nos gens durement foulés et travaillés pour
le chaud j et ferons tous nos varlets, nos harnois et
nos chevaux passer tout bellement et ordonnément
outre ce pont et retraire (retirer) à nos logis, et tou-
jours nous tiendrons sur aile et entre nos batailles
en aguet, pour voir comment ils se maintiendront:
si ils nous désirent à combattre ils descendront de
leur montagne et nous viendront requerre tout au
plein. Tantôt que nous verrons leur convine (ar-
rangement), si ils le font ainsi, nous serons tous
appareillés de retourner sur eux^ et ainsi les aurons
nous mieux à notre aise. » Ce conseil fut arrêté de
tous, et le retinrent pour le meilleifr entr'eux. Adonc
se retraist (retira) chacun sire entre ses gens et des-
sous sa bannière ou pennon, ainsi comme il devoit
être; et puis sonnèrent leurs trompettes et firent
grand semblant d'eux retraire (retirer), et comman-
dèrent tous chevaliers et écuyers et gens d'armes
leurs varlets et garçons à passer le pont et mettre
outre la rivière leurs harnois. Si en passèrent plu-
sieurs en cet état, et presque ainsi que tous, et
puis aucunes gens d'armes faintement (doucement).
Quand messire Jean Jeviel (Jouel),qui étoit appert
chevalier et vigoureux durement, et qui avoit grand
désir des François combattre, aperçut la manière
comment ils •se retraioient (retiroient), si dit au
captai ; «Sire, sire, descendons appertement,ne véez
ao8 LES CHRONIQUES (i364)
(voyéz)vous pas comment les François s'enfuient? »
Donc répondit le captai et dit: «Messire Jean,mes-
sire Jean,ne croyez jaque si vaillants hommes qu'ils
sont s'enfuient ainsi; ils ne le font fors que par ma-
lice et pour nous attraire (attirer).» Adonc s'avança
messire Jean Juiel (Jouel) qui moult en grand
désir étoit de combattre, et dit à ceux de sa route
(troupe) , et en écriant Saint George : a Passez
avant, qui m'aime si me suive, je m'en vais com-
battre.» Donc se hâta, son glaive en son poing, par-
devant toutes les batailles; et jà étoit avalé (descen-
du) jus (à bas) de la montagne, et une partie de ses
gens,ainçois (avant) que le captai se partit. Quand le^
captai vit que c'étoit acertes (sérieux) et que Jean
Juiel (Jouel) s'en alloit combattre sans lui, si le tint
à grand' présomption et dit à ceux qui de-lez (près)
luiétoient: « Allons, descendons la montagne ap-
pertement, messire Jean Juiel (Jouel) ne se combat-
tra point sans moi. » Donc s'avancèrent toutes les
gens du captai, et il premièrement , son glaive
en son poing. Quand les François qui étoient en
aguetle virent venu et descendu au plain (plaine),
si furent tous réjouis et dirent entr'eux : ne Véez ci
(voici) ce que nous demandions liuy tout le jour. »
Adonc retournèrent ils tous à un faix, en grand'
volonté de recueillir leurs ennemis, et écrièrent
d'une voix, Notre Dame, Guesclin! Si s'adressèrent
leurs bannières devers les Navarrois et commencè-
rent les batailles à assaillir de toutes parts et tous à
pied. Et véez cy (voici) venir monseigneur Jean
Juiel (Jouel) tout devant, le glaive au poing> qui
(1564) DE JEAN FROISSART. 209
courageusement vint assembler (attaquer) à la ba-
taille des Bretons, desquels messire Bertran étoit
chef^ et là fit maintes grands appertises d'armes,
car il fut hardi chevalier durement Donc s'espardi-
rent (dissipèrent) ces batailles, ces chevaliers et ces
écuyers sur ces plains (plaines), et commencèrent à
lancer, à férir et à frapper de toutes armures, ainsi
que ils les avoient à main, et à entrer Tun en l'autre
par vasselage (bravoure), et eux combattre de grand*
volonté. Là crioient les Anglois dt les Navarrois
d'un lez (côté) , Saint George, Navarre! Et les
François, Notre Dame G uesclinl Là furent moult
bons chevaliers du côté des François, pr.emièrement
messire Bertran du Guesclin , le' jeune comte
d'Auxerre, le vicomte de Beaumont^ messire Bau-
douins Dennequius, messire Louis deChâlons,le
jeune sire de Beau jeu, messire Anthoine qui là leva
bannière, messire Louis de Havesquierque, messire
Oudard de Renty, messire Enguerran d'Eudin. Et
d'autre part les Gascons qui avoient leur bataille
et qui se combattoient tout à part eux, premièrement
messire Aymon de Pommiers, messire Perducas
de Labreth (Albret), monseigneur le soudich de
l'Estrade, messire Petiton de Courton et plusieurs
autres tous d'une sorte. Et s'adressèrent ces Gas-
cons à la bataille du captai et des Gascons : aussi
ils avoient grand' volonté d^eux trouver. Là eut
grand butin et durpoigneis (combat), et fait maintes
grands appertises d'armes. Et pour ce que en armes
on ne doit point mentir à son pouvoir, on me pour-
roit demander que Parchiprêtre qui là étoit, un
FROISSART. T. IV. l4
a 10 LES CHRONIQUES (i364)
grand capitaine, étoit devenu, pour ce que je n'en
fais nulle mention. Je vous eu dirai la vérité. Si
très-tôt que l'archiprêtre vit rassemblement de la
bataille, et que on se combattroit, il se bouta hors
des routes (troupes) : mais il dit à ses gens et à celui
qui portoit sa bannière : «c Je vous ordonne et com-
mande, sur quanque (tout ce que) vous vous pouvez
méfaire envers moi , que vous demeurez et attendez
fin de journée^ je me pars sans retourner; car je ne
me puis huy combattre ni être armé contre aucun
des chevaliers qui sont par delà; et si on vous de-
mande de moi, si en répondez ainsi à ceux qui en
parleront.» Adonc se partit-il et un sien écuyer
tant seulement, et repassa la rivière et laissa les au-
tres convenir. Oncques François ni Bretons ne s'en
donnèrent garde, pourtant (attendu) que ils véoient
(voy oient) ses gens et sa bannière jusques en la fin
de la besogne, et le cuid oient (crojoient) de-lez
(près) eux avoir. Or vous parlerai de la bataille,
comment elle fut persévérée, et des grands apper-
tises d'armes qui y furent faites cette journée.
<VVVV'V«%'VV'VVV%^>^>^V«iV^VVV^VV^'V%^\'V«.\/V%>/VVXV%>^V%V^>%V^>%X/VXVV^ V«/V%<%%%'W ^^^
CHAPITRE CDXCI.
Comment le captal fut ravi et emporté de la ba-
taille, VOYANTS toutes SES GENS, DONT FORTEMENT
FURENT COURROUCÉS.
JDu commencement de la bataille, quand messire
Jean Juiel (Jouel) fut descendu et toutes gens le
(i364) DE JEAN FROISSART. 211
suivoient du plus près qu'ils pou voient, et même-
ment le captai et sa route (troupe), ils Guidèrent (cru-
rent) avoir la journée pour eux ^ mais il en fut tout
autrement Quand ils virent que les François étoient
retournés par bonne ordonnance, ils connurent tan-
tôt que ils s'étoient forfaits: néanmoins comme
gens de grand' emprise ils ne s'ébahirent de rien,
mais eurent bonne intention de tout recouvrer par
bien combattre. Si reculèrent un petit et se remi-
rent ensemble; et puis s'ouvrirent et firent voie à
leurs archers qui étoient derrière eux , pour traire
(tirer). Quand les archers furent devant, si se élar-
girent et commencèrent à traire (tirer) de grand'
manière; mais les François étoient si fort armés et
paveschiez (abrités) contre le trait, que oncques ils
n'en furent grevés, si petit non, ni pour ce ne laissè-
rent-ils point à combattre: mais entrèrent dedans les
Navarrois et Anglois tous à pied , et iceux entr'eux
de grand volonté. Là eut grand bouteis (mêlée)
des uns et des autres, et toUoient (tiroient) Tun
Fautre, par force de bras et de luter, leurs lances et
leurs haches et les armures dont ils se combattoient,
et se prenoient et fiançoient prisonniers Pun l'autre;
et se approchoient de si près que ils se combattoient
main à main si vaillamment, que nul ne pourroît
mieux. Si pouvez bien croire que en tel presse et en
tel péril il en y avoit des morts et des renversés
grand' foison; car nul ne s'épargnoit d'un côté ni
d'autre. Et vous dis que les François n'avoient que
faire de dormir ni de reposer sur leur bride, car ils
avoient gens de grand fait et de hardie entreprise à
14*
212 LES CHRONIQUES (i364)
la main: si convenoit chacun acquitter loyalement à
son pouvoir et défendre son corps et garder son pas
et prendre son avantage quand il venoità point,-
autrement ils eussent été tous déconfits. Si vous dis
pour vérité que les Picards et les Gascons y furent
là très bonties gens et y firent plusieurs belles ap-
pertises d'armes.
Or vous vueil (veux) je compter des trente qui
étoient élus pour eux adresser au captai, et trop
bien montés sur fleurs de coursiers. Ceux qui n'en-
tendoient à autre chose que à leur emprise, si
comme chargés étaient, s'en vinrent tous serrés là
où le captai étoit, qui se combattoit moult vaillam-
ment d^une hache, etdonn oit les coups si grands que
nul ne Fosoit approcher, et rompirent la presse par
force de chevaux, et aussi parmi l'aide des Gascons
qui leur firent voye. Ces trente ^ui étoîent trop Lien
montés, ainsi que vous savez ^ et qui savoient quel
chose ils dévoient faire, ne voulurent mie ressoi-
gner (redouter) la peine et le péril j mais ^vinrent
jusques au captai et l'environnèrent, et s'arrêtèrent
du tout sur lui, et le prirent et embrassèrent de fait
entr'eux parforce, et puis vidèrent la place, etl'em-
portèrent en cet état. Et en ce lieu eut adonc grand
débat et grand abatis et dur hu tin (combat)^ et se
commencèrent toutes les batailles à converser cette
part, car les gens du captai qui sembloient bien for-
cennés crioient: « Rescousse (secours) au captai,
rescousse! » Néanmoins ce ne leur put rien valoir
ni aider: le captai en fut porté et ravi en la ma-
nière que je vous dis, et mis à sauveté. De quoi à
(i564) DE JEAN FROISSART. 2x3
l'heure que ce avint on ne savoit encore lesquels en
auroient le meilleur.
%/»».W»%<WV»% % iV % '^A^'W^%^^V»%»^<V%WW^»V^^)%^^><.^<V^^
CHAPITRE CDXCII.
Gomment le pennon du captal fut conquis; et
GOMMENT LES NaVARROIS ET LES ÂNGLOIS FURENT^
TOUS MORTS OU PRIS.
JliN ce touillis (combat) et en ce grand hutin (mêlée)
et froissis, et que Navarrois et Anglois entendoient
à suir (suivre) la trace du captal qu'ils en véoient
(voy oient) mener et porter devant eux, dont il sem-
bloit qu'ils fussent tous^forcennés, messire Aymon
de Pommiers, messire Petiton de Courton, monsei-
gneur le soudich de l'Estarde (l'Estrade) et les gens
le seigneur de Labreth (Albret) d'une sorte, enten-
dirent de grand' volonté à eux adresser au pennon
du captal qui étoit en un buisson , et dont les Na-
varrois faisoient leur étendard. Là eut grand hutin
et fortô bataille, car il étoit bien gardé et de bonnes
gens^ et par spécial, messire le basele (bâtard) de
Mareuil et messire Geflfroy de Roussillon y étoient
Là eut faites maintes appertises d'armes , maintes
prises et maintes rescousses, et maints hommes bles-
sés et navrés et renversés par terre. Toutes fois, les
Navarrois qui là étoient de-lez (près) le buisson et
le pennon du captal furent ouverts et reculés par
force d'armes, et mort le basele (bâtard) de Mareuil
2i4 LES CHRONIQUES (i564)
et plusieui*s autres j et pris messii'e Geffroy de Rous-
sillon et fiancé prisonnier de monseigneur Aymon
de Pommiers, et tous les autres qui là étoient ou
morts ou pris, ou reculés si avant qu'il n'en étoit
nulles nouvelles entour le buisson quand le pennon
du captai fut pris, conquis et descirez (déchiré) et
rué par terre. Pendant que les Gascons entendoient
à ce faire, les Picards, les François, les Bretons, les
Normands et les Bourguignons se combattoient
d'autre part moult vaillamment j et bien leur étoit
besoin, car les Navarrois les avoient reculés; et étoit
demeuré mort entre eux le vicomte de Bcaumont,
dont ce fut dommage; car il étoit à ce jour jeune
chevalier et bien taillé de valoir encore grand^
chose. Si l'avoient ses gens à grand meschef porté
hors de la presse arrière de la bataille , et là le gar-
doient Je vous dis, si comme j'ai ouï recorder à
ceux qui y furent d'un côté et d'autre, que on n'a-
voit point vu la pareille bataille d'autelle (semblable)
quantité de gens être aussi bien combattue comme
celle fut; car ils étoient tous à pied et main à main.
Si s'entrelaçoient Fun dedans l'autre et s'éprou-
voient au bien combattre de tels armures qn'ils pou-
voient, et par spécial de ces hadies donnoient-ils si
grands horions que tous s'étonnoient
Là furent navrés et durement blessés messire
Petiton de Courton et monseigneur le soudich de
l'Estarde (Estrade), et tellement que depuis pour
la journée ne se purent aider. Messire Jean Juiel
(Jouel) par qui la bataille commença et qui de pre-
mier moult vaillamment àvoit assailli et envahi les
(i564) -DE JEAN FROISSART. .ii5
François y fit ce jour maintes grands appertises
d'armes, et ne daigna oncques reculer, et se com-
battit si vaillamment et si avant qu'il fut durement
blessé en plusieurs lieux au corps et au chef, et fut
pris et fiancé prisonnier d'un écujer de Bretagne
dessous monseigneur Bertran du Guesclin: adonc
fut-il porté hors de la presse ^'l Le sire de Beaujeu,
messire Louis de Châlons, les gens de l'archiprêtre
avec grand' foison de bons chevaliers et écuyers de
Bourgogne se combattoient vaillamment d'autre
part; car une route (troupe) de Navarrois et les gens
monseigneur Jean Jouel leur étoient au devant. Et
vous dis que les François ne l'a voient point davan-
tage, car ils trouvoient bien dures gens d'armes
merveilleusement contre eux. Messire Bertran et ses
Bretons se acquittèrent loyalement et bien se tinrent
toujours ensemble, en aidant Fun l'autre. Et ce qui
déconfit les Navarrois et Anglois ce fut la prise du
captai qui fut pris dès le commencement, et le con-
quêt de son pennon où ses gens ne se purent rallier.
Les François obtinrent la place, mais il leur coûta
grandement de leurs gens j et y furent morts le vi-
comte de Beaumont, si comme vous avez oui, mes-
sire Baudouins Dennequins maître des arbalétriers,
messire Louis de Havesquierques et plusieurs au-
tres. Et des Navarrois morts un baûneret de Na-
varre qui s'appeloit le sire de Saulx; et grand^ foison
de ses gens de-lez (près) lui, et mort le bascle
(i) Ce qui suit est omis dans les imprimés jusqu^à ces mots: Les
Franqois obtitwent la place. 1. D.
sn6 LES CHRONIQUES (i564>
(bâtard) de Mareuil, un appert chevalier durement^
si comme dessus est dit j et aussi mourut ce jour pri-
sonnier raessire Jean Jouet Si furent pris messire
Guillaume de Gauvillc, messire de Saquenville,
messire GefFroy de Roussillon, messire Bertran du
Franc et plusieurs autres: petit s'en sauvèrent que
tous ne fussent ou morts ou pris sur la place. Cette
bataille fut en Normandie assez près de Cocherel,
par un jeudi le seizième ^^^ jour de mai Fan de
grâce i364.
CHAPITRE CnXCIII.
Comment messire Bertran et les François se par.-^
TIRENT DE CoCHEREL ATOUT (AVEC) LEURS PRISON-
NtERS ET s'en VINRENT A B.0UEN.
Après cette déconfiture, et que tous les morts
étoient jà dévêtus, et que chacun entcndoit à ses
prisonniers si il les avoit, ou à lui mettre à point
si blessé étoit, et que jàla greigneur (majeure) par-
tie des François avoit repassé le pont et la rivière
et se retraioient (retiroient) à leurs logis, tous
lassés et foulés, furent-ils en aventure d'avoir au-
cuu meschef dont ils ne se donnoient de garde ^''l Je
{i)h». plupart des nunuscritset les impriim^s portent: Le^vinçt-^
fjfualrième Jour de mai f mais les autres historiens, les monuments et la
»uite des éyéiiem^nts autorisent la leçon du texte quoiip^elle ne Sjoit
lournie <|ue par un seul maiiuscrit. J. D^
(2) Le reste de ce chapitre et le suivant sont très aj^régés dan$ Us^
iiuprimés. J..D^
(i564) DE JEAN FROISSART. 217
vous dirai comment. Messire Guy de Gauville , fils à
monseigneur Guillaume qui pris étoit sur la place^
étoit parti de G3nches, une garnison Navarroise^ car
il avoit entendu que leurs gens se dévoient combat-
tre, ainsi qu'ils firent, et durement se étoit hâté
pour être à cette journée, où à tout le moins il es-
péroit que à lendemain on se combattroit. Si vouloit
être de-lez (près) le captât, comment qu'il fut, et
avoit en sa route (troupe) environ cinquante lances
de bons compagnons , et tous bien montés. Le dit
messire Guy et sa route (troupe) s'en vinrent tout
brochant (éperonnant) le grand galop jusques en la
place où la bataille avoit été. Les François qui
étoient derrière et qui nulle garde ne s^en donnoient
de cette survenue sentirent l'eflTroy (bruit) des che-
vaux^ si se boutèrent tantôt ensemble en écriant:
« Retournez , retournez , veci les ennemis? » De
cet effroy furent les phisieurs moult effrayez , et
là fit messire Aymon de Pommiers à leurs gens
un grand confort: encore étoit il, et toute sa route
(troupe), en la place. Sitôt comme il vit ces Na-
varrois approcher il se retraist (retira) sur dextrc
et fit déveloper son pennon et lever et mettre tout
haut sur un buisson par manière d'étendard, pour
rassembler leurs gens. Quand messire Guy de Gaur
ville qui en hâte étoit adressé sur la place en vit la
manière , et reconnut le pennon monseigneur
Aymon de Pommiers, et ouït écrier, Notre Dame
Guesclîn! et n^aperçut nul de ceux qu'il deman-
doit,mais en véoit (voyoit) grand'foison de morts
gésir par terre, si connut tantôt que leurs gen«^
ai8 LES CHRONIQUES (i364)
avoient été déconfits et que les François avoient
obtenu la place. Si fit tant seulement un pigneis,
(rassemblement), sans faire nul semblant de com-
battre, et passa outre assez près de monseigneur
Aymon de Pommiers qui étoittout appareillé de
lui recueillir, s'il se fut trait (rendu) avant j et s'en
r^alla son chemin ainsi comme il étoit venu: je crois
bien que ce fut devers la garnison de Couches ^'l
Or parlerons-nous des François comment ils per-
sévérèrent La journée, ainsi que vous avez entendu,,
fut pour eux, et repassèrent le soir la rivière outre
et se retrairent (retirèrent) à leurs logis et se aisèrent
de ce qu'ils avoient Si fut Tarchiprêtre durement
demandé et déparlé ( blâmé ) quand on s'aperçut
qu'il n'avoit pas été à la bataille et qu'il s'en étoit
parti sans parler. Si Texcusèrent ses gens au mieux
qu'ils purent. Et sachez que les trente qui le captaL
ravirent, ainsi que vous avez ouï, ne cessèrent onc-
ques de chevaucher, si Feurent amené au châtel de
Vernon, et là dedans mis à sauveté. Quand ce vint
à lendemain, les François se délogèrent et trous-
sèrent t(^t et chevauchèrent pardevers Vernon pour
venir en la cité de Rouen j et tant firent qu'ils y
(i) La description de la bataille de Cocherd est peut-être un des.
meilleurs morceaux de rhîstoire deFroissart: elle est décrite ayec
beaucoup de chaleur et T historien parolt avoir été très bien informé
de toutes les circonstances de cet événement. On doit cependant ob-
server que son récit di£fére en plusieurs points de celui du continua-
teur de Nangis, et des auteurs qui ont écrit la vie de du Guesclin. On
trouve aussi dans ces ouvrages des détails que FroissartnV point
rapportés, des divers récits sont recu^llis et combinés dans les Mé-^
moires de Charles le Mauvais, T. t. Part. 2. P. 26 et suiv. jusqu^à la
P. 54.J.D.
(i364) DE JEAN FROISSART. 219
parvinrent. En la cité et au châtel de Rouen laisse-
rent-ils une partie de leurs prisonniers et s'en re-
tournèrent les plusieurs à Paris, tous liez (gais) et
tous joyeux; car ils avoient eu une moult belle jour-
née pour eux, et moult profitable pour le royaume
de France. Car si le contraire fut avenu aux Fran-
çois, monseigneur le captai eut fait un grand essart
(ravage) en France j car il avoit empris et en propos
de chevaucher jusques à Rhèims au devant du duc
de Normandie qui jà y étoit venu pour lui faire
couronner et consacrer, et la duchesse sa femme
avec lui: mais Dieu ne le voulut mie consentir. Ce
doit-len (on) moult bien espérer.
CHAPITRE CDXaV.
Comment le duc de Normandie fut moult réjoui
DE LÀ déconfiture DU càptàl; et comment il fut
COURONNÉ À ROI A GRAND* SOLEMNITÉ.
J^Es nouvelles: s'espardirent (répandirent) en plu-
sieurs lieux que le captai étoit pris, et toutes ses gens
rués jus (à bas). Si en acquit messire Bertran du
Guesclin grand'grâce et grand'renommée de toutes
manières de gens au royaume de France j et en fut
son nom moult élevé. Si vinrent les nouvelles jus-
ques au duc de Normandie qui étoità Rheimsj si
s'en réjouit grandement, et en loua Dieu plusieurs
fois. Si en fut sa cour et toutes les cours des sei-
220 LES OffiONIQUES (i564)
gneui^s qui là étoient venus à son couronnement
plus liées (gaies) et plus joyeuses. Ce fut le jour de
la Trinité Fan de grâce i364, que le roi Char^
les, ains-né (aîné) fils du roi Jean de France, fut
couronné et consacré à roi en la grand'égîise Notre
DamedeRheims, et aussi madame la reine sa femme,
fille au duc Pierre de Bourbon, de révérend père
en Dieu monseigneur Jean de Craon archevêque de
Rheiras. Là furent le roi Pierre de Chypre, le duc
d'Anjou, le duc de Bourgogne, le duc de Luxem-
bourg et de Brabant oncle au dit roi, le comté
d'Eu, le comte de Dampmartin, le comte de Tan-
carville, le comte d^e Vaudemont, m^ssire Robert
d'Alençon, l'archevêque de Rouen et tant de pré-
lats et de seigneurs que je ne les aurois jamais tous
nommés: si m'ea passerai brièvement.
Si furent adonc les fêtes et les solemnités gran-
des, et demeurèrent le roi de France et la reine en
la cité de Rheims cinq jours. Si y eut grandi» dons et
beaux joyaux donnés et présentés aux seigneurs •
étrangers, dont la plus grand'partie prirent là congé
au dit roi et retournèrent en leurs lieux. Si re-
tourna le roi de France devers Paris à petites jour-
nées et à grailds ébatements , et grand''fbison de pré-
lats et de seigneurs avec lui, et toujours le roi de
Chypre en sa compagnie. On ne vous pourroitmie
dire ni recorder en un jour d'été les solemnités m
les reviaulx (réjouissances) que on lui fit en la cité
de Paris quand il y entra ^'^ Si éloient jà revenus à
(i) On Ut dans les Chroniques de France ÇT. 3. Gfaap. i) que le rot
(i364) DE JEAN FROISSAKT. 221
Paris la greigneur (majeure) partie des seigneurs
et des clievaliers qui avoient été à la besogne de
Cocherel. Si leur fit le roi grand'fête et les vit moult
volontiers, et par spécial monseigneur Berlran du
Guesclin ^'^ et les chevaliers de Gascogne, monsire
Aymon de Pommiers et les autres; car le sire de
Labreth (Albret) avoit été à son couronnement
» w%
CHAPITRE CDXCy.
Comment le roi Charles donna a messire Philippe
SON FRÈRE la D0CHÉ DE BouRGOGNE; ET COMMENT
LE DIT ROI l'envoya EN PrANCE CONTRE LES Na-
VARROIS ET LES ENNEMIS DU ROYAUME.
A LA revenue du roi de France à Paris fut pourvu ^'^
et revêtu de la duché de Bourgogne messire Phi-
*
reWnt k Paris le mercredi a3 juin. Il 7 a faute ou pour le jour de la
semaine ou pour le quantième du mois; carie mercredi dout il s^a^t
étoitle ^1 iuin. J. D*
^(i) Le roi ne borna pas la sa reconnoissance envers du Guesclin; il
lui donna le comté de Longue ville confisqué sur le roi de Nayarre.
Les lettres de cette donation sont datées du 27 mai, dix jours après
la bataille de Cocherel. Elles sont imprimées dans Thistoire de du
Guesclin par du Cbâtelet , P. 297. Observons en passant que Phistorien
s'^est mépris lorsqu^il dit que le comté de Loogucyllle fut donné à du
Guesclin en échange du captai de Bucb , il n'*en est rien dit dans les
lettres; et on lit dans nue autre pièce conservée au trésor des chartes
( Navarre, Layette 4* P- 6 ) q"C le captai avoit été cédé au roi non par
du Guesclin, mais par Rolant Bodin écujer qui Pavoit fait prisonnier.
Cette pièce a été publiée dans les Mémoires de Charles le Mauvais,
T..i.Part:a.P.54.J.D.
(2) On ne doit point entendre par la manière dont s^ezprime Frois-
aî22 LES CHRONIQUES (i564)
lippe son mains-né (puiné) frère ^ et se partit de Pa-
ris à (avec) grands gens et en alla prendre la saisine,
la possession et Fhommage des barons, chevaliers,
des cités, châteaux et bonnes villes de la dite du-
ché. Quand le duc de Bourgogne eut visité tout son
pays il retourna en France en grand soûlas (plaisir)
et ramena avecques lui son compère monseigneur
l'archiprêtre, etle rapaisa (reconcilia) au roi, parmi
bonnes excusations que le dit archiprêtre montra
au dit roi de ce que à la journée de Cocherel il ne
se put armer contre le captai qui étoit adonc amené
à Paris de-lez (près) le roi et qui avoit juré à là tenir
prison; etàlaprièredu seigneur de Labreth (Albret)
et des Gascons lui avoit le dit roi élargi cette grâce,
lequel captai aida moult à excuser l'archiprêtre de-
vers le roi et les chevaliers de France qui parloient
vilainement sur sa partie. Et aussi il avoit de nou-
vel fait aucuns beaux services au roi de France et
au duc de Bourgogne; car il avoit en la dite duché
de Bourgogne rué jus (^à bas) au dehors de Dijon
bien quatre cents pillarts desquels Guiot Dupin,
Talebart Talebardon, et Jean du Chaufour étoient
meneurs et conduiseurs et capitaines; pourquoi le
roi descendit plus légèrement à lui faire grâce et
pardonner son mautalent (mécontentement).
Si fit le dit roi en ce temps couper le chef à mon-
sart que Charles V donna k son frère Philippe le duché de Bourgogne:
le roi Jean lui en ayoit fait don par ses lettres du 6 septembre i363,
ainsi qu''onra remarqué sous cette année. Il ne s^agit donc ici que de
la confirmation de cette donation par Charles V en faveur de son frère
qu'ail admit à Phommage le même jour 3i mai i364 , suivant les Chrou.
de France , ( ubi sup. ) J. D.
(i364) DE JEAN FROISSART. 223
seigneur Pierre de Saquen ville en la cité de Rouen ,
pourtant (^attendu) qu'il avoit été Wavarrois^ et
messire Guillaume de Gauville n'en eut mie eu
moins si n'eut été mèssire Guy son fils qui signifia
au roi de France que si on faisoit mourir son père,
ni autres griefs , il le feroit semblablement à monsei-
gneur Braimont de Laval, un grand seigneur de
Bretagne, qu'il tenoit son prisonnier au châtel d'É-
vreux. De quoi le lignage du chevalier qui sen-
toient leur cousin en ce péril, en parlèrent au roi et
firent tant que par échange ils r'eurent monsei-
gneur Braimont; et messire Guillaume de Gauville
fut délivré. Ainsi se portèrent les parcons (parta-
ges). Si fut envoyé le captai de Paris à Meaux en
Brie; et là tenoit prison, pendant que le duc de
Bourgogne fit une chevauchée en Beauce dont je
vous parlerai. Mais ainçois (auparavant) raquitta
messire Bertran du Guesclin le châtel de RoUeboise
dont Wautre Obstrate étoît capitaine; mais ainçois
(avant) qu'il le voulsist (voulut) rendre il en eut une
grand'somme de florins, ne scais, cinq ou six mille
francs et puis s'en retourna arrière en Brabant dont
il étoit. Encore se tenoîent plusieurs forteresses en
Normandie , en Caux , ou Perche , en Beauce et
ailleurs, qui trop fort hérioient (harassoient) le
royaume de France, les aucuns du roi de Navarre,
et les autres d'eux mêmes, pour piller et pour rober
sur le royaume de France, à nul titre de raison. Si
en déplaisoit grandement au roi de France; car les
complaintes en venoient tous les jours à lui: si y
♦voulut pourvoir de remède et y envoya son firère le
224 LÈS CHRONIQUES (i564)
duc de Bourgogne et grand'foison de bons cheva-
liers et écuyers en sa compagnie j et fit le dit duc son
mandement et son amas de gens d'armes en la cité
de Chartres. Si se partirent de là quand tous furent
ensemble, et se retrairent (retirèrent) pardevers
Marceran ville, un moult fort châtel que les Navar-
roistenoient^etpour contraindrele dit châtel mieux
à leur aise ^ ils en firent mener et charrier avec eux
plusieurs engins (machines) de la cité de Charties.
Si étoient en la compagnie du duc de Bourgogne
messire Bertran du Guesclin, messire Boucicaut
maréchal de France, le comte d'Auxerre, messire
Louis deChâlonSjle sire de Beau jeu, messire Ayme-
mon de Pommiers, le sire de Raineval, le Bègue
de Yilainnes, messire Nicoles de Ligne maître des
arbalétriers pour le temps , messire Oudart de
Renty , messire Enguerran d'Eudin et plusieurs
autres bons chevaliers et écuyers. Si s'aroutèrent
(assemblèrent) ces gens d'armes pardevers Marce-
renville j et étoient cinq mille combattants. Quand ils
se virent si grand' foison sur les champs, si eurent
conseil qu'ils se partiroient en trois parties, pour
plus contraindre leurs ennemis j desquelles parties
messire Bertran du Guesclin en prendroit jusques à
mille combattants, et s'en iroit pardevers Cotentin et
sur les marches de Cherbourg pour garder là les
frontières, que les Navarrois ne fissent nul dom-
mage au pays de Normandie. Si se partit le dit mes-
sire Bertran de la route (troupe) du duc, et em-
mena avecques lui monseigneur Louis de Sancerre,
le comte de Joigny, monseigneur Arnoul d'André-
Cl 564) Jf>E JEAN FROISSART. 9.95
lien (Audeneham) et grand'foison de chevaliers et
d'écuyers de Bretagne et de Normandie. Uautre
charge eut dessous lui messire Jean de la Rivière^
et se départit aussi de la route (troupe) du duc, et
en sa compagnie grand'foison de chevaliers et d*é-
cuyers de France et de Picardie^ et entrèrent en la
comté d'Êvteuxet s'en vinrent seoir devant un châ-
telque on ditAquegny ^*^^ etle duc de Bourgogne et
laplusgrosseroute (troupe) s'en vinrent seoir devant
Marcerenville. Si Tassiégèrent et environnèrent de
tous points, et firent tantôt dresser et asseoir leurs
engins (machines) pardevant qui jetoient jour et
nuit à la forteresse et durement la contraignoient
CHAPITRE CDXCyi.
CoMMEIfT MESSIRE LoUIS DE NàVÀRRE GUERROYOIT LE
PAYS SUR LÀ RIVIÈRE DE LoIRE; ET COMMENT TROIS
CEIÏTS COMPAGIfOIfS DE SA ROUTE (tROUPE) PRIRENT
LÀ Charité sur Loire.
Jr endant que ces gens d'armes étoîent en Beauce
et en Normandie, et que ils guerroyoient âprement
etfortement les Navarrois et les ennemis du royaume '
de France, étoit messire Louis de Navarre, frère
mains-né (puîné) du roi de Navarre et aussi à mes-
sire Philippe qui fut, car jà étoit-il trépassé de ce
(i) Acquigny au confluent des rivières d'Eure et d'Iton/Ii trois lieues
d^Evreux. J. D.
FROISSART. T. IV. l5
2 26 LES CHRONIQUES (i364
siècle, et lequel messire Louis avoit enchargé le faix
<!c la guerre pour le roi son frère et avoit défié le
roi de France, pour ce que cette guerre touchoit au
cfaalenge (réclamation) de leur héritage, si comme
informé étoit^ et avoit rassemblé depuis la bataille
deCocherel, et rassembloit encore tous les jours, gens
d'armes là où il les pouvoit avoir. Si avoit tant fait
par moyens et par capitaines de compagnies, dont
encore avoit grand' foison au i^oyaume de France,
que il avoit bien douze cents combattants en sa route
(troupe)^ et étoient de-lez (près) lui messire Robert
CanoUe (Knolles), messire Robert Ceni (Chenej),
' messire Robert Briquet et Carsuelle^ et étoi€nt ces
gens d'armes, qui tous les jours croissoient, logés
sur la rivière de Loire et la rivière d'Allier j et
avoient couru une grand' partie du pays de Bour-
bonnois et d'Auvergne environ Moulins, Saint
.Pierre le Moûtier et Saint Poursain.
De ces gens d'armes que messire I^ouis de Na-
varre conduisoit se départit une route (troupe) de
compagnons, environ trois cents, desquels Bernart
de la Salle et Hortingo étoient conduiseurs; et pas-
sèrent Loire au dessus de Marcigny-les-Nonnains,
et puis chevauchèrent tant par nuit, car de jour
ils se tenoient es bois sans eux montrer, que sur un
ajournement ils vinrent à la Charité sur Loire, une
grosse ville et bien fermée : si l'cchellèrent (prirent
d'assaut) sans nul écri et se boutèrent dedans. Or
aida adonc Dieu à ceux de la ville; car si ces com-
pagnons se fussent hâtés , ils eussent pris et en hom-
mes et femmes et moult grand pillage en la Chaiité :
(i564) I^E JEAN FROISSART. 327
mais rien n'en firent j je vous dirai pourquoi. A ce
lez (côté) par où ils entrèrent en la ville de la Cha-
rité, a une grande place entre la porte et la ville où
nul ne demeure. Si Guidèrent (crurent) adonc les
compagnons que les gens eussent fait embûche en
la ville et que ils les attendissent : si n'osèrent aller
avant jusques à tant qu'il fut grand jour. En ce terme
se sauvèrent ceux de la villej car si très tôt qu'ils
sentirent leurs ennemis ainsi venus, ils emportèrent
à effort leurs meilleures choses dedans les bateaux
qui étoiefht sur la rivière de Loire, et y mirent
femmes et enfants tout à loisir^ et puis nagèrent
(naviguèrent) à sauveté devers la cité de Nevers
qui sied à cinq lieues de là. Quand il fut grand
jour, les Navarrois, Anglois et Gascons qui avoierit
échelle la ville se trairent (rendirent) avant et trou-
vèrent les maisons toutes vides. Si eurent conseil que
cette ville ils tiendr oient et fortifieroientj car elle
seroit trop bien s^nt pour courir deçà et delà la
Loire. Si envoyèrent tantôt annoncer leur fait à mon-
seigneur Louis de Navarre qui se tenoit en là mar-
che d'Auvergne, comment ils avoient exploité, et
qu'ils tenoientla Charité sur Loire. De ces nouvelles
fut le dit messire Louis tout joyeux; et y envoya
incontinent monseigneur Robert Briquet et Car-
suelle, à (avec) bien trois cents armures de fer. Ceux
passèrent parmi le pays, sans contredit, et entrè-
rent par le pont sur Loire en la Charité. Quand ils
se trouvèrent ensemble, si furent plus forts, et com-
* •
mencèrent à guerroyer fortement et dfétroitement
le dit royaume^ et couroient à leur aise et volonté
i5*
228 LES CHRONIQUES (i364)
par deçà et delà Loire , ni nul ne leur alloit au de-
vant; et toujours leur croissoient gens.
Or vous parlerons du duc de Bourgogne et du
siège de Marcerenville.
CHAPITRE CDXCVII.
Comment ceux de Marge reitville se bebtdirent au
DUC DE Bourgogne; et gomment ceux d'Agquigny
SE rendirent a messirb Jean de la Rivière.
A AJNT fit le dit duc devant Marcerenville et si le
contraignit et appressa par assauts et par les engins
(machines) qui y jetoient nuit et jour, que ceux qui
dedans étoient se rendirent, sauves leurs vies et
leurs biens. Si s'en partirent j et tantôt le duc envoya
prendre la saisine et possession par ses maréchaux ,
monseigneur Boucicaut et monseigneur Jean de
Vienne maréchal de Bourgogne; et délivra le duc le
châtelà unécuyerdeBeauce qui s'appeloit Guillaume
de Chartres. Cil (celui-ci) le prit en garde, à (avec)
soixante compagnons avecques lui. Puis se partit
le duc et tout Fost (armée) et s'en vinrent devant
un autre châtel que on dit CameroUes. Si l'assié-
gèrent ces gens d'armes tout à l'environ ^ car il sied
en plain (plat) pays^ et y fit-on asseoir et dresser
les engins (machines) qui étoient amenés de Char-
tres. Ces engins étoient grands durement, et en y
sîvoit quatre qui contraignirent moult ceux de la
ville.
(i564) DE JEAN FROISSART. 229
Or vous parlerons aussi un petit de monseigneur
Jean de la Rivière qui tenoit siège devant Acquigny ,
assez près de Pacy en la comté d'Evreux, et avoit
en saroute(troupe)bien deux mille combattants^ car
il étoit si bien du roi qu'il vouloit; si lui faisoit ses
délivrances(frais)et ses finances à sa volonté. Dedans
le châtel d'Acquigny avoit Auglois et Normands et
Navarrois qui là étoient retrais (retirés) puis (depuis)
la bataille de Cocherelj et se tinrent et défendirent
le châtel moult bien ; et ne les pouvoit-on pas avoir à
son aise, car ils étoient bien pourvus d'artillerie et
de vivres, pourquoi ils se tinrent plus longuement
Toutes fois, finalement ils furent si menés et si ap-
pcessés qu'ils se rendirent, sauves leurs vies et leurs
biens, et se partirent et se retrairent (retirèrent)
dedans Cherbourg. Si prit messîre Jean de la Rivière
la saisine du dit château d'Acquigny, et le rafraî-
chit de nouvelles gens ^ et puis se délogea, et tout
son ost (armée), et se trairent (vendirent) par devant
la ville et la cité d'Evreux. Si étoient avecques lui
et de sa charge raessire Hugues de Chastillon , le sire
de Cauny, messire Mathieu deRoye, le sire de
Monsaut, le sire de Helly, le sire de Kreseques, le
sire de Sempy, messire Oudart de Renty, messire
Enguerran d'Eudin et plusieurs autres bons cheva-
liers et écuyers de France. Dedans la cité d'Evreux
étoient pour la garder messire Guillaume de Gau-
ville et messire Léger d'Orgesy qui trop bien en
pensèrent Si avoient-ils souvent l'assaut ; mais ils
étoient si bien sur leur garde qu'ils n'en faisoient
compte.
a3o LES CHRONIQUES (i364)
CHAPITRE CDXCYllL
Commeut ceux de Cambrolles et ceux de Coniiat
8E RENDIRENT AU DUC DE BOURGOGNE^ ET COMMENT
LE DIT DUC s'en ALLA EN SON PAYS CONTRE LR
COMTE DE MONTBÉLIART.
ir ENDANTque messire Jean de la Rivière et les dessus
dits barons et chevaliers de France sirent (restèrent)
devant la cité d'Évreux, le duc de Bourgogne ap-
pressa si ceux de Camerolles qu'ils ne purent plus du-
rer et se rendirent simplement en la volonté du duc
Si furent pris à mercy tous les soudoy ers étrangers y
mais aucuns pillards delà nation de France, qui là s'é-
toient boutés, furent tous morts. Là vinrent en Fost
(armée) les bourgeois de Chartres et prièrent au duc
de Bourgogne qu'il leuï voulut donner, pour le sa-
laire de leurs engins (machines), le châtel de Came-
rolles qui moult les avoit guérroyés et hériez (haras-
sés) du temps passé. Le duc leur accorda et donna
en don à faire leur volonté. Tantôt ceux de Chartres
mirent ouvriers en œuvre et l'abattirent et arasèrent
tout par terre j oncques n'y laissèrent pierre l'une
sur l'autre. Adoncques se délogea le dit duc et passa
outre et s'en vint devant un autre châtel qui s'ap-
pelle Druez, qui sied au plain de la Beauce; et le
tenoient pillards : si conquirent les pillards par
force, et furent tous morts ceux qui dedans étaient.
Puis passèrent outre et s'en allèrent devant un autre
'(i364) I>E JEAN FROISSART. ;î3i
fort qu'on dit Preux. Si l'assiégèrent et environnèrent
de tous côtés, et y livrèrent maints assauts ainçois
(avant) qu'ils le pussent avoir. Finalement ceux de
Preux se rendirent, sauves leurs vies ^ mais autre
chose ils n'emportèrent : encore convint-il demeurer
en la prison du dit duc à sa volonté tous ceux qui
François étoient. Si fit le dit duc de Bourgogne par
ses maréchaux prendre la saisine de Preux, et puis
le donna à un chevalier de Beauce que on appeloit
raessire Pierre Dubois Ruffin. Cil (celui-ci) le fit
réparer et ordonner bien et à point, et le garda tou-
jours depuis bien et suffisamment
Après ces choses faites, le duc de Bourgogne et
une partie de ses gens s'en vinrent refraîchir en la
cité de Chartres. Quand ils eurent là été cinq jours,
ils s'en partirent et se retrairent (retirèrent) par de-
vant le châtel de Connajr, et l'assiégèrent de tous
points. Cette garnison de Connay ^*^ avoitfait moult
de destourbiers (troubles) au pays d'environ :pour ce
se pénoit le duc de Bourgogne comment il les put
avoir, et bien disoit qu'il ne s'en partiroit point si
les auroità sa volonté^ et avoit fait dresser parde-
vant la forteresse jusques à six grands engins (ma-
chines) qui jetoient onniement (à la fois) à la forte-
resse et moult la travailloient. Quand ceux de Con-
uay virent qu'ils étoient si appressés, si commen-
cèrent à traiter j et se fussent volontiers rendus, sau-
ves leurs vies et leurs biens. Mais le duc n'y vouloit
entendre, si ils ne se rendoient simplement, ce que
(i) Probablement Conneray, bourg du Maine sur l'Huisne. J. D .
2t32 LES CHRONIQUES (i364)
ils n'eussent jamais fait^ car ils savoient bien qu'ils
étoient tous morts davantage.
Pendant que cilz (ces) sièges, ces prises, ces as-
sauts et ces chevauchées se faisoient en Beauce et
en Normandie, couroient d'autre part messire Louis
de Navarre et ses gens en la basse Auvergne et en
Berry, et y tenoient les champs et y honnissoient
et appauvrissoient durement le pays, ni nul n'ai-
loit au devant. Et aussi ceux de la Charité faisoient
autour d'eux ce qu'ils vouloient, dont les complain-
tes en venoient tous les jours au roi de France.
D'autre part le comte de Montbéliart, avccques au-
cuns alliés d'Allemagne, entrés étoient enlaBourgo*
gne pardevers Besançon, et y honnissoient aussi
tout le pays: pourquoi le roi de France eut conseil
qu'il briseroit tous les sièges de Beauce et de Nor^
mandie, et envoieroit le duc de Bourgogne son
frère en son pays; car bien lui étoit mestier (besoin).
Si lui manda incontinent qu'il défit son siège et se
retraisl (retirât) devers Paris 5 car il le convenoit
aller autre part; et lui signifia clairement l'affaire
ainsi que il alloit. Quand le duc ouït ces nouvelles,
si fut tout pensis (pensif), tant pour son pays que on
lui ardoit (brûloit), que pour ce que il avoit parlé si
avant du siège de Connay qu'il ne s'en partiroit si
les auroit ^ sa volonté. Si remoptra ce à son conseil,
et trouv£^ que au cas que le roi le remaudoit, qui là
Favoit envoyé , il s'en pouvoit bien partir sans for-
fait, mais on n'en fit nul semblant à ceux de Coix-
nay. Si leur fut demandé des maréchaux si ils se
VQuloient rendre simplement. Ils répondirent que
(i364) DE JEAN FROISSART. 233
nennil, mais volontiers se rendroient, sauf letfrs
corps et leurs biens. Finalement le duc vit que par-
tir l'en conveuoit: si les laissa passer parmi ce
traité j et rendirent le châtel de Connay au dit duc,
et s^en partirent si comme ci-dessus est dit. Si en
prit le duc dje Bourgogne la saisine et la possession,
et puis le délivra à un écuyer de Beauce qui s'appe-
loit Philippe d'Arties. Cil (celui-ci) le répara bien
et bel, et le pourvey (pourvut) et refraîcbit de tous
bons compagnons. Ce fait, le duc de Bourgogne et
ses gens d'armes s'en vinrent à Chartres. Si rechar-
gea le duc la plus grand' partie de ses gens au
comte d'Auxerre et au maréchal Boucicant et à
monseigneur Louis de Sancerre ^'\ Si se partit et
emmena avecques lui monseigneur Louis de Châ-
lons^'^le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de
Vienne et tous les Bourgoingnons (Bourguignons)^
et chevauchèrent tant qu^ils vinrent à Paris. Si pas-
sèrent outre les geus d'armes sans point d'arrêt, en
allant devers Bourgoingne (Bourgogne). Mais le duc
s'en vint devers le roi son frère, qui se teuoità
Vaux la comtesse en Brie^ et là fut un jour tant
seulement de-lez (près) lui, et puis s'en partit et ex-
ploita tant qu'il vint à Troyes en Champagne j et
(i)On a Tukiafîn du Chap, 49^(pcLouis de Sancerre ayoit ac-
compagne du Guesclin en Normandie: il Payoit apparemment quitté
pour aller joindre le duc de Bourgogne. J, D.
(a) Les imprimés disent d^Alençon. Cette leçon ne sauroit être
admise: il n^yavoit point alors dans la branche d^AIençon de sujet
nommé Louis, D^ ailleurs tout porte k croire qu^il s^agit ici de Louis de
Chàlons que Phistorien a déjà nommé dans le Chap. 49^ parmi Je s sei-
gneurs qui accompagnoient le duc de Bourgogne. J. D,
234 us CHRONIQUES (i364)
passa outre et prit le chemin de Langres; et partout
mandoit gens d'armes efTorcément^ et jà s'étoient re-
cueillis les Bourguignons grandement et mis en
frontière contre les ennemis. Et là étoit Farcàiprêtre,
le sire de Châtel-Villain, le sire de Vergy, le sire de
Grancéjle sircdeSonbrenon(Sombernon),le sirede
Rougemont, et un moult tiaut, gentil, riche homme
qui s'appeloit Jean de Boulogne, le sire de Poises,
messire Hugues de Vienne, le sire de Trischastel,
et proprement Pévêque de Langres. Si furent encore
les barons et les chevaliers de Bourgogne moult ré-
jouis quand leur sire fut venu. Si chevauchèrent
contrôleurs ennemis, de quoi on disoit qu'ils étoient
bien quinze cents lances : mais ils n'osèrent attendre
sitôt comme ils sentirent la venue du dit duc et de
ses gens: si se retrairent (retirèrent) arrière outre
le Rhin. Mais les Bourguignons ne se faindirent
(arrêtèrent) mie d'entrer en la comté de Montbéliart
et en ardirent (brûlèrent) une grand* partie.
CHAPITRE CDXCIX.
Comment le rot de France envoya son connétable
et ses maréchaux pour mettre le siège devant
LA Charité; et comment le dit roi y envoya après
LE duc de Bourgogne.
Itendant que cette chevauchée se fit en Bourgo-
•gne envoya le roi de France monseigneur Moreau
de Fiennes, son connétable, et ses maréchaux mon-
(i364) DE JEAN FROISSART. 2 3 5
seigneur Boucicaut et monseigneur Mouton de
Blainville, à (avec) grand' foison de chevaliers et
d'écuyers, pardevant la Charité; lesquels y mirent
le siège sitôt comme ils y furent venus, et l'assiégè-
rent d'un côté bien et fortement. Si alloient les
compagnons, pour leurs corps avancer, presque tous
les jours escarmoucher à ceux de dedans: lày avoit
des appertises d'armes faites plusieurs. Et y tinrent
le siège le dit connétable et les dits maréchaux , sans
point partir, jusques adonc que le duc de Bourgo-
gne et la plus grand' partie de ses gens, qui avoient
chevauché avec lui en la comté de Montbéliart,
furent tous revenus en France devers le roi et le
trouvèrent à Paris. Sitôt que le duc de Bourgogne
fut là revenu, le dit roi l'envoya, à (avec) plus de
mille lances, devant la Charité.
Ainsi fut le siège renforcé; et s'y fit chef de toutes
ces gens d'armes le duc de Bourgogne; et étoient
bien les François au siège pardevant la Charité plus
de trois mille lances, chevaliers et écuyers; de quoi
les plusieurs se alloient souvent aventurer et escar-
moucher à ceux de la garnison. Si en y avoit des
navrés (blessés) des uns et des autres. Et là furent
faits chevaliers et levèrent bannières, à une saillie
que ceux de la Charité firent hors, messire Robert
d^Alençon, fils du comte d'Alençon qui demeura à
Crécy, et messire Louis d'Auxerre, fils au comte
d'Auxerre qui là étoit présent Si furent les com-
pagnons de la Charité appressés, et se fussent vo-
lontiers partis par composition, si ils pussent: mais
le duc de Bourgogne n'y vouloit entendre, si ils ne
se rendoient simplement
236 LES CHRONIQUES (i364)
En ce temps étoit sur la marche d'Auvergne mes-
sire Louis de Navarre qui détouisoit et ardoit (brû-
loit)là à ce lez (côté) tout le pays, assembloit et
prioit gens de tous côtés pour venir secourir les gens
delà Charité; car volontiers eut levé le siégejet
avoit bien deux mille combattants. Et avoit le dit
messire Louis de Navarre envoyé en Bretagne de-
vers monseigneur Robert Canolle (KnoUes) et mon-
seigneur Gautier Huet et monseigneur Mathieu de
Gournay et autres chevaliers et écuyers qui là
étoient de-lez (près) le comte de Montfort, en priant
que ils se voulussent péner de lui venir servir j et
sans faute il combattroit les François qui gissoient
assez esparsement (épars) devant la Charité. Ces
chevaliers d'Angleterre y désiroient moult à aller;
mais en ce temps séoit le dit comte de Montfort de-
vant le fort châtel d'Auray en Bretagne, que le roi
Artus fit jadis fonder, et avoit juré qu'il ne s'en
partiroit si l'auroit pris et conquis à sa volonté.
Avecques tout ce il entendoit que messire Charles
de Blois étoit en France et pourchassoit (agissoit)
devers le roi de France, à avoir gens d'armes pour
venir lever le siège et eux combattre. Si ne laissoit
mie volontiers ces chevaliers et écuyers d'Angleterre
partir de lui; car il ne savoit quel besoin il en au*
roit: mais en mandoit et en prioit tous les jours là où
il en pensoit à avoir et à recouvrer, tant en Angle-
terre comme en la duché d'Aquitaine ^'\
(i]Les imprimés abrègent considérablement la fin de ce chapitre
et le suivant. J . D.
Ci 364) r>E JEAN FROISSART. 'x3'j
CHAPITRE D.
Comment ceux de là Charité se reudirbiît au duc
DE Bourgogne, et gomment le dit duc s'en re-
tourna EN France.
On vouloit bien dire et maintenir que ceux qui
étoient en garnison en la Charité sur Loire eussent
eu fort temps; car le duc de Bourgogne, qui tenoit
par devant toute la fleur de la chevalerie de France,
les avoit jà durement appressés, et toUue (fermé) la
rivière, que nulles pourvéances (provisions) ne leur
pouvoient venir. Si en étoient les compagnons du-
rement ébahis j car messire Louis de Navarre où
leur espérance de reconfort gissoit, étoit retrait
(retiré) et s'en r'alloit en Normandie devers Cher-
bourg, par l'ordonnance et avis du roi son frère.
Mais de ce que messire Charles de Blois étoit pour
le temps de-lez (près) le roi de France son cousin, et
lui remontroit plusieurs voies de raison où le roi
se sentoit grandement tenu de lui aider contre le
comte de Montfort, et faire le vouloit, si en chéy
(arriva) trop bien à ceux delà Charité sur Loire: car
ainsi que je vous ai dit comment ils étoient appres-
sés, le roi de France pour défaire ce siège, afin que
messire Charles de Blois eut plus de gens d'armes,
manda au duc de Bourgogne son frère que il prit
ceux de la Charité en traité et les laissât aller, parmi
tant qu'ils rendissent la forteresse et jurassent so-
a38 LES CHRONIQUES {i564,
lennellement que, dedans trois ans, pour le fait du
roi de Navarre ne s'armeroient Quand le duc vit
le mandement du roi son frère, si fit remontrer par
ses maréchaux aux capitaines de la Charité le traité
par où ils pouvoient venir et descendre à accord.
Ceux de laC)iarité,qui se \ oient (voyoient) en bien
périlleux parti ,y entendirent volontiers, et jurèrent
à eux non armer contre le royaume de France le
terme de trois ans, pour le fait du roi de Navarre,
parmi tant ( à condition) que on les laissât paisi-
blement partir. Mais ils n'emportèrent rien du leur,
et s'en allèrent la plus grand' partie tous à pied, et
passèrent parmi le royaume de France sur le con-
duit du duc de Bourgogne. Ainsi reconquirent les
François la ville de la Charité sur Loire ^ et y revin-
rent ceux et celles de la nation qui vidés en étoient
et ailleurs allés demeurer; et retourna le duc de
Bourgogne arrière en France et on remena tous ses
Bourguignons, dqnt il a voit grand' plenté (quan-
tité).
,0r vous parlerons de messire Charles de Blois
comment il persévéra, et d'une grand' assemblée de
gens d'armes qu'il mit sus et amena en Bretagne, et
de monseigneur Jean de Montfort comment il se
pourvey (pourvut) à l'encontre.
fir)64) DE JEAN FROISSART. âSg
k'^'VA V^/^'W W^VW%'WXX^/V%<V\»V%^W%^X^X%/V\ VWV% V^/%^^/W l^x.
CHAPITRE Dl.
CoMMEfdT LE ROI DE FrANCE ENVOTA MBSSIRE BeR-
TRAN DU GuESGLIN AU SECOURS DE MONSEIGNEUR
Charles de Blois ; et gomment messire Jean
Chandos vint au secours du comte de Montfort.
JLe roi de France accorda à son cousin monsei-
gneur Charles de Blois que il eut de son royaume
jusques à mille lances^ et escripsi (écrivit) à monsei-
gneur Bertran du Guesclin, qui étoit en Norman-
die, que il s'en allât en Bretagne pour aider à con-
forter monseigneur Charles de Blois contre monsei-
gneur Jean de Montfort De ces nouyelles fut le dit
messire Bertran grandement réjoui, car il a tou-
jours tenu le dit monseigneur Charles pour son na-
turel seigneur. Si se partit de Normandie atout
(avec) ce qu'il avoit de gens, et chevaucha devers
Tours en Touraine pour aller en Bretagne; et mes-
sire Boucicaut maréchal de France s'en vint en
Normandie en son lieu tenir la frontière. Tant ex-
ploita le dit messire Bertran et sa route (troupe)
qu'il vint à Nantes en Bretagne j et là ti'ouva le dit
monseigneur Chartes et madame sa femme qui le
reçurent liement et doucement, et lui surent très
grand' gré de ce qu'il étoit ainsi venu. Et eurent
là parlement ensemble comment ils se maintien-
droient; car aussi y étoit la meilleur partie des ba-
rons de Bretagne et avoient en propos et afTection
24o LES CHRONIQUES (i564)
de aider monseigneur Charles et le tenoient tous à
duc et à seigneur. Et pour venir lever le siège de de-
vant Auray et combattre monseigneur Jean de
Montfort, ne demeura guères que grand' baronnie
et chevalerie de France et de Normandie vinrent,
le comte d'Auxerre, le comte de Joignj, le sire de
Frain ville, le sire de Prie, le Bègue de Villaines et
plusieurs bons chevaliers et écuyers, tous d'une
sorte et droites gens d'armes.
Ces nouvelles vinrent à monseigneur Jean de
Montfort qui tenoit son siège devant Auray, que
messire Charles de Blois faisoit grand amas de gens
d'armes, et que grand'foison de seigneurs de France
lui étoient venus et venoient tous les jours encore,
avec l'aide etle confort qu'il avoit encore des barons,
chevaliers et écuyers de la duché de Bretagne. Sitôt
que messire Jean de Montfort entendit ces nou-
velles, il le signifia féalement en la duché d'Aqui-
taine , aux chevaliers et écuyers d'Angleterre qui là
se tenoient, et spécialement à monseigneur Jean
Chandos, en lui priant chèrement que en ce grand
besoin il le voulsist (voulut) venir conforter et
conseiller^ et que il espéroit en Bretagne un beau
fait d'armes auquel tous seigneurs, chevaliers et
écuyers, pour avancer leur honneur, dévoient vo-
lontiers entendre. Quand messire Jean Chandos se
vit prié si affectueusement du comte de Montfort, si
en parla à son seigneur le prince de Galles à savoir
que en étoit à faire. Le prince répondit que il pou-
voitbien aller sans nul forfait j car jà faisoient les
François partie contre le dit comte en l'occasion de
(i364) I^E JEAN FROISSART- a/ji
monseigneur Charles de Blois; et qu'il Fen donnoit
bon congé. De ces nouvelles fut le dit messire Jean
Chandos moult liez (joyeux), et se pourvey (pour-
vut) bien et grandement et pria plusieurs chevaliers
et écuyers de la duché d'Aquitaine; mais trop petit
en y allèrent avec lui, si ils n'étoient Anglois. Toutes
fois il emmena bien deux cents lances et autant
d'archers; et chevaucha tant parmi Poitou et Sain-
tonge qu'il entra: en Bretagne et vint au siège de-
vant Auray. Et là trou va-t-il le comte de Montfort
qui le reçut tiement et grandement et fut moult ré-
joui de sa venue: aussi furent messire Olivier de
Clisson, raessiie Robert CanoUe (KnoUes) et les au-
tres compagnons } et leur sembloit proprement et
généralement que mal ne leur pouvoit venir, puis-
qu'ils avoient en leur compagnie messire Jean Chan-
dos. Si passèrent la mer hâtivement d'Angleterre eïl
Bretagne plusieurs chevaliers et écuyers qui desi-
roient leurs corps à avancer et eux combattre aux
François; et vinrent devant Auray, en l'aide du
comte de Montfort qui tous les reçut à grand' joie.
Si étoient bien Anglois et Bretons, quand ils furent
tous ensemble, seize cents combattants, chevaliers
et écuyers, et environ huit ou neuf cents archers.
FROISSART. T. IV. l6
a42 LES CHRONIQUES (i3G4)
CHAPITRE DU.
G)MMeNT MESSIRE ChARLES DE BlOIS SE PARTIE DE
Nantes pour aller contre le comte de Mont-
fort; ET DES paroles QUE MADAME SA FEMME LUi
DÏT^
iVous retournerons à monseigneur Charles de Blois ,
qui se tenoit en la bonne cité de Nantes, et là fai-
soit son amas et son mandement de chevaliers et
d^écuyers, de toutes parts là où il les pensoit à avoir
par prièrej car bien étoit informé que le comte de
Montfort étoit durement fort et bien réconforté
d'Anglois. Si prioit les barons, les chevaliers et les
écuyers de Bretagne, dont il avoit eu et reçu les
hommages,queilslui voulussent aider à garder et
défendre son héritage contre ses ennemis. Si vin-
rent des barons de Bretagne, pour lui servir et à
son mandement, le vicomte de Rohan, le sire de
Léon, messirc Charles de Dynant, le sire de Roye,
le sire de Rieux, le sire de Tournemine, le sire
d'Ancenis, le sire de Malestroit, le sire de Quintin,
le sire d'Avangour, le sire de Rochefort, le sire de
Gargoule (Kergorlay), le sire de Loheac, le sire
du Pont et moult d'autres que je ne puis mie tous
nommer. Si se logèrent ces seigneurs et leurs gens
en la ville de Nantes êtes villages d'environ. Quand
ils furent tous ensemble, on les estima à vingt cinq
cents lances» parmi ceux qui étoient venus de
(i364) DE JEAN FROISSARÏ. ^43
France. Si ne voulurent point là ces gens d'armes
faire trop long séjour^ mais couseillèrent à monsei-
gneur Charles de clievaucher devers les ennemis.
Au déparlement et au congé prendre, madame la
femme à monseigneur Charles de Blois dit à son
mari, présent monseigneur Bertran du Guesclinet
aucuns barons de Bretagne: « Monseigneur, vous
en allez défendre et garder mon héritage et le vô-
tre^ car ce qui est mien est vôtre ^ lequel monsei-
gneur Jean de Montfort nous empêche et a empêché
un grand temps à tort et sans cause ; ce sait Dieu
et aussi les barons de Bretagne qui ci sont comment
j'en suis droite héritière: si vous prie chèrement
que nulle ordonnance, ni composition de traité ni
d'accord ne veuilliez faire ni descendre que le corps
de la duché de Bretagne ne nous demeure. » Et
son mari lui eut en convenant (promesse). Adonc-
ques se partit, et se partirent tous les barons et les
seigneurs qui làétoient, et prirent congé à leur dame
que ils tenoient pour duchesse. Si se arroutèrent
(assemblèrent) et acheminèrent ces gens d'armes
et cet ost (armée) pardevers Rennes; et tant exploi-
tèrent qu'ils y parvinrent. Si se logèrent dedans la
citéde Rennes et environs, et se reposèrent et rafraî-
chirent pour apprendre et mieux entendre du con-
vine (arrangement) de leurs ennemis, et aviser au-
cun lieu suffisant pour combattre leurs ennemis, au
cas qu'ils trouveroient tant ni quant de leur avan-
tage sur eux; et là furent dites et pourparlées plu-
sieurs paroles et langages à cause de ce des cheva-
liers et écuyers de France et de Bretagne qui là
î6*
•j4.4 les chroniques (i364)
étoient venus pour aider et conforter messire Char-
les de Blois, qui étoit moult doux et moult courtois,
et qui par aventure se fut volontiers condescendu à
paix, et eut été content d'une partie de Bretagne
à (avec) peu de plait (querelle). Mais en nom Dieu,
il étoit si bouté de sa femme et des chevaliers de
son côté, qu'il ne s'en pou voit retraire ni dissimu-
ler.
CHAPITRE DIII.
Comment le comte de Moiîtfort se partit de de-
VAKT AURAY ET s'eN VINT PRENDRE PLACE SUR LES
CHAMPS POUR COMBATTRE MONSEIGNEUR ChARLES DE
Blois.
Entre Rennes et Auray, là où monseigneur Jean
de Montfort scoit, à huit lieues ^'^ de pays, si vin-
rent ces nouvelles au dit siège que messire Charles
de Blois approchoit durement et avoit les plus bel-
les gens d'armes, les mieux armes et ordonnés, que
on eut oncques mais vus issir (sortir) de France. De
ces nouvelles furent les plus des Anglois qui là
étoient, qui se désiroient à combattre, tous joyeux.
Si commencèrent ces compagnons à mettre leurs ar-
mures à point et à fourbir leurs lances , leurs da-
gues, leurs haches , leurs plates , haubergeons,
heaumes, bassinets, visières, épées et toutes maniè-
(i) Frolssart se trompe souvent sur la distance des lieux et sur leur
position. Auray est h plus de ? ingt lieues de Rennes. J. D.
(i364) DE JEAN FROISSART. a45
res de liarnois^ car bien pensoient qu'ils en auroient
mestier (besoin), et qu'ils se combattroient. Adonc
se trairent (rendirent) au conseil les capitaines de
Fost (armée) du comte de Montiort, premièrement
messire Jean Chandos, par lequel conseil en partie
il vouloit user,messire Robert CanoUe (Knolles),
messire Eustache d'Aubrecicourt, messire Hue de
Cavrelée (Calverley), messire Gautier Huet, messire
Mathieu de Gournay et les autres. Si regardèrent et
considérèrent ces barons et ces chevaliers par le
conseil de l'un et de l'autre et par grand avis qu'ils
se retx'airoient (retireroient)^au matin hors de leurs
logis et prendroient terre et place sur les champs et
là aviseroient de tous assents^*^ pour mieux en avoir
la connoissance. Si fut ainsi annoncé et signifié par-
mi l'ost (armée) que chacun fut à lendemain appa-
reillé et mis en arroi et en ordonnance de bataille
ainsi que pour tantôt combattre. Cette nuit passa j
lendemain vint, qui fut par un samedi ^*\ que An-
glois et Bretons d'une sorte issirent (sortirent) hors
de leurs logis et s'en vinrent moult faiticement (ré-
gulièrement) et en ordonnance arrière du dit châ-
tel d'Auray, et prirent place et terre, et dirent et
affermèrent (engagèrent) entre eux que là atten-
droient-îls leurs ennemis.
Droitement ainsi que entour heure de prime
messire Charles de Blois et tout son ost (armée) vin-
rent, qui s'étoient partis le vendredi après boire de
(i) P''ua commun accord. J. D.
{i) vingt huit septembre, veille de Saint Michel, comme on le ^erri.
ci-après. J. D.
246 LES CHRONIQUES (i364)
la cité de Rennes, et avoient cette nuit jeu (couché)
à trois petites lieues d'Auray ^*l Et étoient les gens à
monseigneur Charles de Blois les mieux ordonnés
et les plus faiticement (régulièrement) et mis en
meilleur convine (ordre) de bataille que on put
voir ni deviserj et chevauchoient si serrés que OBk
Be put jeter un esteuf (balle de paume) entre eux
qu'il ne chéit (tombât) sur pointes de glaives, tant
les portoienttils proprement roides au contre mont
De eux regarder proprement les Anglois prenoieni
grand'plaisance. Si s'arrêtèrent les François, sans
eux.desreer (déranger), devant leurs ennemis, et
prirent terre entre grands bruyères j et fut com--
mandé , de par leur maréchal que nul n'allât avant
sans commandement, ni fit course, joute, ni em-
painte (attaque). Si s'arrêtèrent toutes gens d'armes
et se mirent en arroi et en bon convine (ordre),
ainsi que pour tantôt combattre; car ils n'espéroient
autre chose et en avoient grand désir^
(i).Charles d&Blois passa cette nuit k Lanvaux ;- mais iln^y vint pas
«Ib Rennes en un jour,' comme le dit Froissart; la marche eût été trop
forte: il s^ arrêta k Josselin oà il fît la revue de ses troupes , et se ren-
dit de Ik k Lauyaux le vendredi a 7 de septemb]çe« ( HhL de Brêt. T. x..
]?^3oîiet3oa.) J-^^
(i564) DE JEAN FROISSART. 247
CHAPITRE DIV.
Gomment messire Charles de Blois^ par le consfil.
DE messire BeRTRAN DU GuESCLIN^ ORDONNA SES BA-
TAILLES BIEN ET FAITICEMENT (RÉGULIÈREMENT).
iVlEssiRE Charles de Blois, par le conseil de mon-
seigneur Bertran du Guesctin, quiétoit là un des
grands chefe et moult loué et cru des barons de Bre-
tagne, ordonna ses batailles, et en fit trois et une
arrière garder et me semble que messire Bertran eut
la première avec grand' foison de bons chevaliers et
écujers de Bretagne: la seconde eurent le comte
d'Auxerre et le comte de Joignj avec grand' foison
de bons chevaliers et écuyers de France : la tierce
eut et la meilleur partie, messire Charles de Blois et
eut en sa compagnie plusieurs hauts barons de Bre-
tagne. Et étoient de-lez (près) lui le vicomte de
Rohan, le sire de Léon, le sire d'Avangour, messire
Charles de Djnant, le sire d'Ancenis, le sire de Ma-
lestroit et plusieurs autres. En l'arrière garde étoit le
sire deRays(Roye)>le sire de Rieux,lesiredeTour-
nemine, le sire du Pont, le siie de Quintin,le sire de
Combour, le seigneur de Rochefort et moult d'au-
tres bons chevaliers et écuyers j et étoient en chacune
de ces batailles bien mille combattants. Là alloit
messire Charles de Blois par ses batailles admones-
ter et prier chacun: moult doucement et bellement
248 LES CHRONIQUES (i364)
qu'ils voulussent être loyaux et prudhommes et
bons combattants j et retenoit sur s'ame (son âme)
et sa part de paradis que ce seroit sur son bon et
juste droit que on se combattroit Là lui avoient
promis Pun par Fautre que si bien s'en acquitte^
roient qu^il leur en sauroit gré.
Or vous parler on s du convine (ordre) des Aoglois
et des Bretons de Pautre coté ^comment ils ordonné^
1 eut leurs batailles.
CHAPITRE DV.
€oMMEIfT MESSÏRE JeAW ChàNDOS ORnONNA LES BÀTlïLr
LES nu COMTE DE MoKTFOIlT BIEN ET SAGEMEKT.
JVlEssiRE Jean Chandos qui étoit capitaine et sou-^
verain regard (surveillant) sur eux tous , quoique
le comte de Montfort en fut chef, car le roi d^An-
gleterre lui avoît ainsi escript (écrit) et aussi mandé
que souveraîpement et spécialement il entendit
aux besognes de son fils, car il avoit eu sa fille pour
cause de mariage, étoit tout devant aucuns barons
et chevaliers de Bretagne qui se tenoient de-ka
(près) monseigneur Jean de Montfort;, et avoit bien
imaginé et considéré le convine (ordre) des Fran-
çois, lequel en soi-même il prisoit durement et ne
s*en put taire. Si dit:« SiDieu m^aist (aide), il appert
huy que toute fleur d*honneur et de chevalerie est
par de de4à avec grand sens et bonne ordonnance. »
Et puis dit tout en haut aux chevaliers qui ouïr le
(i364) ' DE JEAN FROÏSSART. ^49
purent: «Seigneurs, il est heure que nous ordonnons
nos batailles; car nos ennemis nous en donnent
exemple. » Ceux qui l'ouïrent répondirent : « Sire,
vous dites vérité, et vous êtes ci notre maître et
notre conseiller; si en ordonnez à votre intention j
car dessus vous n'y aura-t-il point de regard ; et
si savez mieux tous sens comment tel chose se doit
maintenir que nous ne faisons entre nous. » Là fit
messire Jean Chandos trois batailles et une ar*
rière garde; et mit en la première messire Robert
CanoUe (KnoUes), monseigneur Gautier Huet et
monseigneur Richart Burle (Burley)^*^: en la se-
conde monseigneur Olivier de Qisson, monseigneur
Eustache d*Aubrecicourt et monsire Mathieu de
Goumajila tierce il ordonna au comte deMontfort
et demeura de-lez (près) lui; et avoit en chacune
bataille cinq cents hommes d^armes et trois cents
archers.
Quand ce vint sur l'arrière garde, il appela mon-
seigneur Hue de Cavrelée (Calverley) et lui dit ainsi:
If Messire Hue, vous ferez l'arrière garde et aurez
cinq cents combattants dessous vous en votre route
(troupe), et vous tiendrez sus elle, et ne vous mou-
verez de votre pas pour chose qu'il avienne , si vous
ne véez (voyez) le besoin que nos batailles branlent
ou œuvrent par aucune aventure; et là où vous les
verrez branler ou ouvrir, vous vous trairez (rendrez)
et les reconforterez et les refraîcnirez : vous ne pou-
(i) Il étoit neveu de sir Simon Burlejr chevalier de la Jarretière.
J. A. B.
aSo LES CHRONIQUES (i364)
vez aujourd'hui faire meilleur exploit. » Quand
messire Hue de Cavrelée (Calverley) entendit mon-
seigneur Jean Chandos, si fut honteux et moult
courroucé; si dit: « Sire, sire, baillez cette arrière
garde à un autre qu'à moi, car je ne m'en quiers
(veux) jà embesogner. » Et puis dit encore ainsi :
«Cher sire, en q^e\ manière ni état m'avez vous
desvu ^'^ que je ne sois aussi bien taillé de moi com-
battre tout devant et des premiers que un autre ? »
Doi;lc répondit messire Jean Chandos moult avisé-
ment, et dit ainsi: « Messire Hue, messire Hue, je
ne vous établis mie en l'arrière garde pour chose-
que vous ne soyez un des bons chevaliers de notre
compagnie ; et sais bien et de vérité que très volon-
tiers vous vous combattriez des premiers: mais je
vous y ordonne pour ce que vous êtes un sage cheva-
lier et avisé j et si convient que l'un y soit et le fasse.
Si vous prie chèrement que vous le veuillez faire j et
je vous promets que si vous le faites nous en vaudrons
mieux; et vous-même y conquerrez haute honneur;
et plus avant je vous promets que toute la première
requête que vous me prierez je la ferai et y descen-
drai 9. Néanmoins pour toutes ces paroles messire
Hue de Cavrelée (Calverley) ne s'y vouloit accorder
nullement, et tenoit et affirmoit ce pour son grand
blâme ^ et prioit pour Dieu et à jointes mains que on
y mit un autre; car brièvement il se vouloit com-
battre tout des premiers. De ces nouvelles paroles
et réponses étoit messire Jean Chandos auques (pres^
(l) Vu désavantageusemenU J. D«
(i564) DE JEAN FROISSART. a5i
que) sur le point de larmoyer. Si dit encore moult
doucement: « Messire Hue, ou il faut que vous le
fassiez ou que je le fasse; or regardez lequel il vaut
mieux. » Adoncques s'avisa le dit messire Hue^ et fut
à cette dernière- parole tout confus; si dit: « Certes,
sire, je sçais bien que vous ne me requerriez de
nulle chose qui tournât à mon déshonneur; et je le
ferai volontiers puisque ainsi est » Adoncques prit
messire Hue de Cavrelée (Calverley) cette bataille
qui s'appeloit arrière garde, et se traist (rendit) sur
les champs arrière des autres sur elle, et se mit en
ordonnance.
CHAPITRE DVI.
Comment le sire de Beàumanoir impétra (obtint)
un répit entre les deux parties lusques a. len-
demain soleil levant.
Ainsi ce samedi qui fut le huitième jour d'octo-
bre ^^^l'an i364, furent ces batailles ordonnées les
unes devant les autres en uns beaux plains (plaines)
assez près d'Auray en Bretagne. Si vous dis que
c'étoit belle chose à voir et à considérer; car on y
véoit (voyoit) bannières , pennons parés et armoy es
(i) Froissart recule mal-Â^-propos de plusieurs jours là date de la
bataille d^Auray:il est constant par tous les monuments qu^ elle se
donna le dimanche 39 septembre jour de Saint Michel: ainsi le samedi
dont il est ici question fut le a8 du même mois. ( Voyez P Histoire de
Bret, ubi sup,;ies Chron, de Fr. T. 3. Chap. 2. ) J.D.
aSa LES CHRONIQUES (i364)
de tous côtés moult richement^ et par spécial les
François étoient si suffisamment et si faiticement
(régulièrement) ordonnés que c'étoit un grand dé-
duit à regarder. Or vous dis que pendant ce qu'ils
ordonnoient et avisoîent leurs batailles et leurs
besognes, le sire de Beaumanoir, un grand baron
et riche de Bretagne, alloit de l'un à l'autre traitant
et pourparlant de la paixj car volontiers il l'eut
vue, pour les périls esche ver (éviter)^ et s'en embe-
sognoit en bonne mapièrejetle laissoient les Anglois
et les Bretons de Montfort aller et venir et parle-
menter à monseigneur Jean Chandos et au comte
de Montfort, pour tant (attendu) qu'il étoit par foi
fiancée prisonnier par devers eux, et ne sepouvoit
armer ^'l Si mit ce dit samedi maints propos et main-
tes parçons (accords) avant, pour venir à paix; mais
nulle ne s'en fit; et détria (différa) la besogne ,
toujours allant de l'un à l'autre, jusquesà nonne; et
par son sens il impétra (obtint) des deux parties un
certain répit pour le jour et la nuit ensuivant jus-
ques à lendemain à soleil levant. Si se relraist (re-
tira)chacun en son logis ce samedi, et se aisèrentde
ce qu'ils avoient; et bien avoient de quoi.
Ce samedi au soir issit (sortit) le châtelain
d'Auray de sa garnison, pour tant (attendu) que le
répit couroit de toutes parties, et s'en vint paisible-
ment en l'ost (armée) de monseigneur Charles de
Blois, son maître, qui le reçut liement. Si appeloit-
(i) Le sire de Beaunianoir est cepeadaut nommé parmi les prison-
niers que le vainqueur fit k cette journée. ( Voyez P Histoire de Bret,
ubisup, P. 3ii. ) J. D.
(i564) DE JEAN FROISSART. ^53
on le dit écuyer Henry de Hauternelle , appert
homme d'armes durement j et emmena en sa com-
pagnie quarante lances de bons compagnons, tous
armés et bien montés, qui lui avoient aidé à garder
la forteresse. Quand messire Charles de Blois vit son
châtelain, si lui demanda tout en riant de l'état du
châteL « En nom Dieu, monseigneur, dit Pécuyer,
Dieu mercy^ nous sommes encore bien pourvus pour
le tenir deux mois ou trois, si il en étoit besoin ^'\ »
«ce Henry, Henry, répondit messire Charles, de-
main au jour serez-vous délivre de tous points, ou
par accord de paix , ou par bataille. » — . Sur ce dit
Pécuyer: « Dieu y ait part. » — « Par ma foi, Henry,
dit messire Charles qui reprit encore la parole , par
là grâce de Dieu, j'ai en ma compagnie jusques à
vingt cinq cents hommes d'armes, d'aussi bonne
étoffe et bien appareillés d'eux acquitter, qu'il en ait
au royaume de France. » <c Monseigneur répondit
Pécuyer , c'est un grand avantage j si en devez louer
Dieu et regracier (remercier) grandement, et aussi
monseigneur Bertran du GuescUn et les barons de
France et de Bretagne qui vous sont veiius servir si
courtoisement » Ainsi se ébatoit de paroles le dit
messire Charles à ce Henry et donc à Pun et puis à
l'autre; et passèrent ses gens cette nuit moult aisé^
ment. Ce soir fut prié moult affectueusement messire
(i)La réponse du cbâtelain poiirroît bien être controuvée: les Bre*
tons du parti de Montfort étoient maîtres de la vifle,'et la garnison
retirée dans le chliteau avoit été forcée de capituler k condition
qu''elle Pabandonneroit le 3o septembre si elle n''étoit secourue, et que
durant cet intervalle elle pourroit se procurer des vivres en payant*
( Hist, de Bret, ubi sup, P. Sog. ) J. D.
254 LES CHRONIQUES (i564
Jean Chandos d'aucuns Anglois, chevaliers et
ccuyers^ qu'il ne se voulut mie assentir (consentir)
à la paix de leur seigneur et de monseigneur Char*
les de Biais j car ils avoienttout le leur dépendu (dé-
pensé): siétoient pauvres, si voul oient par bataille
ou tout perdre , ou aucune chose recouvrer. Et
messire Jean Chandos lor (leur) eut en convenant
(promesse) et leur promit ain^i
tW%>%/V^
CHAPITRE DVIL
Comment le sire de Beàumàkoir vint en l'ost (ar-
mée) DU comte de Montfort pour traiter de la
PAIX*, ET des paroles QUI FURENT ENTRE LUI ET
MESSIRE Jean Chandos.
Ou and ce vint le dimanche au matin, chacun en
son ost (armée) se appareilla , vêtit et arma. Si dit-
on plusieurs messes en l'ost de messire Charles
de Blois^ et se communièrent ceux qui voulurent»
Aussi firent-ils en telle manière en l'ost du comte
de Montfort Un petit après soleil levant se re-
traist (retira) chacun en sa bataille et en son arrojr
(rang) , ainsi qu'ils avoient été le jour devant.
Assez tôt après revint le sire de Beaumanoir qui
portoit les traités et qui volontiers les eut accordés
s'il eut pu; et s'en vint premier, en chevauchant,
devant monseigneur Jean Chandos qui issit (sortit)
de sa bataille si très tôt comme il le vit veuii-, et
laissa le comte de Montfort qui de-lez (près) lui
(i364) DE JEAN FROISSART. ^55
étoit, et s'en vint sur les champs parler à lui.
Quand le sire deBeaumanoir le vit, il le salua moult
hautement et lui dit: «Messire Jean Chandos,je
vous prie, pour Dieu, que nous mettions à accord
ces deux seigneurs; car ceseroit trop grand'pitié si
tant de bonnes gens comme il y a ci se combat-
toient pour leurs opinions soutenir. » Adonc ré-
pondit messire Jean Chandos tout au contraire des
paroles qu'il avoit mises avant la nuit devant, et
dit: «Sire de Beaumanoir, je vous avise que vous ne
chevauchiez mais huy plus avant; car nos gens di-
sent que si ils vous peuvent enclorre entre eux ils
vous occiront: avecques tout ce, dites à monsei-
gneur Charles de Blois que comment qu'il en
avienne, monseigneur Jean de Montfort se veut
combattre et issir (sortira de tous traités de paix et
d'accord, et dit ainsi que aujourd'hui il demeurera
duc de Bretagne, ou il mourra en la place. » Quand
le sire de Beaumanoir entendit messire Jean Chan-
dos ainsi parler, si s'en felonnit (irrita) et fut moult
courroucé, et dit: « Chandos, Chandos, ce n'est
mie l'intention de monseigneur qu'il n'ait plus
grand'volonté de combattre que monseigneur Jean
de Montfort; et aussi ont toutes nos gensi » A ces
paroles il s'en partit, sans plus rien dire, et retourna
devers monseigneur Charles de Blois et les barons
de Bretagne qui l'attendoient.
D'autre part, messire Jean Chandos se retraist
(retira) devers le comte de Montfort qui lui de-
manda: K Comment va la besogne? Que dit notre
adversaire? » — <c Que il dit, répondit messire Jean
a5G LES CHRONIQUES (i364)
Chandos? Il vous mande par le seigneur de Beau-
manoir qui tantôt se part de ci, qu'il se veut com-
battre, comment qu'il soit, et demeurera duc de
Bretagne aujourd'hui, ou il demeurera en la place. »
Et cette réponse dit adonc messire Jean Chandos
pour encourager plus encore son dit maître et sei-
gneur le comte de Montfort: et fut la fin delà
parole messire Jean Chandos qu'il dit: « Or regar-
dez que vous en voulez faire, si vous voulez com-
battre ou non: » « Par monseigneur Saint George,
dit le comte de Montfort, oilj et Dieu veuille aider
au droit: faites avant passer nos bannières et nos
archers. i> Et ils se passèrent
Or vous dirai du seigneur de Beaumanoir qu'il
dit à monseigneur Charles de Blois: « Sire, sire,
par monseigneur Saint Yves , j'ai ouï la plus
orgueilleuse parole de messire Jean Chandos que je
cuisse grand temps a j car il dit que le comte de
Montfort demeurera duc de Bretagne et vous mon-
trera que vous n'y avez nul droit. » De cette parole
mua couleur à messire Charles de Blois, et répondit:
« Du droit soit-il en Dieu aujourd'hui qui le sait. »
Et aussi dirent tous les barons de Bretagne. Adonc
fit-il passer avant bannières et gens d'armes, au
nom de Dieu et de monseigneur Saint Yves.
(i364) DE JEAN FROISSART. 2^7
CHAPITRE DVIII.
Ci devise comment les BATAiLLEd DE MESSt&E GfiAft-
LES DE BlOIS et CELLES DU COMÏE DE MonTFORf
S*ASSEMBLÈR£NT ET COMMENT ILS SE COMBAT TIREIIT
VAILLAMMENT D'uN COTÉ ET d'auTRE.
Un petit devant prime s'approchèrent les batailles;
de quoi ce fut très belle chose à regarder, comme je
Fouïs dire à ceux qui y furent et qui vus les a voient ^
car les François étoient aussi serrés et aussi joints
que on ne put mie jeter une pomme qu'elle ne
cheist (tombât) sur un bassinet, ou sur une lanee.
Et portoit chacun homme d'armes son glaive droit
devant lui, retaillé à la mesure de cinq pieds, et une
hache forte, dure et bien acérée, à (avec) petit man-
che, à son côté, ou sur son col; et s'en venoient
ainsi tout bellement le pas, chacun sire en son arroy
et entre ses gens, et sa bannière devant lui ou son
pennon , avisés de ce qu'ils dévoient faire. Et aussi
d'autre part les Anglois étoient très fa-ticement
(régulièrement) ordonnés.
Si s'assemblèrent ( attaquèrent ) pïemièrement
messire Bertran du Guesclin et les Bretons de son
lez (côté) à la bataille de monseigneur Robert
CanoUe (KnoUes) et messire Gautier Huet; et
mirent les seigneurs de Bretagne , qui étoient d'un
lez (côté) et de l'autre, les bannières des deux scî-^
gneurs qui se appeloient ducs, l'un contre l'autre;
FROISSART. T. IV. 17
2i58 LES CHRONIQUES (i364;
et les autres batailles s'assemblèrent (attaquèrent)
aussi par grand' ordonnance l'une contre l'autre. Là
eut de première rencontre fortboutis (cboc) des lan-
ces et fort estrif (lutte) et dur. Bien est vérité que
les archers trairent (tirèrent) du commencement :
mais leur trait ne greva néant aux François j car
ils étoient trop bien armés et forts et bien paves-
cliiez (abrités) contre le trait. Si jetèrent ces ar-
chers leurs arcs jus (à bas), qui étoient forts com-
pagnons et légg:s« et se boutèrent entre les gens
de leur côté, et puis s'en vinrent à ces François qui
portoient ces haches. Si s'adressèrent à eux de
grand' volonté, et tollirent (ôtèrent) de commence-
ment à plusieurs leurs haches, dequoi ils se combat-
tirent depuis bien et hardiment Là eut faite mainte
appertise d'armes, mainte lutte, mainte prise et
mainte rescousse (délivrance) ^ et sachez que qui
étoit chu(tombé) à terre, c'étoit fort du relever, si il
n'étoit trop bien secouru. La bataille messire Char-
les de Blois s'adressa droitement à la bataille du
comte de Mon tfort , qui étoit forte et espesse (épaisse).
En sa compagnie et en sa bataille étoient le vicomte
de Rohan, le sire de Léon, messire Charles de Di-
nantjlesire de Quintin,lesired'Ancenjs,lesirede
Rochefort^ et avoit chacun sire sa bannière devant
lui. Là eut, je vous dis, dure bataille et grosse et bien
combattue j et furent ceux de Montfort du commen-
cement durement reboutés. Mais messire Hue de
Cavrelée (Calverlej),qui étoit sur èle (aile) et qui
avoitune belle bataille et de bonne gent ,venoit à cet
endroit où il véoit (voyoit) ses gens branler, ou des-
(i564) I^E JEAN FROISSART. îSg
clorre (desserrer), ou ouvrir, et les rebouloit et met-
toit sus par force d'armes. Et cette ordonnance leur
valut trop grandement; car sitôt qu'il avoit les foulés
remis sus, et il véoit (voyoit) une autre bataille ou-
vrir ou branler, il se traioit (rendoit) cette part
et les reconfortoit, par telle manière comme dit est
devant
CHAPITRE DIX.
Comment messire Olivier de Clissoit et sa bataille
SE combattirent moult vaillamment a la ba-
taille DU COMTE d'AuXERRE ET DU COMTE DE Joi-
gny: et comment messire Jean Chandos déconfit
la dite bataille.
U'autre part se combattoient messire Olivier de
Clisson, messire Eustache d'Aubrecicourt, messire
Richard Burley, messire Jean Boursier (Bourchier),
messire Mathieu de Gournay et plusieurs autres
bons chevaliers et écuyers, à la bataille du comte
d'Auxerre et du comte de Joigny, qui étoit moult
grande et moult grosse et moult bien étofiee de
bonnes gens d'armes. Là eut mainte belle appertise
d'armes faite, mainte prise et mainte rescousse. Là
se combattoient François et Bretons d'un lez (coté)
moult vaillamment et très hardiment des haches
qu'ils portoient et qu'ils tenoient Là fut messire
Charles de Blois durement bon chevalier et qui
vaillamment et hardiment se combattit; et assembla
'7*
af)0 LES CHRONIQUES (r364;
(attaqua) à ses ennemis de grand' volonté. Et aussi
fut bon chevalier son adversaire le comte de Mont-
fort : chacun y entcndoit ainsi que pour lui. Là étoit
le dessus dit messire Jean Chandos qui y faisoit
trop grand' foison d'armes j car il fut en son temps
fort cbevalier et hardi durement et redouté de ses
ennemis, et en batailles sage et avisé et plein de
grand' ordonnance. Si conseilloit le comte de Mont-
fort ce qu'il pou voit, et entendoit à le conforter, et
ses gens, et lui disoit: « Faites ainsi et ainsi, et vous
tirez de ce côté et de cette part. » Le jeune comte
de Montfort le créoit (croyoit) et ouvroit volontiers
par son conseil. D'autre part, messire Bertran du
Guesclin,le sire deTournemine,le sire d'Avaugour,
le sire de Rais (Roye), le sire de Rieux, le sire de
Loheac,le sire de Gargouley (Kergorlay), le sire de
Malestroit, le sire du Pont, le sire de Prie et maints
bons chevaliers et écuyers de Bretagne et de Nor-
mandie, qui là étoient du coté de monseigneur
Charles de Blois, se combattoient moult vaillam-
ment, et y firent mainte belle appertise d'armes^ et
tant se combattirent que toutes ces batailles se re-
cueillirent ensemble, excepté l'arrière garde des
Anglois, dont messire Hue de Cavrelée (Calverley)
étoit chef et souverain. Cette bataille se tenoit tou-
jours sur èle (aile), et ne s'embesognoit d'autre
cho$e fors que de radrecier (redresser) et de mettre
en arroy les leurs qui branloient, ou qui se décon-
fisoient Entre les autres chevaliers, messire Olivier
de Clissony fut bien vu et avisé, et qui fit merveilles
de son corps; et tenoit une hache dont il ouvroit
(i564) DE JEAN FROISSART. a6i
et rompoit ces presses; et ne Posoit nul approcher j
et se combattit si avant, telle fois fut, qu'il fut en
grand péril j et y eut moult à faire de son corps en
la bataille du comte d'Auxerre et du comte de Joi-
gny,et trouva durement forte encontre sur lui, tant
que du coup d'une hache il fut féru en travers, qui
lui abattit la visière de son bassinet; et lui entra la
pointe delà hache en l'œil, et Peut depuis crevé:
mais pour ce ne demeura mie qu'il ne fut encore
très bon chevalier.
Là se recouvroient batailles et bannières qui une
heure étoient tout au bas, et tantôt par bien combat-
tre se remettoient sus, tant d'un lez (côté) comme de
Pautre. Entre les autres chevaliers fut messij e Jean
Chandos très bon chevalier et vaillamment se com-
battit; et tenoit une hache dont il donnoît les ho-
rions si grands que nul ne Poscfit approcher; car il
étoit grand et fort chevalier et bien formé de tous
ses membres. Si s'en vint combattre à la bataille du
comte d'Auxerre et des François: là eut fait mainte
belle appertise d'armes, et par force de bien combat-
tre, ils rompirent et reboutèrent cette bataille bien
ayant; et la mirent en tel meschef que brièvement
elle fut déconfite et toutes les bannières et les pen-
nous de cette bataille jetés par terre, rompus et des-
cirez (déclarés) et les seigneurs mis et contournés en
grand mesçhef ; car ils n'çtoient aidés ni confortés
denulcôté, mais étoient leurs gens tous embesognés
d'eux défendre et combattre. Au voir (vrai) dire,
quand une déconfiture vient, les déconfits se décon-
fîst:ut et s'esbaissent (ébahissent) de trop peu, et
a6a LES CHRONIQUES (i364)
sur ua cheu(tombé),il en chiet (tombe) trois, et
sur trois dix, et sur dix trente; et pour dix, s'ils
s'enfuient, il s'enfuit un cent. Ainsi fut de cette ba-
taille d'Auray. Là crioient et écri oient ces sei-
gneurs, et leurs gens qui étoient de-lez (près) eux,
leurs enseignes et leurs cris ; de quoi les aucuns en
étoient ouïs et réconfortés, et les aucuns non, qui
étoient en trop grand'presse, ou trop arrière de
leurs gens. Toute fois le comte d' Aux erre, par force
d'armes, fut durement navré et pris dessous le pen-
noa messire Jean Chandos, et fiancé prisonnier;
et le comte de Joigny aussi; et occis le sire de
Prie, un grand banneret de Normandie.
CHAPITRE DX.
COMMEZIT MESSIRE BerTRAN DU GuESCLiN FUT PRIS;
ET COMMENT MESSIHE ChARLES DE BlOIS FUT OCCIS EN
LA BATAILLE , ET TOUTE LA FLEUR DELA CHEVALERIE
DE Bretagne et de Normandie prise ou occise.
JCjncore se combaitoient les autres batailles moult
vaillamment, et se tenoient les Bretons en bon con-
vine (ordre), et toute fois, à parler loyalement d'ar-
mes, ils ne tinrent mie si bien leur pas ni leur
arroy, ainsi qu'il apparut, que firent les Anglois et
les Bretons du côté le comte de Montfort^ et trop
grandement leur valut ce jour cette bataille sur èle
(aile) de monseigneur Hue de Cavrelée (Calverley).
Quand les Anglois et les Bretons deMontfort virent
(i364) DE JEAN FROISSART. a63
ouvrir et branler les François, si se confortèrent
entre eux moult grandement, et eurent tantôt les
plusieurs leurs chevaux appareillés: si montèrent et
commencèrent à chasser fort et vîtement Adonc se
partit messire Jean Chandos et une grand'route
(troupe) de ses gens, et s'en vinrent adresser sur
la bataille de messire Bertran du Guesclîn où on
faisoit merveilles d'armes: mais elle étoit jà ouverte,
et plusieurs bons chevaliers et écujers mis en grand
meschef^ et encore le furent-ils plus , quand une
grosse route (troupe) d'Anglois et messire Jean
Chandos y survinrent. Là eut donné maint pesant
horion de ces haches, et fendu et effondré maint
bassinet, et maint homme navré à mort^ et ne pu-
rent, au voir (vrai) dire, messire Bertran ni les siens
porter ce faix. Si fut là pris messire Bertran du
GuescHn d'un écuyer Anglois, dessous le pennon
à messire Jean Chandos.
En cette presse prit et fiança pour prisonnier ledit
messire Jean Chandos un baron de Bretagne qui
s'appeloit le seigneur de Rais (Roye), hardi chevalier
durement. Après cette grosse bataille des Bretons
rompue, la dite bataille fut ainsi que déconfite^ et
perdirent les autres tout leur arroyj et se mirent en
fuite, chacun au mieux qu'il put pour se sauver;
excepté aucuns bons chevaliers et écuyej's de Bre-
tagne, qui ne votiloient mie laisser leur seigneur
monseigneur Charles de Blois; mais avoient plus
cher à mourir que reproché leur fut fuite. Si se re-
cueillirent et rallièrent autour de lui et se combatti-
rent depuis moult vaillamment et très âprement j et
a64 LES CHRONIQUES (i364)
là eut fait mainte grand'appertise d'armes; et se
tint ledit mcssire Charles de Blois et ceux qui de-
lez (près) lui étoient une espace de temps, en eux
défendant et combatlant; mais finalement ils ne se
purent tant tenir qu'ils ne fussent déroutés par
force d'armes; car la plus grand'partie des Anglois
conversoient (arrivoient) cette part Là fut la ban-
nière de messire Charles de Blois conquise et jetée
par terre, et celui occis qui laportoit. Là fut occis
en bon convine (ordre) messire Charles de Blois, le
viaire (visage) sur sçs ennemis, et un sien fils bâ-
tard, qui s'appeloit messire Jean de Blois, appert
hommes . d'armes durement, et qui tua celui qui
tué avoit monseigneur Charles de Blois, et plusieurs
autres chevaliers et écuyers de Bretagne. Et me sem-
ble qu'il avoit été ainsi ordonné en l'ost (armée)
des Anglois au matin que si on venoit au dessus de
la bataille, que messire Charles de Blois fut trouvé
en la place, on ne ledevoit point prendre à nulle
rançon, mais occire. Et ainsi, en cas semblctble, les
François et les Bretons avoient ordonné de messire
Jean de Montfort; car en ce jour ils vouloient avoir
fin de bataille et de guerre. Là eut, quand ce vint à
la chasse et à la fuite, grand' mortalité, grand' occi-
gion et grand' déconfiture, et maint bon chevalier et
écuyer pris et mis en grand meschef Là fut toute
la fleur de chevalerie de Bretagne, pour Je temps et
pour la .journée, morts ou pris; car moult petit dç
gens d'honneur échappèrent, qui ne fussent mortj;
ou pris. Et par spécial des bannerets de Bretagne y
demeurèrent morts messire Charles de Dluant, le
(i364) DE JEAN FROISSART. a65
sire de Léon, le sire d'Ancenys, le sired'Avaugour,
le sire de Loheac, le sire de Guergorlay (Ker-
gorlay), le sire de Malestroit, le sire du Pont, et
plusieurs autres bons chevaliers et écuyers que je
ne puis mie tous nommerj et pris le vicomte de
Rohan, messire Guy de Léon, le sire de Rochefort,
le sire de Rais, le sire de Rieux , le comte de Ton-
nerre, messire Henry de Majestroit, messire Olivier
deMauny, le sire de Ri ville, le sire de Fran ville,
le sire de Rainevalj et plusieurs autres de Norman-
die; et plusieurs bons chevaliers et écuyers de
France, avecques le comte d'Auxerre et le comte de
Joigny. Brièvement à parler, cette déconfiture fut
moult grande et moult groàsé et grand^ foison de
bonnes gens y eut morts, tant sur les champs,
comme sur la place; car elle dura huit grosses lieues
de pays jusques moult près de Rennes ^'\ Si avinreut
là en dedans maintes aventures, qui toutes ne vin-
rent mie à connoissance; et y eut aussi maint homme
mort et pris et recreu ^'^ sur les champs , ainsi que
les aucuns escheirent (tombèrent) en bonnes mains,
et qu'ils trouvoient bons maîtres et courtois. Cette
bataille fut assez près d' Auray en Bretagne , Tan de
grâce Notre Seigneur i364i le neuvième jour du
mois d'octobre ^^\
(i) L^Histoire de Bret. ubi sup, P. 3ii , dit Kannes\ mais loit qu^ij
faille lire Rennes ou Kannes^ Froissartse trompe également sur la dis-
tance entre Auray et Tune ou T autre de ces deux y31bs: Vannes n** eu
est éloignée que de trois lieues et Reunes Test de plus do yiugt. J. D.
(a) Mis en liberté sur parole. J. D.
(3) On a remarqué précédemment que cette date est fausse et que la
bataille d^Âuray se donna le 1^ septembre jour de Saint Michel. ( Vo^,
ij» note sur le commencement du Chap. 5o5. ) J. D.
266 LES CHRONIQUES {î364)
CHAPITRE DXI.
Ci parle des paroles amoureuses que le comte de
MOWTFORT DISOIT A MESSIRE JeAN ChANDOS , ET
DES PITEUX REGRETS QUE LE DIT COMTE FIT SUR
MONSEtGNEUR ChARLES DE BlOIS, ET COMMENT IL LE
FIT ENTERRER A GuiNGANT TRES RÉVÉREMMEWT.
Après la grande déconfiture, si comme vous avez
ouï, et la place toute délivrée, les chefs des seigneurs
Anglois et Bretons d'un lez (côté) retournèrent et
n'entendirent plus à chasser^ mais en laissèrent con-
venir leurs gens. Si se trairent (rendirent) d'un lez
(côté) le comte de Montfort, messire Jean Chandos,
messire Robert Canolle (Knolles), messire Eustaclie
d'Aubrecicourt, messire Mathieu de Gournay , mes-
sire Jean Boursier (Bourchier) , messire Gautier
Huet, messire Hue de Cavrelée (Cal verley), messire
Richart Burle (Burley) , messire Richart Tantoii
(Tàunton) et plusieurs autres et s'en vinrent om-
broier (mettre à l'ombre) du long d'une haie, et se
commencèrent à désarmer; car ils virent bien que
la journée étoit pour eux. Si mirent les aucuns leurs
bannières et leurs pennous à cette haie, et les armes
de Bretagne tout en haut sur un buisson pour ral-
lier leurs gens. Adonc se trairent(rendirent) messire
Jean Chandos, messire Robert Canolle (Knolles),
messire Hue de Cavrelée (Calverley) et aucuns che-
valiers devers messire Jean de Montfort, et lui di-
(i564) DE JEAN FROISSÀRT. 267
rent en riant: « Sire, louez Dieu et si faites bonne
chère, car vous avezhui conquis Théritage de Bre-^
tagne. j» Il les inclina moult doucement, et puis
parla que tous Fouirent: « Messire Jean Çhandos,
cette bonne aventure m'est avenue par le grand sens
et prouesse de vousj et ce sçais-je de vérité, et aussi
le sceivent (savent) tous ceux qui ci sont; si vous
prie, buvez à mon hanap (coupe). » Adonc lui tendit
un flacon plein de vin où il avoit bu pour lui refraî-
chir, et lui dit encore en lui donnant: «Après Dieu,
je vous en dois savoir plus grand gré que à tout le
monde. » En ces paroles révint le sire de Clisson
tout échauffé et enflammé, et avoit moult longue-
ment poursuivi ses ennemis: à (avec) peine s'en
étoit-il pu partir, et ramenoit ses gens et grand'foi-
son de prisonniers. Si se trairent (rendirent) tantôt
par devers le comte de Montfort et les chevaliers
qui là étoient, et descendit jus (à bas) de son cour-
sier et s'en vint rafraîchir de-lez (près) eux. Pen-
dant qu'ils étoient en cet état, revinrent deux che-
valiers et deux hérauts qui avoient cerchié (cher-
ché) les morts, pour savoir que messire Charles de
Blois étoit .devenu; car ils n'étoient point certains
si il étoit mort ou non. Si dirent ainsi tout en haut:
« Monseigneur, faites bonne chère, car nous avons
vu votre adversaire , messire Charles de Blois ,
mort. » A ces paroles se leva le comte de Montfort
et dit qu'il le vouloit aller voir, et que il avoit grand
désir de le voir autant mort comme vif. Si s'en al-
lèrent avecques lui les chevaliers qui là étoient.
Quand ils furent venus jusques au lieu où il gissoit,
268 LES CHRONIQUES Ci5C4)
tourné à part et couvert d'une targe (bouclier), il le
fit découvrir, et puis le regarda moult piteusement
et pensa une espace, et puis dit: cf Ha ! monseigneur
Charles, monseigneur Charles, beau cousin, comme
pour votre opinion maintenir sont avenus en Breta*
gne maints grands meschefs! Si Dieu m'aist (aide),
il me déplaît quand je vous trouve ainsi, si être pût
(eut pu) autrement ». Et lors commença à lar-
moyer. Adonc le tira arrière messire J^an Chandos
et lui dit: «Sire, sire, partons de ci et regraciez
(remerciez) Dieu de la belle aventure que vous avez^
car sans la mort de cettui-ci ne pouviez-vous venirà
l'héritage de Bretagne. » Adonc ordonna le comte
que messire Charles de Blois fut porté à Guingampj
et il fut ainsi fait incontinent, et là enseveli moult ré-
véremment: lequel corps de lui sanctifia par la grâce
de Dieu, et l'appelle-t-on Saint Charles; et l'ap-
prouva et canonisa le pape Urbain V*" ^'^ qui régnoit
pour le temps; car il faisoit et fait encore au pays
de Bretagne plusieurs miracles tous les jours.
(i) Il est yrai qu^UrbainV ordonna une enquête pour la canonis»*
tion de Charles de Blois; mais il mourut ayant qu^elle fut faite: elle
u^eut lieu que sous le pontificat de son successeur Grëgoire II, qui u^en
fit aucun usage, pour ne pas ofiènser le duc de Bretagne , qui s*oppo-<
soit de toutes ses forces k ce qu'pn mit son riyal au rang des saints.
M. Duchesne, daus son Histoire généal. de la mais, de Châtillon,
P. ^39, a pensé que Charles de Blois avoit été réellement canonisé ;
mais les preuves qu^il en donne ne paroissent pas suffisantes pour
établir solidement son opinion. ( Voyez sur ce fait P Histoire de Bret,
ubi jup, P. 536 et suiy. et les Prei/t^WjT. i.Col. i66j, etc. etT. a.
Col. I et suiy. ) J. D«
(.-64) DE JEàN FROISSART. iik)
CHAPITRE DXII.
Comment le comte de Montfort donna trêves
pour enterrer les morts ; et comment le roi de
France envoya le duc d'Anjou en Bretagne
POUR reconforter la femme de MONSEIGNEUR
Charles de Blois.
Après cette ordonnance et que tous les morts fu-
rent dévêtus, et que leurs gens furent retournés de
la chasse , ils se trairent (rendirent) devers leurs
logis dont au matin ils s'étoient partis. Si se désar-
mèrent, et puis se aisèrent de ce qu'ils avoientj et
bien avoient de quoij et entendirent à leurs prison-
niers, et firent remuer et appareiller les navrés; et
leurs gens mêmes quiétoient navrés et blesses, firent-
ils remettre à point Quand ce vint le lundi au ma-
tin, le comte de Montfort fit à savoir sur le pajs à
ceux de la cité de Rennes et des villes environ que
il donnoit et accordoit trêves trois jours, pourre-
cueillii' les moris dessus les champs et ensevelir en
terre sainte: laquelle ordonnance on tint à moult
bonne. Si se tint le comte de Montfort par devant le
châtel d'Auray à siège, et dit que point ne se parti-
roit si l'auroit à sa volonté. Ces nouvelles s'espar-
dirent (répandirent) en plusieurs lieux et en plu-
sieurs pays, comment messire Jean de Montfort, par
le conseil et confort des Anglois a voit obtenu la
place contre monseigneur Charles de Blois, et lui.
270 LES CHRONIQUES (i564)
mort et déconfit, et mort et pris toute la fleur de la
chevalerie de Bretagne qui faisoient partie contre
lui Si en avoit messirc Jean Chandos grandement
la grâce et la renommée^ et disoient toutes manières
de gens, chevaliers et écujers, qui à la besogne
a voient été, que par lui et son sens et sa prouesse
avoient les Anglois et les Bretons obtenu la place.
De ces nouvelles furent tous les amis et les confor-
tants à messire Charles de Blois courroucés; ce fut
bien raison; et par spécial, le roi de France; car
cette déconfiture luitouchoit grandement, pourtant
(attendu) que plusieurs bons chevaliers et écujers
de son rojaume y avoient été morts, et pris messire
Bertran du Guesclin que moult aimoit, le comte
d'Auxerre, le comte de Joigny et tous les barons
de Bretagne, sans nuUui (personne) excepter. Si en-
voya le dit roi de France son frère monseigneur
Louis duc d'Anjou sur les marches de Bretagne,
pour reconforter le pays qui étoit moult désolé,pour
l'amour de leur seigneur monseigneur Charles de
Blois que perdu avoient, et pour reconforter aussi
madame de Bretagne femme au dit monseigneur
Charles de Blois, qui étoit si désolée et déconfortée
de la mort de son mari que rien n'y failloit. A ce
étoit le dit duc d'Anjou bien tenu de faire, quoique
volontiers le fît; car il avoit épousé la fille du dit
monseigneur Charles et de- la dite dame. Si promet-
toit de grand'volonté aux bonnes villes, cités et
châteaux de Bretagne et au demeurant du pays con-
seil, confort et aide en tous cas: en quoi la dame
que il clamoit (appeloit) mère et le pays eurent une
(i564) DE JEAN FROISSART. 271
espace de temps grand' fiance, jusques adonc que le
roi de France, pour tous périls ôter et eschever (évi-
ter), y mit attrempance (adoucissement), si comme
vous orrez recorder assez tôt
Si vinrent aussi ces nouvelles au roi d'Angle->
terre j car le comte de Montfort avoit écrit, au cin-
quième jour que la bataille avoit été devant Aurajr,
en la ville de Douvres; et en apporta lettres de
créance un varlet poursuivant armes qui avoit été
à la bataille, et lequel le roi d'Angleterre fit tantôt
héraut, et lui donna le nom de Windsor et moult
grand profit; par lequel héraut et aucuns cheva-
liers d'un lez (côté) et de l'autre qui furent à la
bataille je fus informé. Et la cause pourquoi le roi
d'Angleterre étoit adonc à Douvres, je la vous dirai.
CHAPITRE DXIII.
Comment le roi d'Angleterre et le comte de Flan-
dre, QUI étoient ▲ Douvres pour traiter du
MARIAGE DE LEURS ENFANTS^ FURENT GRANDEMENT
RÉJOUIS DE LA DÉCONFITURE D^AuRAY.
Il est bien vérité que un mariage entre monsei-
gneur Aymon comte de Cantebruge (Cambridge),
fils au dit roi d'Angleterre, et la fille du comte
Louis 4e Flandre avoit été traité et pourparlé trois
ans en devant^ auquel mariage le comte de Flan-
dre étoit nouvellement assenti (consenti) et accordé,
mais (pourvu) que le pape Urbain V les voulsist
^'J^ LES CHRONIQUES (r364)
(voulut) dispenser; car ils étoient moult procliains
de lignage. Et en avoient été le duc de Lancaslre
et messire Aymon son frère et grand' foison de ba-
rons et de chevaliers en Flandre, devers le dit
comte Louis qui les avoit reçus moult honorable-
ment; et pour plus grand' conjonction de paix et
d'amour ^le dit comte de Flandre étoit venu avecques
eux à Calais, et passa la mer et vint h Douvres où le
roi et une partie de ceux de son conseil qui là se te-
noient le reçurent Et encore étoient là quand le
dessus dit varlet et message en ce cas apporta les
nouvelles de la besogne d'Auray, ainsi comme elle
avoit été. De laquelle avenue le roi d'Angleterre et
les barons qui là étoient furent moult bien réjouis;
et aussi fut le comte de Flandre, pour l'amour, hon-
neur et avancement de son cousin germain le comte
de Montfort. Si furent le roi d'Angleterre, le comte
de Flandre et les seigneurs dessus nommés environ
trois jours à Douvres, en fêtes et en ébattements;
et quand ils eurent assez révélé (réjoui) et joué et
fait ce pourquoi ils étoient là assemblés, le comte
de Flandre prit congé au roi d'Angleterre et se par-
tit. Si me semble que le duc de Lancastre et messire
Aymon repassèrent la mer avecques le comt^ de
Flandre, et lui tinrent toujours compagnie jusques
à tant qu'il fut revenu à Bruges. Nous nous souffri-
rons à parler de cette matière et parlerons du
comte de Montfort, comment il persévéra en Bre-
tagne.
(i564) DE JEAN FROISSART. 273
CHAPITRE DXIV.
GoMMElfT CEUX d'AxIRAY, CEUX DE JuGOW ET CEUX DR
DINANT SE RENDIRENT AU COMTE DE MONTFORT ; ET
COMMENT LE DIT COMTE ASSIÉGEA LA BONNE CITÉ
DE Campergorentin (Quimper-G>rentin).
JLe comte de Monlfort, si comme il est cî-dessus
dit, tint et mit le siège devant Auray , et dit qu'il ne
s'en partiroit si Pauroit à sa volonté. Ceux du cfaâtel
n'étoient mie bien aises, car ils avoient perdu leur
capitaine Henry de Hauternelle qui étoit demeuré
à la besogne, et toute la fleur de leurs compagnons;
et ne se trouvoient laiens (dedans) que un petit de
gens; et si ne leur apjjaroît secours de nul coté : si
eurent conseil d'eux rendre et la forteresse, saufs
leurs corps et leurs biens. Si traitèrent devers le dit
comte de Montfort et son conseil sur l'état dessus
dit Le dit comte qui avoit en plusieurs lieux à
entendre, et point ne savoit encore comment le pays
se voudroit maintenir, les prit à mercy et les laissa
paisiblement partir, ceux qui partir voulurent, et
prit la saisine de la forteresse et y mit gens de par
lui; et puis chevaucha outre, et tout son ost (armée)
qui tous les jours croissoit, car gens d'armes et ar-
chers lui venoient d'Angleterre à effort; et aussi
se traioient (rendoient) plusieurs chevaliers et
écuyers de Bretagne devers lui; et par spécial ces
Bretons Bretonnants. Si s'en vint devant la bonne
FROISSART. T. IV. 1 18
2»74 LES CHRONIQUES (i564;
ville de Jugon qui se cloui (ferma) contre lui et se
tint trois jours; et la fit le dit Comte de Montfort
assaillir par deux assauts, et en y eut moult deblessés
dedans et dehors. Ceux de Jugon qui se véoient
(voyoient) assaillis, et point de recouvrer au pays
n'avoient n'eurent mie conseil d'eux tenir longue-
ment ni d'eut faire hérier (maltraiter), reconnurent
le comte de Montfort à seigneur, et lui ouvrirent
leurs portes, et lui jurèrent foi et loyauté à tenir et à
garder à toujours mais. Si remua (changea) le dit
comte tous officiers en la ville et y mit des nou-
veaux ; et puis chevaucha devers la bonne ville de
Dinant Là mit-il grand siège et qui dura bien avant
en l'hiver; car la ville étoit bien garnie et de grands
pourvéances et de bonnes gens d'armes. Et aussi le
duc d'Anjou leur avoit mandé qu'ils se tenissent
(tinssent) ainsi que bonnes^ens se dévoient faire,
car il les conforteroit. Cette opinion les fit tenir et en-
durer maint assaut. Quand ils virent que leurs pour-
véances (provisions) amenrissoient (diminuoient)ct
que nul secours ne leur apparoît, ils traitèrent de
paix devers le comte de Montfort, lequel y entendit
volontiers et nedésiroit autre chose, mais (pourvu)
que ils le voulussent reconnoitre à seigneur ainsi
qu'ils firent Et entra en la dite ville de Dinant à
grand' solemnité ^'^ j et lui firent tous féauté et hom-
mage. Puis chevaucha outre et s'envint atout (avec)
son ost (armée) devant la bonne cité deCamper-
(i) Dînant se rendit vers la fin d'octobre; la reddition de Jugon est
aussi de ce mois. ( Histoire de Bret. uhi sup, P. 3i5, et Preuv^eSyT. i.
Cèl iS8:.)J.D.
(i364) DE JEAN FROISSART. ^75
corentin (Quiraper-Corentin), et Fassiégea de tous
points; et y fit amener et acharier les grands engins
(machines) de Vannes et de Dinant. Si dît et pro-
mit qu'il ne s'en partiroit si Pauroit. Et vous dis
ainsi, que les Bretons et les Ânglois de Montfort,
messire Jean Chandos et les autres, qui avoient en
la bataille d'Auraj pris grand' foison de prisonniers,
n'en rançonnoient nul, ni mettoient à finance, pour-
tant (attendu) qu'ils ne vouloient mie qu'ils se re-
cueillissent ensemble et en fussent de reclief com-
battus : mais les envoyèrent en Poitou , en Saintonge ,
à Bordeaux et à la Rochelle tenir prison; et pendant
ce conquerroient les dits Bretons et Aîiglois d'un
côté le.pays de Bretagne.
CHAPITRE DXV.
Comment le roi de France envoya messagers pour
traiter de la paix entre le comte de montfort
ET LE PATS DE BrETAGNE ; ET COMMENT IL EN DE-
MEURA DUC.
Jtendant que le comte deMontfort séoit devant la
cité de Quimper-Corentin et moult l'estraindi (serra)
par force d'engins (machines) et d'assauts qui nuit
et jour y jetoient, couroient ses gens tout le pays
d'environ, et ne laissèrent rien à prendre s'il n'étoit
trop chaud ou trop pesant De ces avenues étoit le
roi de France bien informé: Si eut sur ce plusieurs
18*
276 LES CHRONIQUES (i?i64)
consaux (conseils), propos et imaginations comment
ils pourroient user des besognes de Bretagne ; car
elles étoient en moult dur parti; et si n^jr pouvoit
bonnement remédier si il n'émouvoit son royaume
et fit de rechef guerre aux Anglois, pour le fait de
Bretagne j ce (jue on ne lui conseilloit mie à faire.
Et lui fut dit en grand^spécialité et en délibération
de conseil: « Très cher sire, vous avez soutenu l'opi-
nion messire Charles de Blois votre cousin; et aussi
fit votre seigneur de père et le roi Philippe votre
ayeulqui lui donna en mariage Fhéritage et la
duché de Bretagne ^*\ par lequel fait moult de
grands maux sont avenus en Bretagne et au pays
d'environ. Or est tant allé que messire Charles de
Blois votre cousin , en l'héritage gardant et défen-
dant, est mort; et n'est nul de son côté qui cette
guerre, ni le droit d& son calenge (réclamation)
relève; car jà sont en Angleterre prisonniers, à qui
moult il en touche et appartient, ses deux ains-«nés
(aînés) fils Jean et Guy. Et si véons (voyons) et
oyons recorder tous les jours que messire Jean de
Montfort prend et conquiert cités, villes et châ-
teaux, et les attribue du tout à lui, ainsi comme son
lige héritage. Par ainsi pourriez-vous perdre vos
droits et l'hommage de Bretagne, qui est une moult
grosse et notable chose en votre royaume, et que
vous devez bien douter (craindre) à perdre; car si
le comte de Montfort le relevoit de votre frère le
( I ) En lui faisant épouser la nièce et rhëritiére du duc Jean III mort
en x!^4''^* ^'
(i364) DE JEAN FROISSART. ^77
roi d'Angleterre, ainsi que fit jadis son père, vous
ne le pourriez r'avoir sans grand'guerre et haine en-
tre vous et le roi d'Angleterre, où bonne paix est
maintenant, que nous ne vous conseillons mie à
briser. Si nous semble, tout considéré et imaginé,
cher sire , que ce seroit bon que d'envoyer certains
messages et sages traiteurs devers messire Jean de
Montfort , pour savoir comment il se veut maintenir,
et de entamer matière de paix entre lui et le pays et
la dite dame qui s'en est appelée duchesse. Et sur
ce que ces traiteurs trouveront en lui et en son con-
seil, vous aurez avis. Au fort, mieux vaudroit que
il demeurât duc de Bretagne, afin qu'il le voulut re-
connoîtredevous,et vous en fit toutes droitures, ainsi
que un sire féal doit faire à son seigneur, que la chose
fut en plus grand péril ni variement. » Aces paroles
entendit le roi de France volontiers j et furent avisés
et ordonnés en France messire Jean de Craon arche-
vêque de Rheims, et le ^re de Craon son cousin ^'\
et messire Boucicaut maréchal de France ^ d'aller en
ce voyage devant Qui mper-Corentin parler et traiter
au comte de Montfort et à son conseil, sur l'état que
vous avez ouï. Si se partirent ces trois seigneurs
dessus nommés du roi de France, quaud ils furent
informés de ce qu'ils dévoient faire et dire, et ex-
ploitèrent tant par leurs journées qu'ils vinrent au
(i) Le pouvoir pour traiter de la paix en: Bretagne est daté du 35
octobre de cette année: il est expédié k ParclieTéque de Rheims et au
maréchal de Boucicaut seuls, sans aucune mention du sire de Craon.
( Histoire de Bret, M sup. P. 3 1 5, et T. i. des Preuves, Col. i584. )
J. D.
278 LES CHRONIQUES (i364)
siège des Bretons et des Anglois devant Quimper-Co-
rentin^ et se nommèrent messagers du roi de France.
Le comte de Montfort, messire Jean Ghandos et
ceux de son conseil les reçurent liement Si remon«
trèrent ces seigneurs bien et sagement ce pourquoi
ils étoient là envoyés. A ce premier traité répondit
le comte de Montfort qu'il s'en conseilleroit^ et y
assigna journée. Ce terme pendant vinrent ces trois
seigneurs de France séjourner en la cité de Rennes.
Si envoya le comte de Montfort en Angleterre le
seigneur de Latimer , pour remontrer au roi ces trai-
tés et quel chose il en conseilleroit Le roi d'Angle-
terre, quand il fut informé, dit que il conseilloit bien
le comte de Montfort à faire paix, mais(pourvu)quela
duché lui demeurât^ et aussi que il récompensât la
dite dame, qui duchesse s'étoit appelée, d'aucune
chose bien et honnêtement, et lui assignât sa rente en
certain lieu où elle la put avoir bien et honnêtement
sans danger. Le sire de Latimer rapporta arrière, par
écrit, tout le conseil et la réponse du roi d'Angleterre
au comte de Montfort qui se tenoit devant Quimper-
Corentin. Depuis ces lettres et ces réponses vues et
ouïes, messire Jean de Montfort et son conseil en-
voyèrent devers les messagers du roi de France, qui
se tenoient à Rennes. Ceux vinrent à l'ost (armée). Là
leur'fut réponse donnée et faite bien et courtoise-
ment; et leur fut dit que jà messire Jean de Mont-
fort ne se departiroit du calenge (réclamation) de
Bretagne, pour chose qui a vint, s'il ne demeuroit
duc de Bretagne, ainsi qu'il se tenoit et appeloit:
mais là où le roi lui feroit ouvrir paisiblement et
(i364) DE JEAN FROISSART. 279
villes et cités et châteaux, et rendre fie£s et homma-
ges et toutes droitures, ainsi que les ducs de Breta-
gne anciennement le$ avoient tenues , il le recon-
noîtroit volontiers à seigneur naturel, et luiferoit
hommage et tous services^ jprésents et oyantsles
pairs de France^ et encore par cause d'aide et de
proismeté (parenté), il aideroit et conforteroit d'au**
cune récompensation sa cousine la fie^ime à messire
Charles de Blois, et sâderoit aussi à délivrer ses
cousins qui étoient prisonniers en Angleterre, Jean
et Guy. Ces réponses plurent bien à ces seigneurs
de France qui là avoient été envoyés. Si prirent
jour et terme de l'accepter ou non. On leur accorda
légèrement. Tantôt ils envoyèrent devers le duc
d'An)OU qui étoit retrai (retiré) à Angers auquel le
roi avoit remis toutes ks ordonnances du faire ou
du laisser. Quand le duc d'Anjou vit les traités, il se
conseilla sus une grand'espace de temps: lui bien
conseillé, il les accepta; et revinrent arrière deux
chevaliers qui envoyés avoient été devers lui, et rap-
portèrent, par écrit, la réponse du dit duc d'Anjou
scellée. Si se départirent de la cité de Rennes les
dessus dits messagers au roi de France et vinrent
devant Quimper-Corentin. Et là finalement fut la
paix faite et accordée et scellée ^'^ de messire Jean
de Montfort;' et demeura adonc duc de Bretagne,
(j) Il est trèt vraisemblable <{ae les prëlimioaires de U paix furent
arrêtés dcTant Quimper-Corentin qui se rendit ii MonUort le 17 no-
vembre de cette annëe; mais la paix ne fut conclue que le 11 mars de
Tann^ suivante, k Guerande ok les plénipotentiairet ëtoient conve-
nus de s''assembler. ( Vojez sur ce traité V Histoire de Bret, uii sup,
P. 3 16 et suiv. et les Preuves, T. i. Col. 1 588 et suiv.) J. D.
aSo LES CHRONIQUES (i364)
parmi ce que si il n^avoit enfant de sa chair, par
loyauté de mariage , la terre après son décès devoit
retourner aux enfants monseigneur Charles de
Blois^ et démeureroit la dame» qui fut femme à mon-
seigneur Charles de Blois, comtesse de Penthièrre,
laquelle terre pouvoit valoir par an environ vingt
mille francs^ et tant lui devoit-on faire valoir. Et
devoit le dit messire Jean de Montfort venir en
France, quand mandé y seroit , et faire hommage au
roi de France, et reconnoître la duché de lui. De
tout ce prit-on chartes et instruments publics et
lettres grossées et scellées de Pune partie et de l'au-
tre j et par ainsi entra le comte de Montfort en Bre-
tagne, et demeura duc un temps, jusques à ce que
autres renouvellements de guerres revinrent, si
comme vous orrez recorder en avant en l'histoire
%^^^^^»v w%^^yv»>% w»i
CHAPITRE DXVI.
Comment le roi de Frange rendit à Clisson sjl
terre; et comment le duc de Bretagne fut ma-
rié A LA FILLE DE LA PRINCESSE ^ ET COMMENT LE
captal de Buch devint homme du roi de Francs
et puis y renonça.
Avec toutes ces choses, parmi l'ordonnance de la
paix r'eut le sire de Clisson toute sa terre que le roi
Philippe jadis lui avoit tollue (enlevée) et ôtéej et
lui rendit le roi Charles de France et encore de
(i365) DE JEAN FROISSART. a8i
Fautre assez. Celui sire de Clisson depuis s'acointa
(approcha) du roi de France, et faisoit tout ce qu'il
Youloit j et sans lui n'étoit rien fait Si fut tout le
pays de Bretagne tout joyeux quand ils se trouvè-
rent en paix^ et prit le dit duc les fois et les homma-
ges des cités, des villes, des châteaux et de tous les
prélats et gentilshommes. Assez tôt après se maria
le dit duc à la fille madame la princesse de Galles,
que elle avoit eue de messire Thomas de Hollande;
et en furent les noces faites en la bonne cité de
Nantes, moult grandes et moult nobles. Encore
avint en cet hiver que la reine Jeanne ante (tante)
du roi de Navarre, et la reine Blanche sa sœur ger-
maine pourchassèrent (agirent) et exploitèrent tant,
que paix fut faite et accordée^ entre le roi de France
et le roi de Navarre ^'\ parmi l'aide et le grand sens
de monseigneur le captai de Buch qui y rendit
grand' heure et grand' diligence. Et parmi tant il fut
quitte de sa prison; et lui montra et fit de fait le roi
de France grand signe d'amour, et lui donna le beau
châtel de Nemours et toutes les appendances de la
châtellerie, où bien appartiennent trois mille francs
par an de revenue. Et en devint homme au roi de
France le dit captai : duquel hommage le dit roi
(i)Ce traité fut conclu à Paris le 6 mars x 364 (< 365). On lit dans
les Chroniques de France ( T. 3. Chap. 3 ) , qu'il fut fait au mois de
juin de cette année: le Chroniqueur ignoroit yrais'emblablement la date
véritable du traité, ou bien il ne Ta regardé comme terminé qu^aprés
que Charles V F eut confirmé par ses lettres données ^ Paris au mois
de juin de cette année. On trouvera rassemblées dans t Histoire de
ÇharhsJte-Mauvais, (T. i. Part. 3. P. 71 et suiy.) toutes les pièce» re-
latives k ce traité très peu connu jusqu^alors. 7. D.
28a LES CHRONIQUES (t365)
fut moult réjoui, car il aimoit grandement le service
d'un tel chevalier comme le dit captai étoit peut te
temps. Mais il ne le fut mie trop longuement; car
quand il revint en la principauté devers le prince
qui étoit informé de cette ordonnance, on le blâma
durement et dit qu'il ne se pouvoit acquitter loyale-
ment à servir deux seigneurs, et qu'il étoit trop con-
voiteuî, quand il avoit pris terre en France où il
n'étoit ni aimé ni honoré. Quand il sévit en ce parti
et si durement reçu et appelé du prince de Galles
son naturel seigneur, il se vergogna et dit, en lui
excusant, qu'il n'étoit mie trop avant lié au roi de
France et que bien pouvoit défaire tout ce que fait
en étoit. Si renvoya par un sien écuyer son hom-
mage au roi de France et renonça à tout ce que
donné lui avoit; et demeura depuis le dit captai de-
lez (près) le prince.
Parmi la composition et ordonnance delà paix
qui se fit entre le roi de France et le roi de Navarre,
demeurèrent au dit roi de France la ville de Mante
et deMeulan, et le roi lui rendit autres châteaux
en Normandie ^'\ En ce temps se partit de France
messire Louis de Navarre et passa outre en Lom-
bardie pour épouser la reine deNaples^'^rmais à son
département il emprunta au roi de France, sur au-
(i^ Charles Vluî céda de plus la nile et la baronie de Montpellier
pour la tenir en pairie, en échange des FÎUes de Mante et Meulan.
(Voyez le traité dans P Histoire de Charles le Mauuais, uhi sup, ) J. D.
(2) Froissart a confondu la reine Jeanne de Naples ayec une autre
' princesse de la même maison nommée pareillement Jeanne, fille de
Charles d^Ânjou-Sicile, duc de Duras,' que Louis de Navarre épousa
«n efTet en i266. {Hist, gén.de la mais, deFr, T. i. P. agr et 417O y. t)-
(i365) DE JEAN FRQISSART. riS3
cuns châteaux qu'il tenoit en Normandie, soixante
mille francs ^'l Lequel messire Louis, depuis qu'il
eut épousé la dite reine, ne vesqui (vécut) point lon-
guement :Dieu lui pardoint (pardonne) ses defTautes
(erreurs) j car il fut moult courtois chevalier.
CHAPITRE DXYII.
Comment les compagnies «àtoient et exilloient le
ROYAUME DE FrANCE ; ET COMMENT MOULT DE GENS
EN MURMURO^ENT CONTRE LE ROI D* ANGLETERRE ET
LE PRINCE DE GaLLES fiOV FILS.
JlIjn ce temps étoiettt les compagnies si grandes en
France que on ne savoit que faire j car les guerres
du roi de Navarre et de Bretagne étoient faillies. Si
avoient ces compagnons qui poursuivoient les ar-
mes appris à piller et à vivre davantage : si ne s'en
pouvoient et aussi ne vouloient tenir ni abstenir^ et
tout leur recours étoit en France j et appeloient
ces compagnies le royaume de France leur cham-
bre. Toutevoies ils n'osoient converser (tourner) en
Aquitaine , la terre du prince, ni on ne les y eut mie
(i) Louis de NayaiTc nVmpruiita au roi que 5o ,000 livres, pour la
sùretë desquelles â Icii remit entre les mains le comté de Beaumout-le-
Roger, Breyal, Anet, etc. ( Histoire de Châties UMauvuis^ ubi sup,
P. loa. ) J. D.
nS!l LES CHRONiqrES ' (i365)
soufferts; et aussi au voir (vrai) dire, la plus grand*
partie des capitaines étoient Gascons et Anglois et
hommes au roi d'Angleterre ou du prince : aucuns
Bretons y avoit,mais c'étoit petit. De quoi moult de
bonnes gens au royaume de France murmuroient €t
parloient sur la partie du roi d'Angleterre et du
prince, et disoient cou vertement qu'ils ne se acquit-
toient miebien envers le roi deFrance, quand ils n'ai-
doient à bouter hors ces maies gens du dit royaume.
Néamnoins ils les a voient plus chers arrière d'eux
que de-lez (près) eux. Si considérèrent les sages
hommes du royaume de France que si on n'y met-
toit remède et conseil, ou que on les combattit, ou
que on les envoyât hors par grand' mise d'argent,
ils détruiroient le noble royaume de France et
sainte chrétienté. Adonc avoit un roi en Hon-
grie ^'^ qui les voulsist (eut voulu) bien avoir de-Iez
(près) lui , et les eut trop bien embesognés contre les
Turcs à (avec) qui il guerroyoit, et qui lui portoient
moult de dommages. Si en écripsi (écrivit) devers
le pape Urbain V*. qui étoit pour le temps en Avi-
gnon , qui volontiers en eut vu la délivrance du
royaume, et aussi devers le roi de France et devers
le prince de Galles. Si traita-t-en (on) devers les ca-
pitaines et leur offrit-on grand argent et passages;
mais oncques ne s'y voulurent consentir; et répon-
dirent que jà ils u'iroient si loin guerroyer: car il fut
là dit entr'eux d'aucuns compagnons qui bien cdn-
noissoient le pays de Hongrie, que il y avoit tels
(i) Louis I**^ suruomnié (e Grand, J. D.
(i565) DE JEAN FROISSART. ^85
détroits que, si ils y étoient embattus (arrivés), ja-
mais n'en ystroient (sorti roient); et les y feroit-on
mourir de maie mort. Cette chose les effraya si
qu'ils n'eurent talent (volonté) de y aller.
'V%X%^^'*.V^%'%%^*V^'^
CHAPITRE DXVIII.
Comment la guerre commença entre le roi Dam
Piètre de Castille et son frère Henri le bâ-
tard; ET comment le roi DE FrANGE ENVOYAMES-
SIRE BeRTRAN DU GuESGLIN ^ ATOUT (AVEC) LES COM-
PAGNIES AVEC LE DIT HeNRI CONTRE LE ROI Dam
Piètre*
OuAND le pape Urbain et le roi de France virent
qu'ils ne viendroient point à leur entente (intention)
de ces maudites gens qui ne se vouloient vider ni
(i)L^ezpéditionde du Guesclin en Espagne excita yivementPadmira-
tion de ce siècle chevaleresque. Les rapsodes du temps s^empressérent
k leur tour de la célébrer et de consigner dans leurs chants les noms
de ceux qui y prirent part. Par un bonheur assez extraordinaire un de
ces chants du temps est paryenu jusqu^k nous ; il est écrit en langue
Toulousaine. Les monuments de cette sorte sont trop rares pour qu^on
ne s^ empresse pas de les recueillir partout où ils se trouvent. C^est par
de pareils chants qu^a commencé P histoire de tous les peuples. On peut
Toir dans le mercure du XIX* siècle Tomel**^, Page 4^1 ce que j^aî
dit sur les chants populaires de la même nature conservés aujourd'hui
parmi les montagnards de la Grèce. Le chant sur ^expédition de du
Goesclin se trouve dans le Recueil de Goudouli. Vaissette en parle
dans son histoire de Languedoc et le prend pour nutorité. Il renferme
2i86 LES CHRONIQUES (i565)
partir du royaume de France mais y multiplioient
tous les jours, si regardèrent et avisèrent une autre
toutefois de nombreuses erreur^ historiques que redresse le récit de
Froissart
Canton ditta la Bertat^ Jatta sur la guérra d'Espagnia fatta pH
generoso Guesclin , assistât des nobles moundifde Tfudosa.
A DONNA CLAMENÇA.
Doima Gamença , se bous plats ,
Jou bous dire pla las bertats
De la guërra que s^'es passada
Entre Péy, lou rey de Léon,
Henric soun fray, vtj d"* Aragon,
É dab Guesclin soun camarada.
E lous moundis qu^éren anats,
É les que noun toumen jamas,
S''es qu^yeu demande recompença,
Perço que nou merlti pas
D^abe de Flous de bostos mas:
Suffis d^abe bost^ amistanca.
L^an mil très ceut soixauto cinq,
Dëu boule déu rey Charles-Quint,
Passée en aquesta patria
Noble seignou Bertran Guesclin,
Baron de la Roquo-Clarin,
Menanamb^ el gentdarmaria.
L%onor, la fé, Tamor de Déus,
Éron touts lous soulis motéus
Qu'^ets portaran d^ana fa guerra
Contra lous cruels Sarrazis.
Aquo fée que nostes moundis.
Se boutéguen jouts sa Banéra.
Déa, qu^éro aquo en aquet tems!
Las fennas qu^éron labels prens,
Bouleban estar ajagudas,
Éque lours enfàuis fouron grans ,
Per poude pourta lours carcans,
D^ambe bellas lanças agudas.
Les fils ne quitteguen lous pays.
Força ne quittegon T Aray»,
E'd autres quitteronn las letras,
(i565) DE JEAN FROISSART. ^87
voie. En ce temps avoit un roi en Castille qui s'ap-
peloit Dam Piètre (Don Pèdre), de merveilleuses
Belcop quîttëgonlous mon'ïlhës,
Qualqu^ua n'' escapëc Ion. couïlhé,
Per prene Parc et las pharetras.
Le tout se fasia per la Fe.
Nou cal donc s^estouna de que
Le mounde abis tant de couratge,
Pusqu'oa a bist en autre tems .
Per ella péri tant de gens,
Emas encaro de Maj natge.
Tout le mounde partie content
Pensan prene lour passotens,
Egagna PEspagna d^ausida
Scnsa cop ni perta de gens ;
Mais bc n'y aura de mal couatens,
Après que bous m'aurets ansida.
6e partigoun de bon mayti
Touts lous moundis , de san sami ,
Après ab^ ausit messa grana \
Étoutis pies de ddïoucéu,
Ramplits delà gracia de Déu,
S^en anéguen dret k TEspagna.
Entre touts éron qnaté cens
Entre luus quais les plus balens.
Éestimats dins las Pales tras,
Ëron Pagan, Joan Sarabella ,
Simon Lautréc, Pol d^ Auiiella,
Loumajour Suau, Joan de Restra,
Luc Gastelnau, Joan Monlaudéri ,
Caries Cenon, Marc Sabouneii,
Arnoul Trayet, et Hue Amati,
Amalric VinneSjGuilhot Garrigue,
JoaaTalairan, Gleon Pelchigues,
Bertran Mounluc, Pol Monpesati,
Matéu Lalu, Joan Larroquo^
Guitrad Colom, Claude Lapocquo,
Matéu, Arnaud Josse-Laubrems ,
a88 LES CHRONIQUES (i365)
opinions plein, et étoit durement rebelle à tous
commandements et ordonnances de Pédise et vou-
HugoBurgada, Joan Garaboudas,
JoaD Martin, BartoumeuLoardas,
Poas Aurola,' Joanot de Moulens,
Gérard Berféil, Gaston de Lambes ,
Richard Léon, Dab-Joan d"* Ambres,
Paul de Buel, Bobert Blaignaco,
Estebe Seiches, Antoni Porta,
Portai Delpont, Joan de Torta,
Bertrand Falgar, Véy de Preynaco,
Miquel Monlau, Joande Morlanos,
Joan Ganelou é Paul Massanos,
Joan Goyrans, Hébert Abellana,
HucLespinassa, Joan Montelli,
Pëy Montarssi, Joanot Morelli,
Joan de Grammont, Guilhot DelJana,
Gaillard Toulousa, Arnaud Bernard,
Bernard Deubourg, Simon Termat,
Péy Montardi, Gléon Roaxio,
Joan Brisson, Matëu Bousquétti,
Sans, Guilabert, Pau Nogaréti,
Joan Bascou, Joan Santibartio,
Poton Pestel, Médard Lacosta,
Arman Monluc, Caries Delosta,
André Bounet, é Joan Barrassi,
Jacques Soûles, JoanMontferran,
Gilles S. Loup, Joan Mont audrau,
Joan Estebé, Miqueu Galassi.
Touts be passegoun tras la Bila,
^S*en anéguen coucha k Aussebila,
B^aqui, toutdret li Castetnau^
Darri, puchent li Carcassonna,
Ount km duc d^ Anjou en perçonna
lious recebouc anbe gran lau.
He^ era un poutent seignou,
I^oble, baient, de grand renonm,
Peu rey de França het gouhernaba
En Languedoc, é assistouc
(i365) DE JEAN FROISSART. 289
loit soumettre tous ses voisins chrétiens, et spécia-
lement le roi d'Arragon qui s'appeloit Pierre, lequel
D^ argent, de blat ço que poudouc,
L''ariiiada que Guescliu menaba.
Touts pla contents, drejrt Perpignan,
SVn anéguen randre entrai camp,
Oun se troub^uen majr de milo,
Francez, Nayarrezou Bretons,
Haragous, Normands, ou Gascous;
Henric d^Espagna ëra k lour filo,
D^ambe sous brabes compaigaous,
Que quad''un ne bailho pla dous:
Het éro lou rey d' Aragon,
Fray de Véy lou rey de Castilha ,
Quai per âbe ausit blanca fiJha
Del bon seignou duc de Bourbon »
£ espouzat la Sarrazina,
Filha déu rey Bella-Marina,
£ quittât la ley deu bon Déa,
Per abe boulgut obligear
Henric soun fray dliomatgear,
L^Aragou di«en qu^éro siu.
Be bous attirée dins sa terra»
Ont fëguen ta grana guerra
Que res nous resistouc al bras
A V arbalesta et k la lança
D'aquella noblessa de França,
Que passée tout pel coutelas.
Guesclin couronnée rey d^Espagnâ
Henric, noun pas ses gran magagna:
Et cassée touts lous Sarraûs;
Mas Péy s^escapéc, é auta-léu,
Be s^enfngic ent^k BordéaujL,
Demanda força k sous amies.
Le prince de GaDes proumetec,
De fa mounts marabilbas per et,
Coumo fée, é pourtat d^embia
Countro ets Frances sons enemies,
FROISSART. T. IV. ^9
ago LES CHRONIQUES (i565)
étoit bon et catholique; ef lui avoit tollue(ravie) une
grand^ partie de sa terre, et encore se mettoit-il en
Ne passée per tout lou pajrs,
Déu Navarres, dret Foutarbia.
' Prenouc Péylourejr de ]Nabarra,
E fasouc aïs nostres gran tara :
Gontr''ets ne gaignec très batailhas.
A la darrera per malhur,
A Nadres aguec tal bonhur,
Quelous batouc d'^estoc é de taiOia.
Guesclin, Deuchan é Villaués
Preuguec touts très sous Prisounés,
£ moût d^altra bélla noublessa,
6e lous menée touts estacats,
Ambe fort granas cruautats,
Degucns Bordéux sa fortalessa.
Henric escapéc en dolença,
E s''en anéc enta Proubenca,
Trouba loa Papo en Abignoun,
D^aqui s^en anéc per lou Rona
Trouba rduc de Borbonk INarbona,
Qu^e! 1 ecebec coumo mignoun.
Pëy sVn anéc eu Pèlerin
Beze k Bordéux Bertran Guesclin,
£ ly parlée dins la prison.
Disen que cailho k tort ou dret,
Qu'ici, ambe touts sous Argoulets,
Fousson mesis a la rançon.
Qu'ex sabio d^ount abe la pagua.
Que Taurio al despens de sa bagua.
Guesclin lou remerciée befort,
£ ne jurée que dins bréu temsy
El é d^ambe toutes sas gens,
Serion, ouescapats, ou morts.
Et s''eu anéc tout escalfat,
Trouba T prince qu^éro lebat .
Le prega de V mettre k rançou,
Que de bon cor la pagario.
(i365) DE JEAN FROISSÀRT. agi
peine de lui tollir (ravir) le demeurant (reste). Avec
*out ce le roi Dam Piètre (D. Pèdre) de Castîile avoît
Quand be elly demaodario
Cent milo francs ou un millou.
Que per sourti d^atmbe sa gracia^
Noun debio pas teni fisancia,
Puscpe P Wbio tant maltratat.
De Tabe tengut tant capliu,
Per abe batut lou Jousiu,
Aquel rey Péy tant mal carat.
Le prince estounat de] lengatge
K«nas<encaro del couratge.
De Guesclin, gaignat de razon,
Be lou boutée k soixante miiia
Doublons d^or, ambe sa quadrilla.
Ouesdin Jabets de grand p«ssiu>
Jurée que per la mala gaigna,
Henric mouririo rey d^Ëspagna,
Ë s'en anéc cercala pagua.
Lerej lui donnée centlfloarins.
Le papo Ten déc quate-bins,
£t Pduc d^ Anjou déc mila Targuas,
D^an tant gran somma de diués
£t rescatéc sous présounés,
£ s^en anéc dret en E^gna^
Henric y fouréc auta-Iéu.
Lours gens tabès, sur de If ouréus,
Attaquen touts Véy la billania,
Quéro ambe lousdeson Pays,
£ quate-bins mi] Sarraùs:
Les attendouc d^un grand couratge^
f isance a] ixAaabre de sas gens,
Écrezen qa^éron mas balens,
Qu^k Nadres qu^en fée tel camatge»
May Tabugle nou bezio pas
Que les Angles nou y éron pas,
Perço qu^el n''abio pas tengut
Sa paraulo après la bictoria,
»9*
V.
aga LES CHRONIQUES (i365)
trois frères, enfants du bon roi Alfons (Alplionse)
son père et d'une dame qui s'appela la riche Done^'^.
Mas Tabio abandounat de gloiia.
Ses ly paga lou proumetut.
Les nostes n^'éron estoun^ts ,
De quant que lour éro arribat:
Espérabon de Déu la gracia
De surmounta lous enemîes,
De conquista tout lou païs.
Pus qu'ail pot tout, mas queljr placîa.
Coumo espérabon lour benguéc;
Car dins siés mes Guesclin prenguëc
Burgos, Madrid, toda la Gastilba,
Siëjs batailhas countro ets gaignéc j
Véy lou rey prisouaié prenguéc,
Soun cap fouc coupât k Sabilha.
D^aqui bezën coumo les méchanz
Finissen leurs jours ë lours ans,
É coumo Déu les recoumpensa.
A jamas élis soun mauditz,
Mas que mas del qu^abion amis,
É degus n^a d^éus soubenença.
Au loc que les que preguen Dëu,
£ que biben en deboucéu,
Le be lour benloumens qu^y pensan:
Quand semblon este tous perduts,
Aquos labetz que pel ségu
Dëu lour bailha sa rëcoumpença.
Guesclin, qu'^éro estât près capliu, .
Ilenric, lassât de ço de siu.
Les bêla d^uno faiçon estranja,
Guesclin, delibratë poutent
De biures, d'argen é de gen.
Couronnée Henry souI rcy d^Espagna.
Enquéro lou rey Carlo-Quint,
Aperéc debés et Guesclin,
(x) Eléonore de Guzman. J. D.
(i365) DE JEAN FROISSART. 298
L'ains-né (aîné) avoit nom Henry, le second Dam
Tilles (D. Tello) et le tiers Sances (Sanche). Ce roi
£be loaféc soun conestable,
Coumo restimam lou prumë.
De toutz sous brabes cabailliés ,
É de las armas pus capable.
Atal s^acabéc dins bréuteus
La guerra contre ez Mescresens;
Ma non pas sensé grana perta,
De nostes brabes cabailliés,
Que s^en perdougoun k milhés ,
En combats, ou en courren k Terta.
Entre lous quais lous pus balens
Éron Mathéu Jossë-Lauyreins,
Lou quai se perdouc ent^a Nadres:
Etëro unbrabe arbalestë,
Que n^ëro jamas lou darrë:
Tabès lëufouc embiat ad padres.
Joan d^ Ambres, lou millou lance,
Mouric a Burgos lou prumë.
Sëichez, Monluc, Lcon, Brefieii,
A Madrid fëgounlours aunous,
Fort ploutatz de lourscompagnous,
Ses causa , pusqu^an Tarmo al Cbl.
Bemat , Castelnau, Joan Marti,
Joan Carabodas, Mondousi,
Ërounbe lous pus renommatz,
Entre toutz nostes cabailhës.
Par ana planta lous beillës;
Mas certo y fougoun matatz.
Dus cers autez brabes moundis,
Demourëgen perlons ramis;
Ses parla de tant de uoublessa.
De Nourmans , Navarres , Gascons,
Frances, Aragous ou Bretons ,
Qu^a quofa béni grand tristessa.
Per aquo noun dire pas may:
Yeu hesi qu'^aquo bous desplay.
194 LES CHRONIQUES (i365).
Dam Piètre les haioit (haïssoit) durement et bc les
pouvoît voir de-lez (près) lui j et volontiers par plu-
sieurs fois les eut mis à fin. et décotes^ si illes eut te^
nus. Piéanmoinsils avoient été moult aimés du roi
leur père j etavoitdès son vivant donué leroiAI-^
phonseàHenrisonains-né fils la comté d^Astures^*^:
mais le roi Dam Piètre son frère la lui avoit toUue
(ravie); et tous les jours guerroyoient ensemble.
Ce bâtard Henri étoit et fut moult hardi et preux
chevaEer, et avoit ÇFaoïd temps eonversé en France
et poursui (suivi) les guerres et servi le roi de
iFrance^'^, et Faimoit durement. Ce roi Dam Piètre^
si comme famé (bruit) et commune reiïommée cou-
roit^ avoit fait mourir la mère de ces enfants moutt
diversement, de quoi il leur en déplaîsoitj c^étoit
bien raison. Avec ce aussi avoit fait mourir plusieurs
bauts barons du royaume de Cas tille,, et étoit si
B'aiisi dire^ Da0i» Clamen^a,.
ha mert de tant de hrabos gens,.
Que n^éron mas que suffisens ,
De creyssc el Teiradou de Frjinça. M. CGC LXVÎI. A prit
(i) Le roi d^Espagne ne lui avoit point donne les Astiiries; mais.
U l'ayoit feit adopter par Dom Roderic Alvarez des Asturies sei^eur
de IWona, quin'^ayoit point de postérité. Peut-être dans sa jeunesse
porta^til lenomde son ]»ère- ad!optâS| et de Ik Froissart aura cm
qu'Alphonse lui avoit donne les Asturies. ( Voyez Ferreras, Trad^
d'HermiUy,T.5.P.69.)J.D.
(2) Henry de Transtamare avoit obtenu en i356 vu sa\if-4;onduit^
pwir se rendre en France après la prise de Tora et la défaite de soa
parti. (Voyez la Chronique de DcPedra par D. P. Lope» de Ayala.) On
a vu, dans le fragment restitué de Froissart, T. 3. P. i5i qu'il étoit nem*
trouver le rai Jeaa av«Qt la bataille de Poitiers., J. A, B ^
(i365) DE JEAN FROISSART. aigS
crueux (cruel) et si plein d'horreur et d!austérité que
tous ses hommes le doutoient (redoutoieut) et res-
soingnoient (craignoient) et le haioieut, si montrer
lui osassent. Et avoit fait mourir une très bonne
dame et saintedame qu'il avoit eue à femme, madame
Blanche de Bourbon ^'\ fille au duc Pierre de Bour-
bon et sœur germaine à la reine de France et à la
comtesse de Savoye; de laquelle mort il déplaisoij:
très grandement à son lignage qui est un dés nobles
du monde.
Encore couroit famé (bruit), des gens de ce roi
Piètre memement, que ils'étoit amiablement (ami-
calement) composé (arrangé) au roi de Grenade et
au roi de Bellemarine^'^et au roid« Tresmesaines^'\
qui étoient ennemis de Dieu et incrédules j et se
doutoient ses gens qu'il ne fit aucuns griefs et mo-
lestes (maux) à son pays et ne violât les églises; car
jàleur toUoit (ôtoit) il leurs rentes et revenues, et
tenoit les prélats de sainte église de son royaume
en prison et les contraignoit par manière de tyran-
nie; dont les plaintes grandes et grosses v venoient
tous les jours à notre saint père le pape, en sup-
pliant qu'il y voulsist (voulut) pourvoir de remède.
(i) La reine Blanche de Bourbon fut tuée par ordre d#- Pierre le Cruel
dans Tannée i36i k Medîna-Sidonia. J. A. B.
(».) Cest ainsi que nos anciens Iiistoriens appellent le royaume de
Fez, du nom de la famiOe de Benamarin ou Benmarin qui possédoit
ce royaume J. D.
Les Africains de Béni Merin, soutenus par Otman et rada s^étoient
emparés d^Algésiras, et en y joignant quelques autres villes, ayoient
formé un royaume indépendant. Conde. Histoire des Arabes.) J. A. B,
(3) Tremecen, province d^ Afrique en Barbarie, ayant titre de royau--
me. J. D,
296 LES CHRONIQUES (i565)
Auxquels plaintes et prières le pape Urbain des-
cendit et entendit, et envoya tantôt ses messagers
en Castille devers le roi Dam Piètre, en lui mandant
et commandant qu^il venist (vint) tantôt et sans
délai en cour de Rome, en propre personne, pour
lui laver et purger des vilains méfaits dont il étoît
inculpé. Ql (ce) roi Dam Piètre, comme orgueil^
leux et présomptueux, ne daigna obéir, mais vit-
lena (maltraita) encore grandement les messagers
du saint pèrej dont il enchéy (tomba) grandement
en Pindignation de l'église et du chef de l'église,
notre saint père le pape. Si persévéra toujours cil
(ce}roi Dam Piètre en son péché. Adonc fut regardé
et avisé comment ni par quel voie on le pourroit
battre ni corriger; et fut dit quHl n'étoit mie digne
de porter nom de roi, ni de tenir royaume; et fut en
plein consistoire en Avignon et en la chambre du
pape excommunié publiquement et réputé pour
bougre et incrédule; et fut adonc avisé et regardé
que on le contraindroit par ces compagnies qui se
tenoient au royaume de France ^'\ Si furent mandés
en Avignon le roi d'Arragon qui durement haïoit
ce roi -Dam Piètre et Henri le bâtard d'Espagne.
Là fut de notre saint père le pape légitimé Henry à
obtenir royaume; et maudit et condamné de sen-
tence de pape le roi Dam Piètre. Là dit le roî d'Ar-
ragon qu'il ouvriroit son royaume et livreroit pas-
sage, et administreroit vivres et pourvéances (pro-
visions) pouç toutes gens d'armes et leurs poursui-
vants, qui en Castille voudroient aller et entrer,
(i) Les compagnies ajant été excommuniées aossi , Je pape se
(i365) DE JEAN FROISSART. 297
pour confondre ce roi Dam Piètre et bouter hors de
son royaume.
De cette ordonnance fut moult réjoui lé roi»de
France, et mit peine et conseil à ce que^ilesrflle
Bertran du Guesclin, que messire Jean ChahdQS
tenoit, fut mis à finance. Il le fut parmi centilûUe
francs qu'il paya: si en payèrent une partie le paWs
le roi de France et Henry le bâtard. Tantôt après^
délivrance, on traita pardevers les capitaines àes
compagnies ; et leur promit-on grands profits à
faire, mais (pourvu) quHls voulussent aller en Casr-
tille. Ils s'y accordèrent légèrement parmi grand
argent qu'ils eurent pour départir (partager) entre
eux. Et fut adonc cil (ce) voyage signifié en la
princauté (principauté) aux chevaliers du prince et
auxécuyers; et par spécial messire Jean Chandos en
fut prié qu'il voùlsist (voulût) être un des chefs
avecques monseigneur Bertran du Guesclin: mais
il se excusa et dit que point n'iroit. Pour ce ne se
demeura mie cil (ce) voyage à faire: si y allèrent de
la principauté et des chevaliers du prince de Galles
messire Eustache d'Aubrecicourt, messire Hue de
Cavrelay ^'\ messire Gautier Huet, messire Mathieu
hâta de les absoudre. Mais les compagnies ayant déclaré qu^elIes au-^
roient bien pu se passer deTabsoIution, tandis qu'^elles ne pouvoient
se passer d^argent, il fallut que sa sainteté leur accordât h. la fois les
trésors de sa bénédiction, et ses trésors temporels. J. Â, B.
(i) SJr ffugh Caherly, La Chronique de D. Pèdre Tappelle Hugo
Canerley et les généalogistes Espagnols de Garbolay. Ce chevalier An-
glois fut nommé comte de Carrion en i366 après le couronnement du
roi Hewy II \ Burgos {Chron^ de B, Pedre, C. 7. année XVH'.) J. A.B.
agS LES CHRONIQUES (i36!>)
de Gournay, messire Perducasde Labreth (Albret)
et plusieurs autres.
&i afe fit tout souverain chef de cette emprise
lÉlÉràtfé Jean de Bourbon comte de la Marche, pour
' contrevenger la mort de sa cousine germaine la
reine d'Espagne^ et devoir user et ouvrer, ainsi
qu^ fit, par le conseil de monseigneur Bertran du
Guesclin: car le dit comte de la Marche étoit adonc
un moult jeune chevaUer. En ce voyage-ci se mit
aussi en grand'route (troupe) le sire de Beaujeu qui
s'appeloit Antoine, et plusieurs autres bons che-
valiers , et tels que messire Arnoul d'Andrehen
(Audeneham), maréchal de France, messire le Bè-
gue de Yilaines, messire le Bègue de Villiers,le
sire d'Antoing en Hainaut, messire Allard de
Brifieuil, messire Jean de Neufville (Neville) ,
messire Gauvain de Bailleul, messire Jean de Ber-
guetes, l'Allemand de Saint Venant, et moult d'au-
tres que je ne puis mie tous nommer. Et se appro-
chèrent toutes ces gens d'armes et avancèrent leur
voyage et se mirent au chemin , et firent leur assem-
blée en la Languedoc et à Montpellier et là envi-
ron ^'^j et passèrent tous à Narbonne pour aller à
(i) Le rexidezovous général des iroapes ayoit été assigné k Gbalons-
sur-Sa^e , d^où du Guesclin marcha k leur tête vers ÂTÎgnoa, et exigea
qucle pape lui payât 200 jooo francs d^or dont Je pontife se dédommagea
en imposant une décime sur le clergé de France. Du Guesclin continua
sa route par le Bas Languedoc et arriva k Montpellier le 30 novembre*^
il y séjourna jusqu^au 3 décembre; puis il traversa le Roussillon et
arriva le premier janvier i366 k Barcelone» où il fut joint bient&t apré&
par Henry de Transtamare. ( Histoire de Languedoc, T. 4* P* Sag et
guiv, et note 270. Fitœ Pap. Auen. T. i. P. 4o5. Histoire de Bret. T. i*
P« 3aa,etc4) J. D.
(i565) DE JEAN FROISSART. 199
Perpaignant (Perpignan), et pour entrer de ee coté
au royaume d'Arragon. Si pouvoient ces gens d'ar-
mes être environ trente mille. Là étoient tous le&
chefs des compagnies: c^est à savoir, messire Robert
Briquet , Jean Garsuelle , Naudon de Bagerant,
Lamit, le petit M eschin , le bourg (bâtard) Camus,
le bourg (bâtard) de TEjspare, le bourg de Breteuil^
Batillier, Espiote, Aymemon d'Ortige, Perrot de
Savoye et moult d'autres, tous d'^un accord et d'une
alliance, et en grand' volonté de bouter hors ce roî
Dam Piètre du royaume de CastiUe, et dey mettre
le comte d'Estui^e (Asturies) son frère le bâtard
Henry. Et envoyèrent ces gens d'armes, quand ik
durent entrer en Arragon, pour colorer et embellir
leur fait, certains messages de par eux devers le roi
Dam Piètre, qui jà éloit informé de ces gens d'armes,
qui vouloient venir sur lui au royaume de Castâlle.
Mais il n'en faisoit nul compte; ainçois (mais)
assembloit ses gens pour insister contre eux et com-
battre bien et hardiment à l'entrée de son pays. Et
lui mandèrent qu'il voulsist (voulut) ouvrir les pas
et les détroits de sou royaume, et administrer vi-
vres et pourvéances (provisions) aux pèlerins de
Dieu , qui avoient entrepris et par grand'dévotion
d'entrer et aller au royaume de Grenade, pour
venger la souffrance Notre Seigneur, et détruire les
incredibles (incrédules) et exaucer (agrandir)
notre foi. Le roi Dam Piètre de ces nouvelles ne fit
que rire et répondit qu'il n'en feroît rien et que jà il
n'obéiroit à telle tr u an daiUe.
Quand ces gens d'armes etces compagnies sçurcut
3oo LES CHRONIQUES {i566)
sa réponse, ils tinrent ce roi Dam Piètre à moult
orgueilleux et présomptueux , et se hâtèrent et avan-
cèrent tantôt de lui faire du pis qu'ils purent. Si pas-
sèrent parmi le royaume d' Arragon et le trouvèrent
ouvert et appareillé, et partout vivres et pourvéan^
ces (provisions) à bon marché; car le roi d' Arragon
avoit grand' joie de leur venue, pour tant (attendu)
que ces gens d'armes lui reconquirent tantôt sur le
roi de Castille toute la terre entièrement que le roi
Dam Piètre avoit jadis conquise, et la tenoit sur lui
de force; et passèrent ces gens d'armes la grand'
rivière qui départ Castille ^'^ et Arragon, et entrèrent
au dit royaume d'Espagne. Quand ils eurent tout
reconquis, villes, cités, châteaux, détroits, ports et
passages que le roi Dam Piètre avoit attribué à lui
du royaume d' Arragon, si les rendirent messire
Bertran du Guesclin et ses routes (troupes) au roi
d'Arragon, parmi tant que de ce jour il aideroit et
conforter oit Henry le bâtard contre le roi Dam
Prêtre.
Ces nouvelles vinrent au roi de Castille, que
François, Bretons, Normands, Anglois, Picards et
Bourguignons étoient entrés en son royaume,, et
avoient passé la grosse rivière qui départ Castille et
Arragon, et avoient tout reconquis ce qui étoit par
de là l'y eau (eau), où tant avoit eu de peine au
conquerre. Si fut durement courroucé et dit que la
(i) L^Ëbre. Les compagnies passèrent cette rivière k Alfaro et mar-
chèrent immédiatement sur Calahorra où Henry se fit proclamer roi*>
PqA Pèdre étoit alors h Burgos. ( Chron, de D* Pèdre, ) J. A. B^
(i366) DE JEAN FROISSART. 3oi
chose ne demeureroit pas ainsi. Si fit un très spé-
cial mandement et commandement par tout son
royaume, en disant et signifiant à tous ceux aux-
quels ses lettres et ses messages se adressoient que
il vouloit tantôt et sans délai aller combattre ces
gens (JJprmes qui étoient entrés en son royaume de
Castille. Trop peu de gens obéirent à ses comman-
dements j et quand il cuida (crut) avoir une grand'
assemblée de ses hommes, il n'eut nuUui (personne),
mais le relenquirent (abandonnèrent) et refusèrent
tous les barons et les chevaliers d'Espagne et se tour-
nèrent devers son frère le bâtard Henry. Et l'en
convint fuir, ou autrement il eut été pris aux mains,
tant étoit-il fort haï de ses hommes. Ni nul ne de-
meura en ce temps de-Iez (près) lui, fors un loyal che-
valier qui s'appeloit Ferrans de Castres ^^\ Cil (ce-
lui-ci) ne le voulut oncques relenquir (abandonner),
pour aventure qu'il avenist (avint). Et s'en vint le
roi Dam Piètre en.Séville la meilleure cité d'Espa-
gne. Quand il y fut venu, il ne se sentit mie trop
asseur(en sûreté) j mais fit trousser et mettre en nefs
et en cofires son trésor, sa femme et ses enfants, et
se partit de Se ville. Dam Ferrant de Castres (Castro)
avec lui. Si arriva le roi Dam Piètre, à (avec) privée
maisnie (suite), et comme un chevalier desbaraté
(vaincu) et déconfit, en Galice en un port qu'on
dit la Colongne (Corogne), où il y a un fort châ-
(i) Ferrand de Castro étoit frère dînes de Castro, reconnue après sa
mort comme reine de Portugal et épouse légitime de D. Pèdre le Jus-
ticier, et dont la mort tragique a inspiré de si douxaccei^ts k Camoens.
J.A. B.
3q% les chroniques (i566)
tel durement Si se boutèrent là dedans le roi Dam
Piètre, sa femme et deux filles, jeunes damoiselles
qu'il avoit, Constance ^'^ et Isabel ^'^j et n'avoit de
tous et de tout son conseil , fors seulement le des*
sus dit chevalier Dam Ferrant de Castres (Castro).
Or vous dirons de Henry le bâtard soi^frère,
comment il persévéra»
'VVX%^^«VV>.VVV^/VV>^VVVXV%/VVV^X'VVVV^W^'VW^^V*.>^^%<^W%^W^X'V^'*^«^^^^%«VW%V
CHAPITRE DXIX.
COMMENT TOUS LES PÏIÉLATS, COMTES, BARONS ET CflÊ*
VALIERS d'Espagne arrivèrent au bâtard Henry et
LE COURONNERENT A ROI EN LA CITÉ D*ESTURGES.
Ainsi que j^ai dit ci-devant, cil (ce) roi Dam Piètre
étoit si haï de ses hommes par tout le royaume de
Castille de chef en chef, pour les grands et merveil-
leuses justices qu'il avoit faites, et Toccision et des-
truction des nobles de son royaume qu^il avoit mis à
fin et occis de sa main , que si très tôt qu^ils virent
Henry son frère le bâtard entrer en Castille à (avec)si
grand' puissance, ils se trairent (rendirent) tous par
devers lui et le reçurent à seigneur , et chevauchèrent
(i) Constance épousa plus tard Jean de Gand dnc de Lança stre, filt
d'Edouard. J.A.6.
(3) Isabelle épousa Edmond duc d* Yorck frère du duc de Lancastre.
J. A* D.
(i366) t)E JEAN FROISSART. 3o3
partout avecques lui, et firent ouvrir cités, bourgs,
villes et châteaux, et toutes manières de gens faire
hommage; et crioient d'une voix les Espagnols:
<c Vive Henry et muîre (meure) Dam Piètre qui
nous a été si cruel et si austère! » Ainsi menèrent
tout parmi le royaume de Castille, c'est à savoir,
messire Gomez Garilz (Carillo) ^'^ le grand maître
de Caleslrave (Calatrava) ^'^ et le maître de Saint
Jacques ^'Ue dit bâtard j et firent toutes manières de
gens obéir à lui, et le couronnèrent à roi en la cité
d'Esturges^^^; et lui firent tous prélats , comtes ,barons
et chevaliers révérence comme à roij et lui jurèrent
qu'ils le tiendroient à toujours maïs, serviroient et
(i) Gomez Carrillo étoit camarero major de D. Henry. Sauvage dans
son édition et Johnes dans sa traduction prétendent ne pouvoir re^
trouver ce nom. Il ^st cependant mentionné fort souvent dans la
Cbronique de D. Pedro Lopez de Ajala, et Froissart comme on voit
l'a très peu ^figuré. J. A, B.
(p) D. Diego Garcia de Padilla, frère de la célèbre Marie de Padilla,
avoit été grand maître de Calatrava sous D. Pèdre. J. A. B.
(3) D. Garcia Alvarez de Tolède grand maître de Santiago sous
D. Pèdre, résigna son office sous D. Henry, moyennant une indemnité
en faveur de Gonzalo Mexia. J. A. B.
(4) Si Froissart par le mot Esturges entend Àstorga, il se trompe,
car cette -ville tenoit encore pour D. Pedre. D. Henry fut proclamé roi
d'abord k Calaborra et couronné ensuite au monastère de Las HuelgaSy
près de Burgos, le jour de Pâques de cette année. (Voyez la Chronique
de D. Pedro Lopez de Ayala que j'ai suivie en adoptant quelques-unes
des corrections de Geronimo Zurita. ) D. Pedro Lopez de Ayala étoit
fils de Ferrand Lopez de Ayala qui resta très long-temps attaché k
D. Pèdre. Lui-même fut attaché au senâce du roi Henry et étoit ainsi
en position d'avoir les renseignements les plus authentiques sur ce
qui se passoit. J'avertis une fois pour toutes que je la prends pour
guide et je ne la citerai plus dans la suite. J. A. B.
3o4 LES CHRONIQUES (i566)
roient pour leur seigneur et leur roij et en tel état,
si besoin étoit, ils mourroient.
Si chevaucha le dit roi Henry de cité en cité, de
ville en ville j et partout lui fit-on révérence, et fut
reçu partout comme roi. Si donna le dit roi Henry
aux chevaliers étrangers, qui remis au royaume de
Caslille l'avoient, grands dons et riches joyaux ^'\
tant et si largement que tous le lecommandoient
pour large et honorable seigneur jet disoient com-
munément François, Normands et Bretons que en
lui avoit toute largesse et qu'il étoit digne de vivre
et de tenir terre, et régneroit encore puissamment
et en grand' prospérité. Ainsi se vit le bâtard d'Es*
pagne en la seigneurie du royaume de Castille; et
fit ses deux frères, D. Tille (Tello) ^'^ et Sanse (San-
çhe), chacun comte; et leur donna grandVevenue et
grand profit Si demeura roi de Castille, de Galhce,
deSéville, de Toulete (Tolède) et de Léon, jusques
adonc que la puissance du prince de Galles et d'A-
quitaine le mit hors, et remit le roi Dam Piètre son
frère de rechef en la possession et seigneurie des
royaumes dessus dits si comme vous orrez recorder
avant en l'histoire.
(i) Bertrand du Guescliki reçut la terre de Mofina et le comt^de
Transtamare avec Je titre de comte de Traostamare porté prëcëdem^
ment par Henrj. L^Anglois Galyerly devint comte de Garrion. St§
deux frères D. Telio et D. Sanche furent également combla de ses
dons. Avant le roi Henri les titres ëtoient personnels et non hérédi-
taire s, et les possesseurs ne jouissoîent pas delà juridiction cifileet
criminelle. Il viola cette loi en faveur de ses adhérents et rendit tons
les titres héréditaires. J. A. B.
(a) D. Tello fut nommé comte de Biscaye et deCastaûeda. D. Sanche
comte d^ Albuquerque. J. A. B.
(i366) DE JEAN FROISSART. 3o5
^/W'V^'V^^VW^^^W^
CHAPITRE DXX
GOMMEUT LE ROI HeKEY EUT EN PROPOS DB FAIRK
GUERRE AU ROI DE GrENÀDE^ ET GOMMENT IL FIT
MESSIRE BeRTRAN DU GuESGLIN CONNÉTABLE d'Es«
PAGNE.
Ouand le roi Henri se vit en cet état et ainsi au
dessus de toutes ses besognes et que toutes gens,
francs et villains, en Castille obéissoient à lui, et le
tenoient et appeloient leur seigneur et leur roi; et
encore n'ctoit apparant de nul contraire que on lui
voulut débattre: si imagina et jeta son avis, pour
son nom exaucier (élever) et pour employer ces gens
de compagnies qui étoient issus hors du royaume de
France^ que il feroit un voyage sur le roi de Gre-
nade. Si en parla à plusieurs chevaliers qui là
étoient; et en furent bien d'accord. Encore retenoit
toujours de-lez (près) lui le roi Henry les chevaliers
du prince, messire Eustache d'Aubrecicourt et mes-
sire Hue de Cavrelée (CalYerly)et les autres; et leur
faisoit et montroit grand semblant d'amour en in-
tention de ce qu'il en vouloit être aidé et servi au
voyage de Grenade, où il espéroità aller.
Assez tôt après son couronnement, se partirent
FROISSART. T. IV. 20
3o6 LES GimONIQUES (i3ô6)
de lui et prirent congé la plus grand'partie des che-
valiers de France; et leur fit grand profit au partir.
Et retournèrent le comte de la Marche et messire
Arnoul d'Andrehen (Audeneham), le sire de Beau-
jeu et plusieurs autres ^'\ Encore demeurèrent en
Castille de-lez (près) le dit roi Henry messire Ber-
trajQi dui Gh^scUb, messire Olivier de Maunjr et les
Bretons^ et attssi les compagnies, Casques adonc.que
autres nouvelles Jeitx vinrent ^*\ Et fut mesure Ben
tran du Guesclin connétable de tout le roya^uxie de
Castille par l'accord du roi Henry premièrement et
de tous les barons du pays.
Or vous parlerons du roi Dam Piètre comment
il s' éloit mai n tenu.
(i)Xielîoei|ciemei»t'd*mie partie des compagnie» eut lieu .au com-
mefiçVDfiftt-dfi jfm, pepdaut que: D» Pédre étoit^ucore k. Monterrej
d^où il.ëcrint au. prince de Galles pour lui demander des secours.
(•)i)-Di» Guesclin retourmi bientôt hii«iné|ne en France aiwc soa.co»>
siaOiiiri«ff Mauny. J. A. B.
(i566) DE JEAN FROISSART. 3o7
V
CHAPITRE DXXI.
Comment le roi Dam Piètre envoya ses messagers
PAR DEVERS LE PRINCb' EN LUI SUPPLIANT Qu'iL LE
VOULUT SECOURIR CONTRE LE BATARD HeNRY^ ET
COMMENT LE DIT ROI ARRIVA A BayONNE.
m
Vous avez bien ouï recorder comment il s'étoit
bouté dedans le châtel de -la Colongne (Corogne)
sur mer, sa femme avecques lui et ses deux filles et
Dam Ferrant de Castres ^*^ tant seulement. Si que
pendant que le bâtard son frère, par la puissance
des gens d'armes qu'il avoit attraits hors du royaume
de France, conquéroit Castille et que tous le pays
se rendoit à lui, si comme ci-dessus est dit, il avoit
été durement efirayéj et ne s'étoit mie du tout as-
smré au dit châtel de la Colongne (Corogne): car il
doutoit(craignoit)trop malement son frère le bâtard j
et bien sen toit que là où on le sauroit,onleviendroit
querre (attaquer) de force et assiéger. Si n'avoit mie
attendu ce péril; mais étoit parti de nuit et mis en
une nef, sa femme avecques lui et ses deux filles et
Dam Ferrand de Castres et tout ce qu'il avoit d'or
et d'argent et de joyaux: mais ils eurent le vent si
(i) D. Ferrand de Castro resta dans la Galice pour la contenir.
J. A. B.
\
3o8 LES CHRONIQUES (i566)
contraire que oncques ils ne purent éloigner delà
Colongne (Corogne); et les y convint retourner, et
rentrer de reclief en la forteresse. Adonc demanda
le roi Dam Piètre à Dam Ferrand de Castres, son
chevalier, comment il se main tiendr oit, et en lui
complaignant de fortune qui lui étoit si contraire,
ce Monseigneur, dit le chev£(|lier , ainçois (avant) que
vous partez de ci ce seroit bon que vous envoyassiez
devers votre cousin le prince de Galles, à savoir si il
vous voudroit recueillir, et quepour IHeu et par pitié
il voulut entendre à vous; car en aucunes manières
il y est tenu, pour grands alliances que le roi son
père et le vôtre eurent ensemble. Le prince de Gal-
les est bien si noble et si gentil de sang et de cou-
rage, que quandilsera informé de vôtre ennui ettri-
bulation il y prendra grand' compassion j et si il vous
vouloit aider à remettre en votre royaume, il n'est
aujourd'hui sire qui le put faire devant lui, tant
est craint et redouté par tout le monde, et aimé de
toutes gens d'armes; et vous êtes ci encore bien et
on bonne forteresse pour vous tenir un temps, tant
que les nouvelles vous seront retournées d'Aqui-
tain& »
A ce conseil s'accorda légèrement le roi Dam Piè-
tre; et furentlettres escriptes (écrites) moult piteuses
et amiables, et qn chevalier ^'^et deux écuyers priés
de faire ce message. Ceux l'emprirent volontiers,
et se boutèrent en un lin (vaisseau) en mer et arri-
(i) Suiyant un des commentateurs de la Chronique de D. Pedro, ce
cheyalier étoit D. Martin Lopcz de Cordoya, grand maître d^Alcao*
tara. J. A. B.
ri566) DE JEAN FROISSART. 3o9
vèrent à Bayonne, une cité (pii se tient du roi
d^Angleterre. Si demandèrent du prince. On leur
dit qu'il étoit à Bordeaux. Doncqucs monttrent-ils
à cheval et firent tant par leur exploit qu'ils Tinrent
en la bonne cité de Bordeaux; ^t descendirent à
kotel, et puis asse^ tôt après ils se trairent (rendi-
rent) pardevers l'abbaye deSaint Andrieu (André),
oii le prince se tenoit. Si dirent aux cbevaliers du
dit prince qu'ils trouvèrent en la place, qu'ils étoient
Espagnols et messagers de Dam Piètre de Castille.
Ces nouvelles vinrent tantôt au prince: si les
voulut voir et savoir quelle chose ils demandoient.
Ceux s'en vinrent pardevant lui et se jetèrent à
genoux; et le saluèrent à leur usage> et recomman-
dèrent le roi leur seigneur à lui, et lui baillèrent
leurs lettres. Le prince fît lever les dits messa-
gers, et prit les lettres et les ouvrit; et puis les lut
par deux fois à grand loisir; et regarda comment
piteusement le roi Dam Piètre a\ oit écrit à lui et lui
signifioit ses duretés et ses pauvretés; et comment son
frère le bâtard, parla puissance des grands alliances
qu'il avoit faites s^u pape premièrement, au roi de
France, au roid'Arragon,etaux compagnies, Tavoit
bouté horsdeson héritage, le rojaume de Castille. Si
luiprioit, pour Dieu et pour pitié, qu'il y voulut en-
tendre et pourvoir de conseil et de remède; si feroit
bien et aumône , et en acquerroit grâce à Dieu et à tout
le monde; car ce n'est mie droit d'un roi chrétien
déshériter, et à hériter, par puissance et tyrannie,
un bâtard. Le prince qui étoit vaillant chevalier et
sage durement cloy (jerra) les lettres en ses mains,
3io LES CHRONIQUES (i366)
et puis dit aux messagers qui là Ploient en pré-
sence: <c Vous nous êtes les bienvenus de par notre
cousin le roi de Castilie; vous demeurerez ci de-
lèz (près) nous et ne vous partirez point sans ré-
ponse. » Adonc furent tantôt appareillés les cheva-
liers du prince, qui trop bien savoient quel chose
ils dévoient faire, et emmenèrent le chevalier Espa-
gnol et les deux écuyers, et les tinrent tout aise.
Le prince qui étoit demeuré en sa chambre et
pensoit grandement à ces nouvelles et sur les let-
tres que le roi Dam Piètre lui avoit envoyées,
manda tant&t monseigneur Jean Chandos, mon-
seigneur Thomas de Felton, les deux plus spéciaux
de son conseil^ car l'un étoit gi^and sénéchal d'A-
quitaine et l'autre connétable. Quand ils furent
venus pardevant lui, si leur dit, tout en riant:
« Seigneurs, véez ci (voici) grands nouvelles qui
nous viennent d'Espagne : le roi Dam Piètre notre
cousin se complaint grandement du bâtard Henry
son frère, qui lui toit (ravit) de fait son héritage et
Fen a bouté hors, si comme vous avez ouï recorder
paT ceux qui en sont revenus. Si nous prie moult
doucement sur ce de confort et d'aide, ainsi comme
il appert par ses lettres. » Adonc de rechef les lut
le dit prince par deux foix de mot en motj et les
chevaliers volontiers y entendirent. Quand il eut
lues les dites lettres, si dit ainsi: « Vous messîre
Jean, et vous messire Thomas, vous êtes les plus
spéciaux de mon conseil et ceux oii plus je me affie
et arrête: si vous prie que vous me veuilliez conseil-
ler quelle chose en est bonne à faire. » Adonc re-
(i566) DE JEAN FROiSSART. Si,
gardèrent les deux chevaiiers l\iii l'autre^ sans nen-
parler; et le prince de rechef les appela et dit:
« Dites, dites hardiment ce qu'il vous en semble. »
Et fut le dit prince de Galles conseillé de ces deux
cheyaliers, si comme je fus depuis informé, qu'A
voulut envoyer devers ce roi Dam Piètre de Gas-
tiUe gens d'armes jusques à' la Golongne (Corognte)
où il se tenoit , si comme ses lettres et •ses messagers
disoient; et fut amené avant jusques à Bordeaux,
pour savoir plus pleinement quelle chose il vottl-
sist (vouloit) dire; et adonc sur ses paroles ils
auroientavis, et seroit si bien conseillé que par
raison il lui devroit suffire. Cette réponse plut bien
au prince. Si en furent priés et ordonnés de par le
prince d'allerence voyage et querre (chercher) à la
Coulongne (Corogne) en Galice ce roi Dam Piètre
et son remenant (reste), premièrement messire Tho-
mas de Felton, souverain et chef de cette emprise et
armée, messire Richard de Pontchardon, messire
Neel Loring, messire Simon de Burley, messire
Guillaume de Troussiaux. Et devoit avoir en cette
armée douze nefs chargées d^archers et de gens
d'armes. Si firent ces chevaliers dessus nommés
leurspourvéances (provisions) et leurs ordonnances
tout ainsi que pour aller en Galice, et se partirent
de Bordeaux et du prince, les messagers du roi Dam
Piètre en leur compagnie; et chevauchèrent devers
Bayonne^et tant firent qu'ils y parvinrent. Si séjour-
nèrent là trois jours ou quatre, en attendant vent
et chargeant leurs vaisseaux, et ordonnant leurs
besognes. Au cinquième jour, ainsi comme ils de-
3ia LES CHRONIQUES (i366)
voient partir, le roi Dam Piètre de Castillc arriva à
Rayonne ^'^^ et étoit parti de la G)longDe (Corogne)
en grand doute (crainte), et n'y a voit osé plus de-
meurer; son remenant (reste) avecques lui, qm n'é-
toit mie grand, et une partie de son trésor, ce qu'il
en avoit pu amener ^*\ Si furent les nouvelles de sa
venue moult grandes entre les Anglois j et setrai-
rent (rendirent) tantôt messire Thomas de Felton et
les chevaliers devers lui et le recueillirent moult
doucement; et lui contèrent et remontrèrent com-
ment ils étoient appareillés et émus, par le comman-
dement du prince leur seigneur, de lui aller querre
(chercher) jusques à la Conlongne (Corogne) ou
ailleurs, si mestier (besoin) étoit De ces nouvelles
fut lercd Dam Piètre moult joyeux, et en remercia
grandement monseigneur le prince et les chevaliers
qui là étoiente
(i) Larelatîon da clironiqueur espagnol diffère de celle de Froîssart.
Il prétend que D. Pèdre se rendit d^abord de Santiago k la Corogne
où il reçut le sire de Poyane et un autre chevalier de Bordeaux dépu-*
tes par le prince de Galles pour Pinviter à se rendre dans ses états
d^ Aquitaine ; que de la Corogne il se rendit h Saint-Sébastien et de \k
k Bayonue, Arrivé k Bajonne il fit savoir son arrivée au prince qui se
rendit pour avoir une conférence avec lui k Cabreton lieu voisin da
canal de Bayonne. Quelques jours après le prince se rendit en personne
k Bayonne ayec le roi Charles de Navarre , et ce ne fut qu^après cette
conférence que D. Pèdre alla lui-même k Bordeaux. Froissart devoit
être mieux informé de ces détails que Lopei de Ayala qui étoit avec
le roi Henry, J. A. B.
(2] If n^ avoit avec lui que trente six mille doubles , le reste de son
trésor ainsi que les joyaux étoit resté, k la garde de Martin Yane^soa
trésorier, J. A. B«
(i366) DE JEAN FROISSART. 3i3
h^V^'V^^ VVV%^% %«V« <W%
CHAPITRE DXXII.
Comment le roi Dam Piètre se gomplaiiît au prdice
DUBAxARi) SON FRERE ET DE SES HOMMES; ET GOMMENT
LE PRINCE LE RECONFORTE MOULT DOUCEMENT ET EUT
SUR CE CONSEIL.
La venue du roi Dam Piètre qui étoit arrivé à
Bayonne signifièrent messire Thomas de Felton et
les autres au prince qui en fut tout réjoui. Depuis
ne séjournèrent guères de temps les dessus dits che- ,
valiers du prince en la cité de Bayoune^ et amenè-
rent le roi Dam Piètre de Gastille pardevers la cité
de Bordeaux; et exploitèrent tant qu'ils y vinrent.
Mais le prince qui moult désiroit à voir ce roi Dam
Piètre son cousin, et pour le plus honorer et mieux
fêter, îssit (sortit) hors de Bordeaux, bien accompa* '
gné de chevaliers et d'écuyers, et vint contre le dit
roi, et lui fit grand'révérence. Quand il l'encontra il
l'honora de fait et de paroles moult grandement;
car bien le savoit faire et nul prince à son temps
mieux de lui. Et quand ils se furent recueillis et
conjoints, ainsi comme il appartenoit, ils chevau-
chèrent vers Bordeaux; et mit le dit prince le roi
Dam Piètre audessus lui, ni oncques il ne le voulut
faire ni consentir autrement. Là en chevauchant
remoutroit le roi Dam Piètre au prince , envers qui
moult s'humilioit, ses pauvretés et comment son
frère le bâtard l'avoit bouté et chassé hors de sou
3i4 LES CHRONIQTJES (r366)
royaume de CastiUe;et se complaignoit aussi gran-
dement de la déloyauté de ses hommes j car tous
Pavoient relenqui (abandonné), excepté un cheva-
lier qui là éloit, qu'il lui enseignoit, qui s'appeloit
Dam Ferrant de Castres (Castro). Le prince moult
sagement et courtoisement le reconfortoit et le
prioit qu'il ne se voulut mie trop ébahir ni décon-
forter j car si il avoit perdu, iletoit bien en la puis-
sance de Dieu de lui rendre toute sa perte et plus
avant, et avoir vengeance de ses ennemis. Ainsi, en '
parlant plusieurs paroles unes et autres, chevau-
chèrent-ils jusques à Bordeaux , et descendirent
.en l'abbaye de Saint Andrieu (André), l'hôtel du
prince et de la princesse; et fut le roi Dam Piètre
mené en une chambre qui étoit ordonnée pour lui.
Et quand il fut appareillé, ainsi que à lui appar-
tenoit, il vint devers la princesse et les dames qui le
reçurent liement et courtoisement, ainsi que bien lé
savoient faire.
Je vous pourrois cette matière trop démener de
leurs fêtes et de leurs conjouissementsj si m*en pas-
serai brièvement, et vous conterai comment ce roi
Dam Piètre exploita devers le prince son cousin
lequel il trouva grandement courtois et amiable et
descendant à ses prières et volontiers , combien que
aucuns de son conseil lui eussent remontré et dit
ainsi que je vous dirai, ainçois (avant) que ce roi
Dam Piètre fut venu à Bordeaux. Aucuns sages sei-
gneurs et imaginatifs^ tant de Gascogne comme
d'Angleterre, qui étoient du conseil du prince et
qui loyalement à leur avis le dévoient et vouloient
(i566) DE JEAN FROISSART, 3i5
conseiller, si avoient dit féalement, quand il enavoit
bourde (plaisanté) et parlé à eux, ainçois (avant)
que oncques l'eut vu: « Monseigneur, vous avez ouï
dire par plusieurs fois, qui trop embrasse, malétreint.
Il est vérité que vous êtes un des princes du monde
le plus prisé, le plus doute (redouté) et le plus ho-
noré j et tenez par deçà la mer grand'terre et grand'
seigneurie, Dieu mercy, bien et en paix: ni il n'est
nulroi, tant soit prochain ni lointain, qui au temps
présent vous osât courroucer , tant êtes-vous renom-
mé de bonne chevalerie, de grâce et de fortune: si
vous devroitpar raison suffire ce que vous en avez
et non acquerre (acquérir) nul ennemi. Nous le di-
sons pourtant (attendu) que ce roi Dam Piètre de
Castille , qui maintenant est bouté hors de son
royaume, est un homme et toujours a été moult
hautain et moult cruel et plein de merveilleuses
semilles (méchancetés); et par lui ont été faits et
élevés maints maux au royaume de Castille, et
maints vaillant^ hoïnmes décollés et mis à fin sans
raison j et par lesquels vilains faits qu'ii a faits et con-
sentis, il s'en trouve maintenant déçu et bouté hors
de son royaume. Avec tout ce, il est ennemi de l'é-
glise et excommunié du Saint Père; et est réputé, et
a un grand temps, été, comme un tyran; et sans nul-
titre de raison il a toujours grevé et guerroyé ses
voisins, le roi d'Arragon et le roi de Navarre, et
eux par puissance voulu déshériter; et fit, si comme
famé (bruit) et commune renommée court parmi son
royaume et de ses gens même, mourir samoillier
(épouse), une jeune dame votre cousine, fille au duc
3i6 LES CHRONIQUES (i366)
de Bourbon. Pourquoi vous y devriez bien penser
et regarder j car tout ce qu'il a à soujffrir mainte-
nant, ce sont verges de Dieu, envoyées sur lui pour
lui châtier et pour donner aux autres rois chrétiens
et princes de terre exemple que ils ue fassent mie
ainsi. » De tels paroles avoit été avisé et conseillé le
prince devant ce que le roi Dam Piètre fut arrivé à
Bayonne: mais à ces paroles et conseil avoit ré-
pondu trop vaillamment et dit ainsi: <c Seigneurs,
je tiens et crois certainement que à votre loyal pou-
voir vous me conseillez: je vous dis que je suis tout
informé de la vie et de l'état de ce roi Dam Piètre;
et sçais bien que sans nombre il a fait de maux
assez, dont maintenant il se trouve déçu; et ce qui
en présent nous meut et encourage de lui vouloir
aider, la cause est telle que je vous dirai. Ce n'est
pas chose aflférant (convenante), due, ni raisonnable,
d'un bâtard tenir royaume à héritage et bouter hors
de son royaume et héritage un sien frère, et hoir
(héritier) de la terre par loyal mariage; et tous rois
et enfants de rois ne le doivent nullement vouloir
ni consentir; car c'est un grand préjudice contre
l'état royal. Avec tout ce, monseigneur mon père et
ce roi Dam Piètre de Castille ont eu grand temps,
. cela sçais-je bien de vérité, grands alliances et confé-
dérations ensemble, par lesquelles nous sommes
tenus de lui aider, au cas qu'il nous en prie et re-
quiert. » Ainsi fut le dit prince mu et encouragé de
vouloir aider et conforter ce roi Dam Piètre en son
grand besoin ; ainsi répondit à ceux de son conseil
quand avisé en fut; ni oncques on ne lui put ôta: ni
(t56G) de JEAN FROISSART. 3 17
briser son dit propos que toudis (toujours) il ne fut
en un, et encore plus ferme et entier quand le roi
Dam Piètre fut venu deJez (près) lui en la dite cité
de Bordeaux, car le dit roi s'humilioit moult envers
lui, et lui offroit et promettoit grands dons et grand
profita faire j et disoit qu'il feroit Edouard, son
ains-né (aîné) fils, roi de Gallice, et départiroit à lui
et à ses hommes très grand avoir qu'il avoit laissé
arrière au royaume de Castille, lequel il n'avoit
point pu amener avecques luij elétoit si bien caché
et enfermé que nul ne le savoit fors lui tant seule-
ment. A ces paroles entendoient volontiers les che-
valiers du prince j car Anglois et Gascons de leur
nature sont volontiers convoiteux. Si fut conseillé
au prince qu'il assemblât tous les barons de la
duché d'Aquitaine et son spécial conseil, et eût à
Bordeaux un général parlement; et là remontrât le
roi Dam Piètre à tous comment il se vouloit main-
tenir, et de quoi il les satisferoit, s'il étoit ainsi que
le prince entreprit de lui remener en son pays et
fit son pouvoir du remettre. Donc furent lettres
écrites, et messagers employés, et seigneurs mandés
de toutes parts: premièrement le comte d'Armignac
(Armagnac), le comte deComminges, le sire de La-
breth (Albret), le vicomte de Carmaing, le captai de
Buch, le sire de Taride (Terrides), le vicomte de
Châtillon, le sire de Lescun, le sire de Rosem , le
sire de l'Espare, le sire de Chaumont, le sire de
Mucident, le sire de Courtpn, le sire de Pincornet,
et tous les autres barons de Gascogne et de Berne
(Béarn). Et en fut prié le comte de Foix; mais il ne
3i8 LES CHRONIQUES (i366)
vint mieiainçois (mais) s'excusa, pourtant (attendu)
qu'il avoit adonc mal en une jambe et ne pouvoit
chevaucher j mais y envoya son conseil qui Texcusa
bien et sagement envers le prince.
CHAPITRE DXXIII.
Comment le roi d'Angleterre accorda au prince de
Galles son fils qu'il mit le roi Dam Piètre
arriere en son royaume.
XÎiN ce parlement qui fut assigné en la bonne ville
de Bordeaux, vinrent tous les comtes, les vicomtes,
les barons et tous les sages hommes d'Aquitaine,
tant de Poitou, de Saintonge,de Rouergue,de Quer-
sin (Quercy), de Limosin, comme de Gascogne.
Quand ils furent tous venus ils entrèrent en parle-
ment, et parlementèrent par trois jours sur l'état et
ordonnance de ce roi Dam Piètre d'Espagne qui
étoit et se tenoit toujours présent en my (milieu) le
parlement de-lez (près) le dit prince son cousin qui
parloit et langageoit pour lui, en colorant ses beso-
gnes. Finalement, il fut dit et conseillé au prince
qu'il en envoyât suffisants messagers devers le roi
son père en Angleterre, pour savoir quel chose il en
dîroitet conseilleroit à faire, ainçois (avant) que de
lui il entreprit ce voyage à faire; et quand on auroit
eu la réponse du dit roi d'Angleterre, les barons se
remettroient ensemble et conseilleroient si bien le
(i366) DE JEAN FROISSART. 819
dit prince, que par raison il lui devroit su£Bre.
Adonc furent nommés et ordonnés quatre chevaliers
du prince, qui dévoient aller en Angleterre; le sire
de la Ware, messire Neel Lornich (Loring),messire
Jean, et messire Helie de Pommiers. Si se départit
adonc ce parlement ainsi, et s'en r'alla chacun en
son lieu; et demeura le roi Dam Piètre à Bordeaux
de-lez (près)le prince et la princesse qui moult Tho-
noroient Adonc se partirent de Bordeaux les des-
sus dits quatre chevaliers qui étoient ordonnés pour
aller en Angleterre,. et entrèrent en deux nefs or-
données et appareillées pour eux; et exploitèrent
tant par mer, à l'aide de Dieu et du vent, qu'ils
arrivèrentàHantonne (Southampton). Et reposèrent
là un jour pour eux rafraîchir et traite (tirer) hors
des vaisseaux leurs chevaux et leurs hamois;et puis
montèrent le second jour et chevauchèrent tant par
leurs journées qîu'ils vinrent en la cité de Londres.
Si demandèrent, du roi où il étoit On leur dit qu'il
se tenoit à Windsor. Si allèrent cette part; et furent
grandement bien venus et recueillis du roi et de la
reine^ tant pour l'amour du prince leur fils, comme
pour ce qu'ib étoient seigneurs et chevaliers de
grand' recommandation. Si montrèrent ces dits sei-
gneurs et chevaliers leurs lettres au. roi qui les ou-
vrit et fit lircf et en répondit quand il eut un petit
pensé et visé et dit: « Seigneurs, vous vous retrairez
(rendrez) à Londres^ et je manderai aucuns barons
et sages hommes de mon conseil; si vous en répon-
drons et expédierons assez brièvement. » Cette ré-
ponse plut assez bien adonc à ces chevaliers; et se
trairent (rendirent) lendemain à Londres.
320 LES CHRONIQUES (i366)
Il ne demeura guères de temps depuis que le roi
d'Angleterre vint à Westmoustier (Westminster);
et là furent à ce jour une partie des plus grands de
son conseil, son fils le duc de Lancastre,le comte
d'Arundel, le comte de Sallebery (Salisbury), le
sire de Mauny, messire Regnault de Gobehen
(Cobham), le sire de Persy, le sire de Nuef ville
(Neville)^ et moult d'autres; et aussi de prélats Fé-
vêque de Wincestre (Winchester) l'évêque d'Ely ^'^
et l'évêque de Londres. Si conseillèrent grande-
ment et longuement sur les lettres du prince et la
prière qu'il faisoit au roi son père. Finalement il
sembla au dit roi et à son conseil cliose due et rai-
sonnable du prince entreprendre ce voyage et re*
mettre et mener le roi d'Espagne arrière en son
royaume et héritage; et l'accordèrent tous notoire-
ment, et sur ce ils escripstrent (écrivirent) lettres
notables, de par le roi et le conseil d^ Angleterre, au
dit prince et aux barons d'Aquitaine. Et les appor-
tèrent arrière ceux qui apportées les avoient, et re-
vinrent en la cité de Bordeaux où ils trouvèrent le
prince et le roi Dam Piètre, auxquels ils baillèrent
aucunes lettres que le roi d'Angleterre leur envoyoit.
Si fut de rechef un parlement nommé et assigné en
la cité de Bordeaux; et y vinrent tous ceux qui
mandés y furent. Si furent là lues généralement les
lettres du roi d'Angleterre qui parloient et devi-
soient pleinement comment il vouloit que le prince
son fils, au nom de Dieu et de saint George, entre-
(i ) Johaes dit Të vaque de Lincoln au lieu de Tévéque d^Élj. J. A. B.
(t366) de JEAN FROISSART. Sati
prit le roi Dam Piètre son cousin à remettre à son
héritage 9 dont on Tavoit à tort et frauduleusement,
si comme apparant étoit, bouté hors. Et faisoient en-
core les lettres du roi d'Angleterre mention que
moult y étoit tenu par certaines alliances, faites
jadis, obligées et convenancées (promises) entre lui
et le roi de Castille son cousin, de lui aider au cas
que besoin seroit, et que prié et requis en seroitj et
commandoit à tous ses féaux et prioit à tous ses
amis que le prince de Galles son fils fut aidé, con-
forté et conseillé en toutes ses besognes, si comme
il seroit d'eux, s'il y étoit présent Quand tous les
barons d'Aquitaine ouïrent lire ces lettres et virent
le mandement du roi et la grand' volonté du prince
leur seigueur, si en répondirent liement et dirent:
(c Monseigneur, nous obéirons au commandement
du roi notre sire et votre père, c^est bien raison, et
vous servirons en ce voyage et le roi Dam Piètre
aussi ^ mais nous voulons savoir qui nous payera et
délivrera nos gages, car on ne met mie gens d'ar-
mes hors de leurs hôtels ainsi pour aller guerroyer
en étrange pays, sans être payés et délivrés. Et si ce
fut pour les besognes de notre cher seigneur votre
père ou pour les vôtres ou pour votre honneur ou de
notre pays, nous n^en parUssions pas si avant que
nous faisons. » Adonc regarda le prince sur le roi
Dam Piètre et dit: «Sire roi, vous oyez que nos
gens disent j si en répondez, à vous en tient à répon-
dre, qui les devez et voulez embesogner (employer)*
Adonc répondit le roi Dam Piètre au prince et dit :
K Mon cher cousin, sî avant que mon or, mon ar-
FROISSART. T. IV, 21
322 'LES CHRONIQUES (i366)
gent et tout mon trésor que j'ai amené par deçà , qui
n'est mie si grand de trente fois comme cil (celui)
de par delà est, se pourra étendre, je le vueil(veux)
donner et départir à vos gens. » Donc dit le prince :
«Vous dites bien, et du surplus je ferai ma dette
devers eux et délivrance, et vous prêterai tout ce
que il vous faudra jusques à ce que nous soyons en
Castille ^*l » « Par mon chef, répondit le roi Dam
Piètre, si me ferez grand' grâce et grand' cour-
toisie. »
Encore en ce parlement regardèrent aucuns sa-
ges, le comte d'Armagnac, le sire de Pommiers,
messire Jean Chandos, le captai de Buch elles au-
tres, que le prince de Galles ne pouvoit nullement
faire ce voyage sans l'accord et consentement du roi
Charles de Navarre, ni il ne pouvoit aller ni entrer
au royaume d'Espagne fors par son pays et les dé-
troits de Roncevaux^*^: duquel passage il n'étoitpas
bien assuré de l'avoir j car ledit roi de Navarre et
le roi Henry avoient de nouveau faites grands al-
liances ensemble. Et là fut longuement parlementé
comment on se pourroit chevir (aider). Si fut dit et
considéré des sages que un parlement se feroit et
(i) D. Pédre promit en outre au prince de Galles la terre «te Biscajc
et la viile de Castro de Ur diaJès. Il remit les trois infant©» qu'il avoit eues
de Marie de Padilla entre ses mains et sVugagea h pa^er k ses capi-
taines dans ie mois a compter du i^^^ de TÉpiphanie la somme de
cinq cent cinquante mille iiorins cours de Florence et cinquante six
mille autres florins d^or au prince k la Saint-Jean suivante. J. Chandos
reçut la promesse de la ville de Soria. J. A. B.
(a)Yillage de Navarre, célèbre, comme on sait, parla défaite de Tar-
rière garde de Charlemagne et la mort de Roland. ( Voyez Eginhard,
vie de Charlemagne. ) J,A, B,
(i566) DE JEAN FROISSART. 3 2 3
assigneroit àBayoïinede toutes ces parties, et là en-
dedans enverroit le prince suffisants hommes et
traiteurs, pardevers le roi de Navarre, qiile prie-
roient au nom du prince qu'il voulut être en ce
parlement en la cité de Baronne. Ce conseil fut
tenu et arrêté j et sur ce se partit 1b dit parlement et
eurent en convenant (promesse) chacun d'y être à
Bajonne, au jour qui mis et ordonné y fut. En ce
terme envoya le prince messire Jean Chandos et
messire Thomas deFelton devers le roi de Navarre
qui se tenoit en la cité de Pampeiune. Ces deux
chevaliers, comme sages et bien enlangagés, ex-
ploitèrent si bien pardevers le roi de Navarre qu'jl
leur eut en convenant (promesse) et scella pour être
en ce parlement j et sur ce ils retournèrent devers
le prince à qui ils recordèrent ces nouvelles.
^^.^'W« w%. w%>%-^
CHAPITRE DXXIV.
Comment le roi de Navarre accorda au prince eï
Atï roi Dam Piètre passage par son royaume; et
COMMENT LE DIT PRINCE ENVOYA QUERRE (cHERCHER)
s£5 gens qui étoient en ëspagne avec le roi
Henry.
Au jour que ce parlement fut assigné en la cité de
Bayonne vinrent le prince, le roi d'Espagne, le
comte d'Armagnac, le sire de Labreth (Albret) et
tous les barons de Gascogne, de Poitou , de Qucrsin
(Quercy), de Rouergue, de Saintonge,- de Liraou-
21*
3x4 LES CHRONIQUES (i366)
sin} et là fut le roi de Navarre personnellement,
auquel le prince et le roi Dam Piètre firent moult
d^honneur, pour ce qu'ils en pensoient à mieux va^
loir j et eut en la cité de Bayonne de reclief grand
parlement et long, et dura cinq jours. £t eurent le
dit prince et son conseil moult de peine et de travail
ainçois (avant) qu'ilspussent avoir le roi de Navarre
de leur accord j car il n'étoit mie léger à entamer
là où il véoit (voyoit) qu'on avoit besoin de lui ^'l
Toutes fois le grand sens du prince le mena à ce que
il promit, jura et scella au roi Dam Piètre paix,
amour, alliances et confédérations, et le roi Dam
Piètre ainsi à lui sur certaines compositions qui fu-
rent là ordonnées, desquelles le prince de Galles
fut moyen traictierre (traiteur) et devissierre (de-
viseur) ^''; c'est à savoir que le roi Dam Piètre, comme
roi de toute Castille, donna, scella et accorda au
roi de Navarre et à ses hoirs, pour tenir héritable^
ment, toute la terre duGroing (Logrogno) ^^\ ainsi
(î)Lc roi de Navarre venoit de s'engager h Santa-Cruz deCam-
pezco avec le roi Henry, moyennant certains avanUges^ k fermer te
passage aux troupes de D. Pèdre et du prince de Galles. Mais comme
il vit que le prince avoit plus de chances de succès , il passa de son
c6të. Il n'osa cependant se trouver en personne k la bataille confire
son ancien ami D. Henry. Ayala raconte qu'il engagea Olivier d« Mauny
parent de du Guesclin k s'emparer de lui k la chasse «c k le retenir
comme de force dans un château pendant la bataille. J. A. B.
(a) Ce traité se trouve dans Rynrua- avec les pleins pouvoirs donnés
parles trois princes k leurs comTtiissaires respectifs pour régler quel-
ques points douteux y et y mettre la dernière main« Ces différentes
pièces sont datées du mois de septembre de cette année i366. ( Rymer,
t, 3. Part. a. P. 1 16 et suiv.) J. D.
(3) Bom Pèdre lui céda, outre Logrogno» la Proviuce de Guîpuscoa,
Calcfaorra, Alfaro, etc. et de phis toutes les terres et seigneuries
(i366) DE JEAN FROISSART. 3a5
eomme elle s'étend pardeçà et delà la rivière, et
toute la terre et la contrée de Sauveterre, la ville
et le châtel et toutes les appartenances, et la ville
de Saint-Jean du pié-des-ports et la marche de là
environ: lesquelles terres, villes et châteaux et sei-
gneuries il lui avoît toUues de jadis et tenues de
force. Avec tout ce, le dit roi de Navarre devoit
avoir six vingt mille francs ^'^ pour ouvrirson pays,
et laisser passer parmi paisiblement toutes gens
d'armes, et eux faire administrer vivres et pourvéan-
ees (provisions), leurs deniers payants: de laquelle
somme de florins il fit sa d^tte envers le roi de Na^
varre.
Quand les barons de la prineauté (principauté)
et d'Aquitaine sçurent que parlements et traités se
portoient ainsi que on étoit d'^accord au roi de Na-
varre, ils voulurent savoir qui fes paieroit et déli-
vreroit de leurs gages. Et là le prince, qui gratid'-
affection avoit en ce voyage, en fit sa dette envers
eux j et le roi Dam Piètre au prince.
Quand toutes ces choses furent ordonnées et con-
fiïmées,et que chacun sçut quelle chose il devoit faire
et avoir, et ils eurent séjourné en la cité de Bayonne
plus de douze jours, et joué et révélé (réjoui) en-
semble moult amiablement, le roi die Navarre prit
congé et se retraist (retira) au royaume de Navarre
appartenant au comte de Transtamitre; mais il n^est fait nulle mention
dans le traité des yilles de Sauyeterre et de Saiut-Jean-Pied->de-Port.
( Rjmer, lUd, ) J. D.
(i) Le traité porte deux cent yingt mille florins d^ or, dozientasvezez
mil Jlorines de oro, Ibid . J. D.
SaC LES CHRONIQUES (i566)
dont il étoit parti^ et si se départirent tous ce&
seigneurs les uns des autres, et se retraist (retira)
chacun en son lieu: mêmement le prince s'en re-
vint à Bordeaux , et le roi Dam Piètre demeura à
Bayonne. Si envoya tantôt le dit prince ses hérauts
en Espagne devers ses chevaliers et aucuns capitai-^
nés des compagnies, qui étoient Angloiset Gascons
favorables et obéissants à lui, eux dire et signifier
que ils se retraissent (retirassent) tout bellement et
prissent congé dudit bâtard Henrj;car il avoitmes-
tier (besoin)d*eux et les emploieroit ailleurs. Quand
les hérauts, qui ces lettres et ces nouvelles apportè-
rent en Castille devers les chevaliers du prince ,
vinrent devers eux, et ils virent et connurent qu'il
les remandoit, si prirent congé au roi Henry, au
plutôt qu'ils purent et au plus courtoisement, sans
eux découvrir , ni l'intention du prince. Le. roi
Henry qui étoit large (généreux), courtois et ho-
norable, leur donna moult doucement de beaux
dons, et les remercia grandement de leur service,
et leur départit au partir de ses biens tant que tous
s'en contentèrent. Si vidèrent d'Espagne messire
Eustache d'Aubrecicourt et messire Hue de Cavré-
lée (Calverly), messire Gautier Huet, messire Mat-
thieu dit de Gournay^ messire Jean d'Evreux et
leurs routes (troupes), et plusieurs autres chevaliers
et écuyers que je ne puis mie tous nommer, de l'hô-
tel du prince, et revinrent au plutôt et au plus
hâtivement qu'ils purent
Encore étoient les compagnies éparses parmi le
pays; si ne sçurent mie sitôt ces nouvelles que les
(i35G) DE JEAN FROISSART. 327
dessusnommés chevaliers fireniToutes fois quand ils
les sçurent,ils se recueillirent ensemble et se mirent
au retour, messire Robert Briquet, Jean Carsuelle,
mcssire Robert Ceni(Cheney), messire Perducas de
Labreth, messire Garsis du Chastel,Naudon de Ba-
gerant, le bourg (bâtard) de l'Espare , le bourg (bâ-
tard) Camus, le bourg (bâtard) de Bretcuil. Et ne sçut
mie sitôt le roi Henry les nouvelles, ni la volonté du
prince, que il voulpit ramener le roi Dam Piètre sou
frère en Espagne, ainsi que firent les dessus dits^ et
bien leur besogna; car s'il les eut sçues, ils ne se
fussent mie partis si légèrement qu'ils fixent; car
bien étoit en sa puissance d'eux porter contraire
et destourbcr (troubler). Toutes fois quand il en sçut
la certaineté, il n'en fît mie trop grand compte, par
semblant, et en parla à messire Bertran du Guesclin
qui étoit encore de-lez (près) lui, et dit: «Dam Ber-
tran, regardez du prince de Galles; on nous a dit
qu'il nous veut guerroyer et remettre ce juif qui
s'appeloit roi d'Espagne, par force,' en notre royau-
me; et vous qu'en dites? *_ « Monseigneur, répon-
dit messire Bertran, il est bien si vaillant clievalier,
puis qu'il a entrepris, qu'il en fera son pouvoir. Si
vous dis que vous fassiez bien garder vos détroits et
vos. passages de tous lez (côtés), par quoi nul; ne
puist (puisse) entrer ni issir (sortir) en votre royau-
me , fors par votre congé; et tenez à amour toutes
vos gens. Je sçais de vérité <{ue vous aurez en France
grand'aide de chevaliers et d'écuyers qui volontiers
vous serviront. Je m'en retournerai par delà, par
votre congé, et vous y acquerrai tous les amis que
3 aS LES CHRONIQUES ( 1 366:i
je pourrai. » « Par ma foi, dit le roi Heurj, vous
dites bien, et du surplus je me ordonnerai par votre
conseil et par yotre avis. »
Depuis ne demeura guères de temps que messire
Bertran se partit du roi Henry, et s'en vint en Ar-
ragon où le roi le recueillit liement j et fut bien
quinze jours de-lez (près) lui, et puis s^en partit et
fit tant par ses journées que il vint à Montpellier j
et là trouva le duc d*An jou qui le reçut aussi lie-
ment, car moult l'aimoit Quand il eut été un^terme
de-lez (près) lui, il s'en partit et s'en revint en
France devers le roi qui le reçut à (avec) grand^
joie.
CHAPITRE DXXV.
COMMJSNT LE ROI d'ArRAGON s'aLLIA AU ROI HeNUT ^
ET COMMENT LE PRINCE DE GaLLES ENVOYA MESSIRE
JEAN ChANDOS pour TRAITER AU COMTE DE FoiX ET
AUX COMPAGNIES.
V^UAND les nouvelles certaines s*épandirent en Esr
pagne et en Arragon et aussi au royaume de France
que le prince de Galles vouloit remettre le roi Dam
Piètre au royaume de CasliHe, si en furent plusieurs
gens émerveillés et en parlèrent en mainte manière.
Les aucuns disoient que le prince entreprenait ce
voyage par orgueil et présomption, etétoit cour-
roucé de l'honneur que messire Bertran avoit eu de
conquérir tout le royauçae de Castille au nom du
(i366) DE JEAN FROISSART. Sag
roi Henry , et d^ le faire roi. Les autres disoieni
que pitié et raison le mouvoient (exeitoient). à cej
que de vouloir aider le roi Dam Piètre à remettre;
en son héritage^ car cen'étoit mie chose due ni rai-
sonnable d'un bâtard tenir royaume, ni porter nom*
de roi. Ainsi étoient par le monde plusieurs cheva-
liers et écuyers en diverses opinions.. Toutes fois le
roi Henry escripsi (écrivit) tantôt pardevers le roi
d'Arragon et envoya grands messages^ en priant
qu'il ne se voulut nullement accorder ni composer
pardevers le prince de Galles ni ses alliés ; car il
étoit et vouloit être son bon voisin et ami Le roi
d'Arragou qui m,oult l'aimoit à avoir à voisin,, car
il avoit trouvé du temps passé le roi Dam, Piètre
moult hautain qt ciruel, l'assura et dit que nullement
pour perdre grand'paftie de son royaume , il ne sei
allieroit au prince ni accorderoit au roi Dam Piè-
tre 'y mais ouvriroit son pays pour laisser passée
toutes manières de gens d'armes qui en Espagne
voudroient aller, tant de France comme d'ailleurs,
en son confort; et empêçheroit tou$ ceux qui gré-
ver le voudroient. Ce roi d'Ajrag^on tint bien ce
qu'il promit à ce roi Henry ;< car si très tôt comme il
sçut de vérité que le roi Dam Piètre étoit aidé du
prince, et que les compagnies tendoient à trajii'e (al-
ler) cette part et en la prinçauté (principauté), il fit
clorre (fermer,) tous les pas.d'Arragon et garder
bien et détroitement, et mit gens d'armes et géni-
teurs^'^ sur les montagnes et es détroits de Càstelon-
( 1 ) Géniteurs, Genetaires, etc. ' caValiers légèrement armés. ( Voye x
I
33o LES CHROINIQUES (,566}
gae (Catalogne), si que nul ne pQuvoit passer fors
en grand danger. Mais les compagnies trouvèrent
un autre cliemin et eurent trop de maux et de pau-
vretés ainçois (avant) qu'ils pussent issir (sortir)
hors des dangers d'Arragon. Toutes fois ils vinrent
. sur les marches de la comté de Foix, et trouvèrent
le pays de Foix clos contre eux; car le comte ne
vouloit nullement que tels gens entrassent en sa
terre. Ces nouvelles vinrent au prince, qui pour le
temps se tenoit à Bordeaux et pensoit et imaginoit
nuit et jour comment à son honneur il pourroit four-
nir ce voyage, que ces compagnies ne pou voient
passer ni retourner en Aquitaine, et que les pas
d'Arragon et de Castelongne (Catalogne) étoientde-
véés (fermés) et clos, et étoient à l'entrée de la
comté de Foix, et non pas trop à leur aise. Sise
douta (craignit) le dit prince que le roi Henry et le
roi d'Arragon, par contrainte ne menassent telle-
ment ces gens d'armes qui étoient bien douze mille,
desquels il espéroit à avoir le confort, et aussi par
grands dons et promesses, qu'ils ne fussent encon-
tre lui. Si s'avisa le dit prince qu'il enverroit de-
vers eux messire Jean Chandos pour traiter à eux
et retenir, et aussi pardevers le comte de Foix que
par amour il ne leur voulut faire nul contraire, et
que tout le dommage que ils feroient sur lui ni en
sa terre, il lui rendroit au double.
Ce message à faire, pour l'amour de son sei-
le supplément au Gloss,àt Dacaoge, au mot Geneteria^ du mot Genêt,
sorte de petit cheval de montagne. ] J. A. B.
(loôG) DE JEAN FROISSART. 53 f
giieur, emprit messîre Jean Chandos et se partit de
Bordeaux et chevaucha devers la cité d' Aux (Auch)
en Gascogne^ et exploita tant par ses journées que
il vint à la comté de Foix où il trouva le dit comte.
Si parla à lui si avisément et si convenablement
qu'il eut le comte de Foix d'accord, et le laissa pas-
ser outre parmi son pays paisiblement Si trouva
les compagnies en un pajs que on dit Baseke (Bas-
ques). Là traita-t-il à eux et exploita si bien qu'ils,
eurent tous en convenant (promesse) de servir et
d'aider le prince en ce voyage, parmi grand argent
qu'ils dévoient avoir de prêt Et tout ce leur jura
messire Jean Chandos;^ et vînt de rechef devers le
comte de Foix et lui pria doucement que ces gens,,
quiétoient au prince, it voulut souffrir et laisser
passer parmi un des bouts de sa terre. Cil (celui-ci)
qui vouloit être agréable au prince et qui étoit son
homme en aucune manière, pour lui complaire, lui
accorda, parmi tant que ces compagnies ne dévoient
porter nul dommage à lui ni à sa terre. Messire
Jean Chandos lui eut en convenant (promesse), et
envoya arrière un sien chevalier et son héraut de-
vers ces compagnies, et tout le traité qui étoit en-
tre lui et le comte de Foix; et puis s'en retourna
devers le prince à Bordeaux, à qui ilrecorda tout
son voyage et comment il avoit exploité. Le prince
qui le créoit (croyoit) et aimoit, se tint bien à con-
tent de son exploit et de son voyage..
332 LES CHRONIQUES , (i366)
CHAPITRE DXXVI.
Comment messire Jean Ghândos et messire Thomas
DE FeLTON CONSEILLERENT LE PRINCE SUR JLE FAir
DE LA GUERRE d'EsPAGNE»
JuN ce' temps étoit le prince en* la droite fleur de sa
jeunesse^ et ne fut oncques saoul ni lassé depuis
qu'il se commença premièrement à armer, de guer-
royer et de tendre à tous hauts et nobles faits d'ar-
mes. Et encore à cette emprise du dit voyage d'Es-
pagne et de remettre ce roi enchâssé , par forced'ar-
mes, en son royaume, honneur et pitié l'émouvoient
Si en parloit souvent à messire Jean Chandos et à
messire Thomas de Felton, qui étoient les plus spé-
ciaux de son conseil, en demandant qu'il leur en
sembloit Ces deux chevaliers lui répondoient bien:
« Monseigneur, c'est une haute et grande emprisej
sans comparaison plus forte et plus hautaine que
ce ne fut de bouter hors le roi Dam Piètre de son
pays , car il étoit haï de tous ses hommes, et tous le
relinquirent (abandonnèrent) quand il cuida (crut)
être aidé. Or ^'^ jouit et possesse à présent ce roi
bâtard de tout le royaume deCastille entièrement
et de l'amour des nobles, des prélats et de tout le
demeurant (reste), et l'ont fiait roLSile voudront
(i)Ce morceau jusqu^au chapitre SSg manquoit dans lemanas-
crit de M.Dacier: je Tai suppléé diaprés le manuscrit de Boisratier de
purges. Voyez ma préface. J. A. B.
(i367) DE JEAN FROÎSSART. 333
tenir en cet état comment qu'il soit. Si avez bien
mestier (besoin) que vous ayez en votre compagnie
grand'foison de bonnes gens d'armes et d'archers,
car vous trouverez bien à qui combattre quand vous
viendrez en Espagne. Si vous louons (avisons) et
conseillons que vous rompiez la greigneur (majeure)
partie de votre vais3elle d'argent de votre trésor
dont vous êtes bien aisé (à votre aise) maintenant
et en faites faire monnoie et départir largement aux
compagnons des <[uels vous serez servi en ce voyage
€t qui pour l'amour devons iront^ car pour le roi
Dam Piètre n'en feroient-ils rienj et si, envoyez de-
lez (près) le roi votre père en priant que vous soyez
maintenant aidé de cinq cent mille francs que le roi
de France doit envoyer en Angleterre dedans bref
terme. Prenez finance partout où vous la pourrez
trouver et avoir, car bien vous sera besoin sans
tailler vos hommes ni votre pays^ si en serez mieux
aimé et servi de tous. »
A ce conseil et plusieurs autres bons que les che-
valiers lui donnèrent se tiijit le prince de Galles et
fit rompre et briser les deux parts de toute sa vais-
selle d'or et d'argent et en fit faire et forger monnoie
pour donner et départir aux compagnons. Avecques
ce il envoya en Angleterre devers le roi son père,
pour impétrer cent mille francs dont je parlois
maintenant. Le roi d'Angleterre, qui sentoit assez les
besognes du prince son fils, lui accorda légèrement et
en écrivit devers le roi de France et l'en envoya let-
tres de quittance. Si furent les cent mille francs en
cette saison délivrés aux gens du prince et départis
à toutes manières de gens d'armes.
334 LES CHRONIQUES , {13G7)
CHAPITRE DXXVII.
Comment le sire de LiBRETâ (âlbret) pïiomit ko
PRINCE MILLE LANCES ET COMMENT LE SÉNÉCHAL DK
Toulouse ET le comte de Narbonne s'en allèrent
-VERS MONTALBAN CONTRE LES COMPAGNIES.
Une fois étoit en récréation le prince de Galles en
sa chambre en la cité d'Angoulême avecques plu-
sieurs chevaliers deGascogne,de Poitou et d'Angle-
terre, et boutdoit (railloit) à eux et eux à lui de ce
voyage d'Espagne; et fut du temps que messire Jean
Chandos étoit outre après les compagnies. Si tourna
son chef devers le sire de Labreth (Albret) et lui dit:
«Sire de Labreth (Albret), à (avec) quelle quantité
de gens d'armes me pouiTCz-vous bien suir (suivre)
en ce voyage? » Le sire de Labreth (Albret) fut tout
appareillé de répondre et lui dit ainsi: « Monsei-
gneur, si je voulois prier tous mes amis, c^est à en-
tendre mes féaux, j'en aurois bien mille lances et
toute ma terre gardée par mon chef. » <c Sire de
Labreth (Albret) c'est belle chose, » répondit le
prince et lors regarda sur le seigneur de Felton et
sur aucuns chevaliers d'Angleterre et leur dit en
Anglois: «Par ma foi, on doit bien aimer la terre 011
on trouve un tel baron qui peut suir (suivre) son
seigneur à (avec) mille lances. » Après il se retourna
devers le sire de Labreth et dit: «De grand' volonté,
sire de Labreth; je les retiens tous, d— « Ce soit au
(i367) DE JEAN FROISSART. 335
nom de Dieu, monseigneur, » ce répondit le sire de
Lâbreth. De cette retenue dut depuis être avenu
grand meschef, si comme vous orrez en avant en
rhistoire.
Or retournerons-nous aux compagnies qui s'é-
toient accordées et alliées avec le prince. Si vous dis
que ils eurent moult de maux ainçois (avant) qu'ils
fu£i^ent revenus et rentrés en la princauté (princi-
pauté) tant desgeniteurs^'^ comme de ceux de Cata-
logne etd'Arragon et se départirent en trois routes
(ti*oupes). L'une partie des compagnies et plus
grande s'en allèrent costiant (côtoyant)Foix et Bei*ne
(Béarn) et l'autre Catalogne et Armagnac et la
tierce s'avala (descendit) entre Arragon et Foix par
l'accord du comte d'Armagnac, du seigneur de !Ua-
breth et du comte de Foix. En cette route (troupe)
avoit la plus grand' partie de Gascons; et s'en ve-
noient cils (ces) compagnons, qui pouvoient être en-
viron trois mille par routes (troupes) et par compa-
gnies, en l'une trois cents, en l'autre quatre cents,
devers Tarchevêché de Toulouse et dévoient passer
entre Toulouse et Montauban.
Adonc avoit un bon chevalier de France à séné-
chal de Toulouse qui s'appeloit messireGuy d'Azay.
Quand il entendit que ces compagnies approchoient
et qu'ils chevauchoient en routes (troupes)et ne pou-
voient êtreen somme plus de trois mille combattants,
qui encore étoient foulés (fatigués), lassés et mal ar-
més, mal montés et pis chaussés, si dit qu'il ne vou-
loit pas que tels gens approchassent Toulouse ni le
(i) Troupes légères k cheval. ( Voyez U note de la page 3 39.) J. A, B.
336 LES CHRONIQUES (1367)
royaume de France pour eux recouvrer et qu'il leur
ÎToit au devant et les combattroit s'il plaisoit à Dieu.
Si signifia tantôt son intention à messire Ajmerjr
comte de Narbonne et au sénéclial de Carcassonue
et à celui de Beaucaire et à tous les officiers, cheva-
liers et écuyers de là environ, «n eux mandant et re-
quérant aide pour aider à garder la frontière contre
ces maies gens nommés compagnies. Tous ceux qui
mandés et priés furent obéirent et se hâtèrent j et vin-
rent au plutôt qu'ils purent en la cité de Toulouse;
et se trouvèrent grands gens bien cinq cents lances,
chevaliers et écujers et quatre mille bidaus, etse
mirent sur les champs par devers Montauban à sept
Heues de Toulouse, où ces gens se tenoient, les pre-
miers qui venus étoientj et tout compté ils ne se
trouvèrent pas plus de deux cents lances, mais ils
attendoient les routes (troupes) de leurs compa-
gnons qui dévoient passer par là.
• V%i^^%^^/»i^%^%^^»^<rv»»VV»
CHAPITRE DXXVIII.
OOMMENT LE SÉITÉCHAL DE ToULOUSE ET LE COMTE
DE Narbonne envoyèrent leurs coureurs par de-
vant MONTALBAN ET COMMENT LE CAPITÀUfE DE
MONTALBAN VINT PARLER AUX DITS SEIGNEURS.
OuAND le comte de Narbonne et messire Guy
d'Azay , qui se faisoient souverains et meneurs de
toutes ces gens d^armes, furent partis de la cité de
(i367) DE JEAN FROISSART. 337
Toulouse, ils s'en vinrenlloger assez près de Mon lau-
ban,(jui pourlorsse tenoiten Tobéissance du prince;
et en étoit capitaine à ce jour un chevalier Anglois
qui s'appeloit messire Jean Trinet Si envoyèrent
ces seigneurs de France leurs coureurs devant Mon-
tauban pour altraire (attirer) hors ces compagnies
qui s'y tenoient
Quand le capitaine de Montauban entendit que
les François étoient venus à main armée et à ost de-
vant sa forteresse, si fut durement émerveillé, pour-
tant (attendu) que la terre étoit du prince. Si vint
aux barrières delà dite ville et fit tant que sur assu-
rances il parla aul dits coureurs et leur demanda
qui là les envoyoit et pourquoi ils s'avançoient de
courir sur la terre du prince qui étoit vosîne et de-
voit être amie avecques le corps du seigneur au
royaume et au roi de France. Ceux répondirent et
dirent: «Nous ne sommes mie, de nos seigneurs qui
ci nous ont envoyés, de rendre raison chargés; mais
pour vous apaiser, si vous voulez venir ou envoyer
par devers nos seigneurs , vous en aurez bien ré-
ponse. »_^<c Oil, dit le capitaine de Montauban, je
vous prie que vous retraiez (retiriez) par devers eux
et leur dite# qu'ils m'envoient un sauf-conduit par
quoi je puiSe aller à eux et retourner arrière, ou ils
m'envoient dire pleinement par quoi ni à quel titre
ils me font guerre; car si je cuidois(croyois)quecefut
tout acertes (sérieux) , je le signifierois à monseigneur
le prince qui y pourverroit de remède. » Ceux répon-
dirent: « Nous le ferons volontiers. » Ils retournè-
rent et record èrent à leurs seigneurs toutes ces pa-
FROISSART. T. IV. ' 22
338 LES CHRONIQUES (1367)
rôles. Ce sauf-conduit fut impétré, au nom du dit
raessire Jean Triuet et l'apportèrent à Montauban.
Adonc se partit lui cinquième tant seulement et
vint au logis des dessus dits François et trouva les
seigneurs qui étoient tous appareillés de le recevoir
et de lui répondre. Il les salua et ils lui rendirent
son salut et puis leur demanda à quelle cause ils
avoient envoyé courir à main armée par devant sa
forteresse qui se tenoit de monseigneur le prince. Us
répondirent: « Nous ne voulons nulle ahatie (désor-
dre) ni nulle guerre 5 mais nous voulons nos enne-
mis cliasser où que nous les savons. » — «Et qui sont
vos ennemis ni où sont-ils ?» ce répondit le cheva-
lier. a En nom de Dieu, répondit le comte de
Narbonne, ils sont dedans Montauban et sont ro-
beurs et pilleurs, qui ont robe et pillé, pris et couru
mal dûment sur le royaume de France et aussi,
messire Jean , si vous êtes bien courtois ni ami à vos
voisins, vous ne les devriez mie soutenir qui pillent
et robent les bonnes gens sans nul titre de guerre, car
par tels œuvres s'émeuvent les haines entre les sei-
gueurs^ et les mettez hors de votre forteresse, ou au-
trement vous n'êtes mie ami au roi ni au royaume
de France. » « Seigneurs, dit le capitaine de Mon-
tauban, il est bien vérité qu'il y a gens^'armes de-
dans ma garnison que monseigneur le prince a
mandés et les tient à lui pour ses gens. Si ne suis
mie conseillé que de eux faire partir si soudaine-
ment, ni d'eux faire vuider j et si ceux vous ont fait
aucuns déplaisirs, je ne puis mie voir qui droit vous
en fasse, car ce sont gens d^armes; si lès convient
(i567) DE JEAN FROISSART. 339
vivre ainsi qu'ils ont accoutumé et sur le rojaume
de France et sur le prince* » Donc répondirent le
comte de Narbonne et messîre Guy d'Azay et di-
rent: « Ce sont gens d'armes tels quels qui ne savent
vivre, fors de pillage et de roberie, et qui mal cour-
toisement ont chevauché sur nos mettes (frontières).
Si le compareront (paieront), si nous les pouvons te-
nir auxchamps,carilsontars (brûlé), pris et pillé et
fait moult de maux en la sénéchaussée de Toulouse,
dont les plaintes en sont venuesànous; etsi nous les
souffrions à faire, nous serions traîtres et parjures
envers notre seigneur qui ci nous a établis pour
garder sa terre. Si leur dites hardiment de par nous
ainsi 5 car puisque nous savons oii ils logent, nous
ne retournerons siTauront amendé ou il nous coû-^
tera encore plus* »
Autre réponse ne put adonç avoir le capitaine de
Montaubau et s^exx partit mal content d'eux et dit
que jà pour leurs menaces il ne briseroit jà son in^
tentioD et retourna à Montaubau et leur recorda
toutes les paroles que vous avez ouïes.
34o LES CHRONIQUES (1367)
CHAPITRE DXXIX.
fl
COMMEHT MESSIRE PeRDUCAS DE LâBRETH (AlBREI") ËIp
' LES COMPAGNIES DÉCONFIRENT LE SÉNÉCHAL DE TOU-
LOUSE ET LE COMTE DE NaRBONNE ET Y FURENT
PRIS PLUS D£ CENT CHEVALIERS.
Ou AND les compagnies entendirent ces nouvelles,
si ne furent mie bien assurés, car ils n'étoient pas à
jeu parti contre les François. Si se tinrent sur leurs
gardes du mieux qu'ils purent Or avint que, droit
au cinquième jour après que ces paroles eurent été
dites, messire Perducas de Labreth atout (avec)
une grande route (troupe) de compagnons dut pas^
ser par Montauban, car le passage étoit par là pour
entrer en la princaute (principauté) 3 si le fit à savoir
à ceux de la ville.
Quand messire Robert Ceni ^*^ et les autres com-
pagnons qui là se tenoient pour enclos entendirent
ces nouvelles, si en furent moult réjouis: si signifiè-
rent tout secrètement le couvent (disposition) des
François au dit messire Perducas, et comment ils les
avoient là assiégés et les menaçoient durement; et
aussi quels gens ils étoient, et aussi quels capitaines
ils avoient
Quand messire Perducas de Labreth entendit
ce, si n'en fut de néant efirayé, mais recueillit ses
(i) Johnes PappelJe Robert Cheney. J. A. B.
(i567) DE JEAN FROISSART. 34 1
compagnons de tous lez (côtés) et s'en vint bouter
dedans Montauban, où il fut reçu à grand' joie.
Quand il fut lày^u, ils eurent parlement ensemble
comment ils se pourroient maintenir, et furent
d'accord que lendemain ils s'armeroient et se met-
troient tous à cheval et iroiènt hors de la ville et
s'adresseroient vers les François et les pri croient
que paisiblement ils les laissassent passer, et si ils ne
vouloient à ce descendre et que combattre les con-
vint, ils s'aventureroient et viendroient à leur loyal
pouvoir. Tout ainsi comme ils ordonnèrent ils firent
A lendemain ils s'armèrent et sonnèrent leurs trom-
pettes et montèrent touçà chev?^l etyidèarçnt hors
de MQutaub.an.
Jà çtoient les François armés pour l'effroi qu'ils
avoient ouï et vu et tous rangés et mis devant la
ville^etne pouvoient passer ces compagnons fors
que parmi eux. Adonc se mirent tout devant mes-
sire Perducas de Labreth et messire Robjert Ceni
(Cheney) et voulurent parlementer aux François
et prier que on les laissât paisiblement passer : mais
les François leur envoyèrent dh'e qu'ils n'avoient
cure de leur parlement et qu'ils ne passeroient, fors
parmi les pointes de leurs glaives et de leurs épées^
et écrièrent tantôt leurs cris; et dirent : « Avant,
avant à ces pilleurs qui pillent et robent le monde
et vivent sans raison ! »
Quand ces compagnons virent ce , et que ç'étoit
acerte§ (sérieux), et que combattre les çonvenoit
ou mourir à honte, si descendirent de leurs chevaux
et se rangèrent et ordonnèrent tout à. pied moult
342 LES CHRONIQUES 1567)
faiticeraent (régulièrement) et attendirent les Fran-
çois qui vinrent sur eux moult hardiment et se
mirent aussi par devant eux tou&à pied. Là com-
mencèrent à traire (tirer), à lancer |t à cliasser les
uns aux autres grands coups et appêïts;^ et en y eut
plusieurs abattus des uns et des autres de première
venueXà eut grand'bataille forte et dure et bien com-
battue; et mainte appertise d'armes faite , et maint
chevalier et maint écuyer renversé par terre. Toute-
fois les François étoient trop plus que les compa-
gnies bien troiscontre un, si n'en avoient miela pieur
(pire) parcon (portion) ; et reboutèrent (repoussèren t)
à ce commencement les compagnies par bien com-
battre bien avant jusques dedans les barrières. Là
eut au rentrer maint homme mis à meschef j et eus-
sent eu ce qu'il y avoit de compagnies trop fort
temps, si n'eut clé le capitaine de la dite ville qui
fit armer toutes gens ,^ et commanda étroitement que
chacun à son loyal pouvoir aidât tes compagnies
qui étoient hommes au prince. Lors s'armèrent tous
ceux de la ville et se mirent en arroy (rang) avec-
ques les compagnies et se boutèrent en l'escar-
mouche et mêmement les femmes de la ville montée
rent en leurs logis et en leurs soliers (greniers)
pourvues de pierres et de cailloux et commencèrent
à jeter sur ces François si fort et si roidement qu'ils
étoient tout embesognés de eux targier (abriter)
pour le jet des pierres j et en blessèrent plusieurs et
reculèrent par force. Donc se rassurèrent les compa-
gnons qui furent un grand temps en grand péril
et envahirent fièrement les François; et vous dis
(i567) DE JEAN FROISSART. 343
qu'il y eut là fait autant de grands appertises d'ar-
mes, de prises et de rescouisses que on avoit vu en
grand temps faire j car les compagnies n'étoient que
un petit au regard des François. Si se pénoit chacun
de bien faire la besogne^ et reboutèrent (repous-
sèrent) leurs ennemis par force d'armes tout hors
delà ville. Et advint ainsi, pendant que on se combat-
toit, que une route (troupe) de compagnies que le
bourg (bâtard) de Breteuil et Naudon de Bagerent
menoient, en la quelle route (troupe) étoient bien
quatre cents combattants, se boutèrent par derrière
en la ville et avoient chevauché toute la nuit en
grand'hâte pour là être, caron leur avoit donné à
entendre que les François avoient assiégé leurs com-
pagnons de Montauban. Si vinrent tout à point à la
bataille. Là eut de rechef grand hutin (combat) et
dur; et furent ces François par ces nouvelles gens
fièrement assaillis et combattus 5 et dura cette bataille
dès l'heure de tierce jusques à basse nonne. Finale-
ment les François furent déconfits et mis en chasse
et ceux tous heureux qui purent partir, monter à
cheval et aller leur voie. Là furent pris le comte de
Narbonne, messire Guy d'Azay , le comte d'Uzès, le
sire de Montmorillon , le sénéchal de Carcassonne,
le sénéchal de Beaucaire et plus de cent chevaliers,
que de France que de Provence, que des marches
de là environ, et maints écuyers et maints riches
hommes de Toulouse et de Montpellier; et encore
eussent>-ils plus pris, s'ils eussent chassé, mais ils n'é-
toient que un peu de gens mal montés; si ne s'osè-
rent aventurer plus avant et se tinrent à ce que ils
344 LES CHRONIQUES (r^6']]
eurent. Cette escarmouclie fut à Montauban la vigile
notre dame eu août l'an de grâce mccc lxvi.
CHAPITRE DXJX.
Cqmment les compagnies envoyèrent les prison-
niers SUR LEURS FOYERS ET COMMENT LE PAPE DÉ-
FENDIT AUX DITS PRISONNIERS Qu'XLÇ n'i^N PAYAS-
SENT RIEN..
Après la décpnfituve et la prise des dessus ditsi,
messire Perducas de Labreth, messire Robert Ceni,
messire Jean Trinet, m^essire Robert d'Aubeterre, le
bourg (bâtard) de Breteuil, Naudon de Ragerçnt et
leurs routes ( troupes ) départirent leur butin et
tout leur gain, dont ils eurent grand' foison^ et tous
ceux que prisonniers avoient, ils leur dcmeuroient
<et en pouvoient faire leur profit, rançonner ou
quitter si ils les Youloient j dojxt ils leur firent très
bonne compagnie et les rançonnèrent courtoise^
ment, chacun selon son état et son affaire j et encore
plus doucement pour ce que cette avenue leur étoit
foraineusement (par hasard) venue et par bea^u fait
d'armes,; et les recrurent (délivrèrent) touç,^ petit
(peu) s'en faillirent sur leur foi; et leur donnèrent
terme de rapporter leurs rançons à Bordeaux ou
ailleurs où bon leur sembla. Si se partit chacun et
revint en $on pays et les compagnies s'en rallèrent
devers monseigneur le prince, qui le$ reçut liement
(i5G7) DE JEAN FROISSART. 345
et les vit très volontiers et les envoya loger en une
marche que on appelle Bascle (Basques) entre les
montagnes.
Or vous dirai qu'il avint de cette besogne et
comment le comte de Narbonne , le sénéchal de
Toulouse çt les autres prisonniers qui av oient été
rançonnés et recrujs (délivrés) sur leur foi finèrent
et payèrent.
En ce temps régnoit le pape Urbain V"**» qui
tant hayoit (haïssoit) ces ipanières dç gens que plus
ne pouvoit, et les avoit dès grand temps excommu-
niés pour les vilains faits qu'ils faisoient Si que
quand il fut informé de cette journée et comment,
en bien faisant à son entente (intention), le comte de
Narbonne et les autres avoient été rués jus (à bas),
si en fut durement courroucé et se souffrit tant
qu'ils furent tous mis ^ finance et revenus en leurs
maisons. Si leur manda par mojs exprès et défendit
étroitement que de leurs rançons ils ne payassent
nulles et les dispensa et absout de leur foi ^'\
Ainsi furent quittes ces seigneurs , chevaliers et
écuyers qui avoient été pris à Montauban et n'osè-
rent briser le commandement du pape. Si vint à aur-
cuns bien à point et aux compagnies moult mal qui
s'étoient attendus à avoir argent et le cuidoient
(croy oient) a voir, pour faire leursbesognes, eux moa-
ter et appareiller, ainsi que compagnons de guerre
Çi] Cç scapdale de Texemptioix de La foi des serments, si sopv^xtt re-
nouvelé par les papes , est une souillure justement reprochée au sys-
tème romain, et dont les funestes efiets se feront long-temps sentir
encore. J. A. B.
346 LES CHRONIQUES (1567)
s'habillent quand ils ont largement de quoi , et îlsn'eu-
rent rien. Si leur vint à grand contraire cette ordonr
nance du pape et secomplaignirent par plusieurs fois
à messire Jean Chandos qui étoit connétable d'A-
quitaine et regard (surveillant) par droit d'armes sur
tels, besognes. Mais il s'en dîssimuloit envers eux.
au mieux qu^il pouvoit, pourtant (attendu) qu'il sa-
voit bonnement que le pape les excoramunieroit et
que leurs faits et états tournoient à pillerie. Si que
il me semble qu'ils n'en eurent oncques puis autre
cbose.
%<v^%^^^>w^v»%<w^»vwi>w%^'V%^^%<%.%'W%/»^%^^^<v^^/v^x/vxv^^'
CHAPITRE DXXXI.
Ci dit commeht le roi de Màjogres (Majorque) vint
A Bordeaux devers le prince et des paroles et
MAUTALENS (MÉCONTENTEMENTS) QUI FURENT ENTR£
LE PRINCE ET LE SIRE DE LabRETH.
JM ous parlerons du prince de Galles et approcherons
son voyage et vous conterons comment il persévéfa.
Premièrement, si comme ci-dessus est dit, il fit
tant qu'il eut toutes les compagnies de son accord^
où il avoit bien sept miUe combattants et moult lui.
coûtèrent au retenir; et encore quand îl les eut, il
les soutint à ses frais et à ses gages ainçois (avant)
qu'il partit de la principauté, dès l'issue d'août
jusques à l'entrée de février,
Avecques tout ce le prince retenoit toutes ma-^
ri 567) ^^ JEAN FROISSART. 347
nières de gens d'armes là où il les pouvoit avoir. Du
royaume de France n'en y avoit nul, cartons se
traioient(rendoienl) vers le roi Henry pour l'amour
et les alliances qui étoient entre le roi leur sei-
gneur et le roi Henry. Et encore eut le roi Henry
aucuns des compagnies qui étoient Bretons, favo-
rables à messire Bertran du Guesclin^ desquels
messire Sevestre Bude , Alain de Saint Pol ,
Guillaume de Bruel, et Alain de Laconnet étoient
capitaines. Si eut bien eu le dit prince de Galles
encore plus de gens d'armes étrangers, Allemands,
Flamands et Brabançons, si il eut voulu, maisil
en renvoya assez et eut plus cher à prendre ses
féaux de la principauté que les étrangers. Aussi lui
vint-il un grand confort d'Angleterre; car quand le
roi son père vit que ce voyage se feroit, il donna
congé à son fils monsire Jean duc de Lancastre de
venir voir son frère le prince de Galles à (avec) une
grande quantité de gens d'armes, quatre cents hom-
mes d'armes et quatre cents archers. Donc quand les
nouvelles en vinrent au dit prince que son frère
devoit venir, il en eut grand* joie et se ordonna
sur ce.
En ce temps vint devers le prince en la cité de
Bordeaux messire Jarae roi deMajogres(Majorque).
Ainsi se faisoit-il appeler combien qu'il n'y eut
rien ^'l Car le roi d'Arragon le tenoit sur lui de
force et avoit le père du dit roi de Majogres (Ma-
"(i) D. Jayme II roi de Majorque, père de Jayme dont il s'agit ici,
aroit ëtédëtr6a^ par le roi d^Arragoa D. Pèdrc IV, dit le Cérémo-
nieux, qui ayoit rëuni ses états k TArragon par un acte solennel du
09 mars i34{> J. A. 6.
348 LES CHRONIQUES (1567)
jorque)fait mourir en prison en une cité en Arragoi»
qu'on dit Barcelonne ^'\ Pourquoi ce dit roi James,
pour contrevenger la mort de son père et recouvrer
son héritage, étoit trais t (rendu) hors de son pays,
car il a voit pour ce temps à femme la reine de Na-
ples ^""K Auquel roi de Majogr>es (Majorque) le
prince fit grand'fête^ et le con jouit et le reconforta
doucement et grandement^ et quand il lui eut ouï
recorder toutes les raisons pourquoi il y étoit là
venu et à quelle cause le roi d' Arragon lui faisoit
tort et lui tenoit son héritage et avoit fait mourir-
son père, si lui dit le prince: « Sire roi, je vous pro-
mets en loyauté que , nous revenus d'Espagne,
nous entendrons à vous remettre en votre héritage
de Majogres (Majorque) ou par traité d'amour ou
de force. »
Ces promesses plurent grandement bien au dit
roi; si se tint en la cité de Bordeaux de-lez (près) le
prince, çn attendant le département ainsi que les
autres. Et lui faisoit le dit prince pour honneur la
plus grand' partie de ses délivrances, pour tant (at-
tendu) que il étoit lointain et étranger et n'avoit
mie ses finances à son aise.
Tous les jours venoient les plaintes au dit prince
(i) D. Jayme H mourut dés suites des blessures quHl avoit reçues
en voulant reconquérir ses ëtats le a5 octobre x34g. Pour subvenir
aux frais de cette dernière attaque , il avoit vendu au roi de France
le 18 aTril i3 49 pour 120,000 ëcus d'or, la seigneurie de Montpellier
et celle de Lattes, les seuls domaines qui lui restassent. J. A, B.
(a) Jayme fils de D. Jayme II fut le troisième mari de Jeanne I**'. de
Naples, petite fille de Robert, roi de Naplcs. Ce mariage se fit Tann^
i36a. Jeanne avoit alors trente sept ans. J . A. B.
(i567) DE JEAN FROISSART. 349
<le ces compagnies 9 qui faisoient tous les maux du
«londe aux hommes et aux femmes au pays où ils
^onversoient. Et vissent volontiers ceux des mar-
ches où ses gens se tenoient que le prince avançât
son voyage -et ii en étoit en grand' volonté, mais on
lui conseilloit qu'il laissât passer le Noël, par quoi ils
eussent l'hiver au dos.
A ce conseil s'inclinoit assez le prince, pour tant
^attendu) que madame la princesse sa femme étoit
durement enceinte et aussi moult tendre et éplorée
du département son mari. Si eut volontiers vu le dit
prince qu'elle fut accouchée ainçois (avant) son dé-
partement.
En ce détriement (délai) se faisoient et ordon-
noient toupurs grandes pourvéances (provisions) et
grosses; et trop fort besognoient, car ils dévoient
entrer en un pays où ils en trouveroient bien petit.
Pendant que ce séjour se faisoit à Bordeaux et que
tout le pays d'environ étoit plein de gens d'armes, eu-
rent le prince et sesgens de conseil plusieurs consaux
(conseils) et consultations ensemble; et m'est avis
que le sire de Labreth (Albret) fut contrematidé de
sesmille lances et lui écrivit le dit prince par le con-
seil de ses hommes ainsi.
tf Sire de Labreth, comme ainsi fut que de notre
volonté libérale, en ce voyage où nous tendons par
la grâce de Dieu entreprendre et brièvement à
procéder, considéré nos besognes et dépens que
nous avons, tant par les étrangers qui se sont bou-
tés en notre suite, comme par les gens des com-
pagnies des quels le nombre est si grand et ne les
35o LES CHRONIQUES (1567;
voulons pas laisser derrière pour les périls qui
s'en pourroient ensuir (suivre) et comment que
notre terr« soit gardée, car tous ne s'en pourroieut
pas venir ni tous demeurer, pourquoi il est ordonué
par notre spécial conseil que en ce voyage vous
nous servirez j et êtes écrit à deux cents lances. Si
les veuilliez tirer et mettre hors des autres et le
demeurant laisser faire leur exploit et leur profit
Dieu soit garde de vous: écrit à Bordeaux lu septième
jour de décembre. »
Ces lettres ocellées du grand scel du prince de
Galles furent envoyées au sire de Labreth, qui se
tenoit en son pays et entendoit fort à faire ses pou>
véances (provisions) et à appareiller ses gens, car
on disoit de jour en jour que le prince devoit partir.
Quand il vit ces lettres que le prince lui envoyoit,
il les ouvrit et les lut par deux fois pour mieux en-
tendre 'y car il fut de» ce qu'il trouva dedans moult
émerveillé et ne se pouvoit avoir, tant fort étoit-il
courroucé et disoit ainsi : « Comment î Messire le
prince de Galles se truffe (moque) de moi, quand il
veut que je donne congé maintenant à huit cents
lances, chevaliers et écuyers, lesquels à son comman»
dément j'ai tous retenus, et leur ai briséleurs pro*
fits à faite en plusieurs manières. » Adonc en son
courroux le sire de Labreth demanda tantôt un
clerc. 11 vint. Quand il fut venu ,il lui dit et le clerc
écrivit ainsi que le sire de Labreth lui devisoit
K Cher sire, je suis trop grandement émerveillé
d^une lettre que vous m'avez envoyée et ne sçais
jnie bonnement ni n'en trouve en mon conseil com-
(i367) DE JEAN FROISSART. 35 1
ment sur ce je vous en sache et doive répondre, car
il me tourne à grand préjudice et à blâme et à
tous mes hommes, lesquels par votre ordonnance et
commandement je avois retenus et sont tous appa-
reillés de vous servir^ et leur ai détourné leur pro-
fit à faire en plusieurs états; car les aucuns étoient
mus et ordonnés d'aller outre mer" en Prusse, eu
Constantinople, ou en Jérusalem, ainsi que tous
chevaliers et écuyers qui se désirent à avancer font
Si leur vient à grand' merveille et déplaisance de ce
qu'ils sont boutés derrière et sont tous émerveillés,
et aussi suis-je, en quelle manière je le puis avoir
desservi (mérité). Cher sire, plaise vous savoir que je
ne saurois sevrer les uns des autres:je suis le pire et
le moindre de tous et si aucuns y vont, tous iront, ce
sçais-je. Dieu vous ait en sa sainte garde. Ecrit, etc.»
Quandleprince de Galles eut ouï cette réponse,
si la tint à moult présomptueuse, et aussi firent au-
cuns de son conseil, chevaliers d'Angleterre qui là
étoient Si crola (branla) le prince la tête et dit en
Anglois, si com,me je fus adqnc informé, car j'étois
lors pour le temps à Bordeaux: « Le sire de Labreth
(Albret) est un grand maître en mon pays, quand il
veut briser l'ordonnance de mon conseil. Par Dieu
il n'ira mie ainsi qu'il pense. Or, demeura s'il veut,
car sans ses mille lances ferons-nous biea le voy^^
ge. »
Adonc parlèrent aucuns chevaliers d^Angleterre
qui là étoient et dirent « Monseigneur, vous con->
noissez encore petitement la posnée (orgueil) des
Gascons et comment ils s'outrecuident; ils nous ai-
352 LES CHRONIQUES (15G7)
ment peu et ont aimé du temps passé. Ne vous sou-
vient-il pas comment grandement ils se voulurent
jadis porter encontre vous en cette cité de Bordeaux,
quand le roi Jean de France y fut premièrement
amené: ils disoient et maintenoient tout notoirement
que par eux et par leur emprise vous aviez fait le
voyage et pris le dit roi de France^ et bien fut appa-
rent qu'ils vouloient se porter outre, car vous fûtes
en grands traités conlre eux plus de trois mois, ain-
çois (avant) qu'ils voulussent consentir que le dit
roi Jean allât en Angleterre; et leur convint pleine-
ment satisfaire leur volonté pour eux tenir à amour.»
Sur ces paroles se tut le prince, mais pour ce n'en
pensa-t-il mie moins. Vecy (voici) auques (aussi) la
première fondation de la haine qui fut entre le
prince de Galles et le sire de Labreth; et fut adonc
le sire de Labre th en grand péril, car le prince étoit
grand et haut de courage et cruel en son air (cour-
roux) et vouloit, fut à tort ou à droit, que tous sei-
gneurs auxquels pouvoit commander tinssent de
lui: mais le comte d'Armagnac, qui oncle étoit au dit
seigneur de Lahreth, fut informé de ces avenues et
des grignes (brouilleries) qui étoient entre le prince
son seigneur et son nev eu le sire de 'Lahreth. Si
vint à Bordeaux devers le prince et messire Jean
Chandos et messire Thomas de Felton, par lequel
conseille prince faisoit etouvroit tout, etamoyenna
si bien ses parties que le prince se tut et apaisa;
mais toutefois le sire de Lahreth ne fut écrit que à
deux cents lances dont il n'étoit mie plasiez (plu);
aussi n'étoient ses gens ni oncques plus n'aimèrent
(i567) DE JEAN FROISSART. 353
tant le prince comme ils faisoient devant. Si leur
convint porter et passer leur ennui au mieux qu'ils
purent; car ils n'eurent adonc autre chose.
CHAPITRE DXXXIL
Comment la princesse accoucha de son fils Ri-
chard ET COMMENT LE PRINCE SE PARTIT DE BOR-
deaux pour aller en espagne et comment messire
Hue de Cavrelée ( Calverly ) prit la cité db
MiRANDE ET LA VILLE DU PoNT LA ReINE EN NA-
VARRE.
Ou AND fut démené le temps, en faisant lespour-
véances (provisions) du dit prince et en attendant
la venue du duc deLancastre, que madame la prin-
cesse travailla d'enfant et en délivra par la grâce
de Dieu, ce fut un beau fils qui fut né le jour de
l'apparition des trois rois que on eut adonc à cette
année un mercredi. Et vint cil (cet) en&nt sur terre
environ heure de tierce, de quoi le prince et tous
les hôtels furent grandement réjouis; et fut baptisé
le vendredi ensuivant à heure de haute nonne de-
dans les saints fonts de l'église Saint Andrieu (An-
dré) en la cité de Bordeaux; et le baptisa l'archevê-
que du dit heu; et le tinrent sur les fonts Pévêque
d'Agen en Agénois et le roi de Majogres (Major-
que); et eut à nomcet enfant Richard; et fut depuis
FROISSART. T. IV. 23
354 LES CHRONIQUES (idG;)
roi d'Angleterre ^'^ si comme vous orrez conter avant
en l'histoire.
Le dimanche après à heure de prime se partit de
Bordeaux en très grand arroy ledit prince et toutes
manières de gens d^armes qui là séjournoient aussi,
mais la greigneur (majeure) partie de son ost (armée)
étoit jà passée et logée environ la cité d'Asc (Dax)
en Gascogne ; si vint le prince ce dimanche au soir
en cette, dite cité et là se logea et y séjourna trois
jours, car on lui dit que le duc de Lancastre son
frère venoit: voirement (vraiment) approchoit-il du-
rement et étoit passé avoit quinze jours et arrivé en
Bretagne àSaint-Mahieu(Mahé)deFinePoterne, et
venu à Nantes où le duc de Bretagne l'avoit grande-
ment festoyé et conjoui. Depuis exploita tant le dit
duc de Lancastre et chevaucha tant parmi Poitou et
Saintonge et vint à Blayes et là passa-t-il la rivière
de Gironde et arriva sur le cay (quai) à Bordeaux.
Si vint en l'abbaye de Saint-André où la princesse
gissoit qui le conjouit doucement, et toutes les da-
mes et les damoiselles qui là étoient
A ce jour le duc de Lancastre ne voulut guères
séjourner à Bordeaux ni demeurer, mais prit congé
de sa sœur la princesse et se partit à (avec) toute
sa compagnie et chevaucha tant qu'il vint en la cité
d'Asc(Dax). Si se conj ouïrent gi-andement quand
ils se trouvèrent car moult s'aimoient et là eut
grands approchements d'amour entre eux et leurs
gens.
( i) Il fut roî sous le titre de Ricliard H. J. A. 6.
(i567) DE JEAN FROISSART. 355
Assez tôt après que le duc de Lancastre fut venu,
là vint le comte deFoix qui fit grand'chère et grand'
révérence de bras et de semblant au dit prince et à
son frère et se offrit du tout en leur commandement
Le prince qui bien savoit honorer tous seigneurs,
chacun selon ce qu'il étoit, l'honora grandement
et le mercia moult de ce qu'il étoit venu voir. En
après il lui rechargea son pays et le pria qu'il voulut
être soigneux de le garder jusques à son retour. Le
comte lui accorda liement et volontiers. Sur ce s'en
retourna le dit comte quand il eut pris congé en
son pays. Et le prince et le duc de Lancastre de-
meurèrent encore à Dasc(Dax) et toutes leurs gens
épars environ le pays et à l'entrée des ports çt du
passage de Navarre, car point ne savoient encore
de vérité si ils passeroient ou non, ni si le roi de
Navarre ouvriroit le passage combien qu'il leur eut
enconvenancé (promis) car famé (bruit) couroit
communément parmi l'ost (armée) qu'il s'étoit de
nouvel composé et accordé au roi Henry dont le
prince et son conseil étoient durement émerveillés
et le roi Dam Piètre moult merencolieux (triste).
Or advint pendant que ik se séjournoient là et
que ces paroles couroient là messire Uuc de Cau-
relée(Calverly) et les routes (troupes) s'avancèrent
à l'entrée de Navarre et prirent la cité de Mirande
et la villeduPont-la-Reine^ dont tout le pays fut
durement effrayé et en vinrent les nouvelles au dit
roi de Navarre.
Quand il entendit que les compagnies vonloient
par force entrer en son pays, si fut durement cour-
23*
356 LES CHRONIQUES (1567)
roucé, et escripsi (écrivit) tantôt tout le fait au
prince. Le prince s'en passa assez brièvement pour-
tant (attendu) que le roi de Navarre à lui et an roi
Dam Piètre ne tenoit pas bien tous ses convenants
(promesses)^ et lui écrivit le dit prince qu'il se vînt
excuser ou envoyât des paroles que on lui admet-
toit; car ses gens disoient notoirement qu'il s'étoit
tourné dévers le roi Henry.
■Quand le roi de Navarre entendit ce que on lui
admettoit de trahison il fut plus courroucé que de-
vant et envoya un appert chevalier devers le prince,
lequel chevalier on nommoit messire Martin de la
Kare (C^ra). Cil (celui-ci) vint en la cité d'Ase
(Dax) excuser le dit roi de Navarre j et parlementa
tant et si bellement au dit prince que le prince s'ap-
paisa, parmi tant que il devoit retourner en Navarre
dev«^ son seigneur le roi et le devoit faire venir à
Saint^ean du pied près des Ports; et, lui là venu^
le prince aurqit conseil si il iroit là parler à Im ou il
y enverroit Sur cet état se partit le dit sEiesôre
Martin de la Kare du dit prince et xetourna en
Navarre devers le roi et lui recorda lout soa traité
et en quel état avoit trouvé le prince et son conseil
etaussi comment il s'étoit parti d'eux. Cil (ce) messire
Martin fit tant qu'd amena le roi son seigneur à
Saint-4eandupded des Ports et puisse retraist (reti-
ra) en la cité d'Ase (Dax) et vers le prince.
Quand le prince sçut que le roi de Navarre étoit
approché il eut conseil d'envoyer deverslui son frère
le duc de Lancastre et monseig^neur Jean Cbandos.
Ces deux à (avec) privée maisgnie (suite) se mirent
(i367) DE JEAN FROISSART. SSy
au chemin avec le chevalier, le dit messire Martin,
qui les amena en la dite ville de Saint-Jean du
pied des Ports devers le roi de Navarre, lequel les
reçut liementj et eurent là longuement parlement
ensemble.
Finalement il fut accordé que le roi de Navarre
approcheroit encore le dit prince et viendroit en
un certain lieu que ou dit au pays Pierre-Férade et
là viendroient le prince et le roi Dam Piètre parler
à lui et là de rechef ils renouvelleroient tous leurs
convenants (engagements), et sauroit chacun quelle
chose il devroit avoir et tenir. Le roi de Navarre se
dissimuloit ainsi pourtant (attendu) qu'il vouloit en-
core être plus assuré de ses convenances qu'il n'étoit,
car il doutoit que si ces compagnies fussent entrées
en son pays et on ne lui eut pas avant pleinement
scellé ce qu'il vouloit et devoit avoir qu'il n'y vien-
droit jamais bien à temps.
CHAPITRE DXXXIII.
Comment le aoi i>e Navarre envoya au prince de
Galles et au roi Dam Piètre passage par son
royaume ; et comment s^essire BeatrA]^ se partit
DE France pour aller en Espagnis.
Sur ce traité retournèrent le duc de Lancastre et
messire Jean Chandos et cou tèrent au dit prince
comment ils avoient exploité et aussi au roi Dam
358 LES CHRONIQUES (1367)
Piètre. Ce traité leur plut assez bien et tinrent leur
journée et vinrent au dit lieu où elle étoit assignée
et d'autre part le roi de JNavarre et son plus spécial
conseil.
Là furent à Pierre-Fqrade ces trois seigneurs, le
roi Dam Piètre, le prince de Galles et le duc de
Lancastre d'un coté, et le roi de Navarre, longue-
ment ensemble en parlement; et là fut devisé, or-
donné et accordé quelle chose chacun de voit avoir et
faire; et là furent renouvelés et convenances (arrêtés)
quels traités avoient été entre ces parties en la cité
de Bay onne. Et là sçut de vérité le dit roi de Navarre
quelle chose il devoit avoir et tenir sur le royaume
de Castille; et jurèrent bonne paix amour et confé-
dération ensemble le roi Dam Piètre et lui; et se
départirent de leur parlement amiablement ensem-
ble sur l'ordonnance que le prince et son ost (armée)
pouvoient passer quand il leur plairoit et trouve-
roient le passage et les détroits tous ouverts, et
tous vivres appareillés parmi le royaume de Na-
varre, parmi les payants.
Adonc se retraist (retira) le dit roi de Navarre
en la cité de Pampelune, et le prince et son frère et
le^roi Dam Piètre en leurs logis en la cité de d'Ase
(Dax). Encore étoient à venir plusieurs grands sei-
gneurs de Poitou , de Bretagne et de Gascogne en
l'ost (armée) du prince qui Se ten oient derrière; car,
si comme il est dit ci-dessus, on ne sçut clairement
j niques à la fin de ce parlement si le prince auroit
le passage ou non ; et mêmement on supposoit en
France que ils ne passeroient point et que le roi de
.1567) DE JEAN' FROISSART. 35 9
Navarre lui briseroit son voyage et on en vit le
contraire. Donc quand les chevaliers et les écuyers
tant d'un côté comme de l'autre en sçurent la vérité
et que le passage étoit ouvert, si avancèrent leurs
besognes et se hâtèrent du plus qu'ils purent car ils
le sçurent tantôt et que le prince passeroit et que
on ne se retoumeroit point sans bataille. Si vinrent
le sire de Clisson à (avec) belle route (troupe) de
gens d'armes, et aussi au dernier, et moult enuis
(avec peine), le sire de Labreth atout (avec) deux
cents lances, et s'accompagna en ce voyage avec 1er
captai de Buch.
Tous ces traités, ces parlements et ces délrie-
ments (délais) étoient sçus en Francej car toujours
y avoit messagers allants et venants sur les chemins •
qui portoient et rapportoient les nouvelles. De
quoi quand messire Bertran du Guesclin qui se te-
noit deJez (près) le duc d'Anjou sçut que le prince
passeroit et que le passage de Navarre lui étoit ou-
vert, si avança ses besognes et renforça ses semon-
ces et son mandement et connut tantôt que cette
chose ne se départiroit jamais sans bataille. Si se
mit au chemin par devers Arragon pour venir de-
vers le roi Henry j et s'avança du plus qu'il put 3 et
aussi le suivirent toutes manières de gens d'armes
qui en étoient mandés et priés et plusieurs aussi du
royaume de France et d'ailleurs qui en avoient af-
fection et qui se vouloient avancer.
Or parlerons nous du passage du prince et com-
ment ordonnémentil passa, et toute sa route (troupe).
36o LES CHRONIQUES (1367)
CHAPITRE DXXXIV.
I
COMMEMT LE DUC DE LàUGASTRE QUI FÀISOIT l'AYAMT
GARDE PASSA LES DÉTROITS DE NAYARRÊ £T QUELS
SEIGNEURS IL Y AYOIT AYECQUES LUI.
rLiNTRE Saint-Jean du pied des Ports et la cité de
Pampelune sont les détroits des montagnes et les
forts passages de Navarre qui sont moult périlleux
et tiès félons à passer, car il y a cent lieux sur ces
passages que trente hommes les garderoient à non
passer contre tout le monde. Et adonc faisoit
moult froid sur ce passage, car ce fut au milieu de
février ou environ qu'ils passèrent. Ainçois (avant)
qu'ils se missent à voie ni se hâtassent de passer, les
seigneurs regardèrent et conseillèrent comment ils
passeroient ni par quelle ordonnance. Si virent
bien , et leur fut dit de ceux qui connoissoient le
passage, qu'ils ne pouvoient passer tous ensemble.
Et pour ce s'ordonnèrent-ils à passer en trois ba-
tailles et par trois jours le lundi, le mardi et le
mercredi. Le lundi passèrent ceux de l'avant garde
desquels Je duc de Lancastre étoit capitaine. Si pas-
sèrent en sa compagnie le connétable d'Aquitaine,
messire Jean Chandos , qui bien avoit mille deux
centï penons dessous lui tous parés de ses armes,
d'argent à sept pels aiguisés de gueules , c'étoit
moult belle chose à regarder. La étoient les; deux
maréchaux d'Aquitaine; aussi messire Guichard
(i367) DE JEA» FROISSART. 36 1
d'Angle et messire Etienne de G)nsentonne (G>-
sington) et avoient ceux le pennon Saint George en
leur compagnie. Là étoient en Tavant garde avec
le dit duc messire Guillaume de Beauchamp fils au
comte de Warwick , messire Hugues de Hastings^
le sire de Neufville (Nevill), le sire de Rais, Bre-
ton, qui servoit messire Jean Chandos à (avec)
trente lances en ce voyage et à ses frais pour
la prise de la bataille d'Auray. Là étoient le sire
d'Aubeterje messire Garsis du Châtel, messire Ri-
ckartCauton, messire Robert Ceni, messire Robert
Briquet,JeanCresuelle(Tyrrel), Aymery de Roche-
chouart,Gaillart deLamotte, Guillaume de ClaytOB
Willebolz le Bouteillier et Pennenelj et tous ceux
étoient pennons et dessous messire Jean Chandos;
et pouvoient être enviion dix mille chevaux ; et pas-
sèrent tous le lundi.
CHAPITRE DXXXV.
Comment x-e prince de Galles et le roi Dàm' Piè-
tre PASSÈRENT les DÉTROITS ET QUELS SEIGNEURS
IL Y AVOIT AVEC EUX.
JuE mardi passèrent le prince de Galles et le roi
Dam Piètre, et aussi le roi de Navarre qui étoit re-
venu devers le dit prince pour lui accompagner et
enseigner le passage.
Eu la droite route (troupe) du prince étaient
36a LES CHRONIQUES (1567)
messire Louis de Harcourt vicomte de Chasteaule-
rault(Chatellerault),le vicomte de Rochechouart, le
sire de Pons, le sire de Partenay, le sire de Pojane,
le sire de Tonnay Bouton , le sire d'Argenton
et tous les Poitevins 5 messire Thomas Feiton
grand sénéchal d'Aquitaine, messire Guillaume
son frère, messire Eustache d'Aubrecicourt, le séné-
chal de Saintonge, le sénéchal de Rochelle, le séné-
chal de Guersin (Quercy), le sénéchal de Limousin,
le sénéchal d'Agenois,le sénéchal de Bigorre , messire
Richard de Pontchardon, messire Néel Loring,
messire d'Angrises ^*\ messire Thomas Balastre ^'\
messire Louis de Merval, messire Rajonond de
Moreuil , le sire de Pierre Bussière et bien quatre mille
tous hommes d'armes j et étoient environ sept mille
chevaux. Si eurent en ce mardi moult d'étroit pas-
sage et moult dur de vent et de neige. Toutefois ils
paissèrent outre j et se logèrent toutes ces gens d'ar-
mes en la comble (vallée) de Pampelune. Mais le roi
de Navarre amena le prince de Galles et le roi Dam
Piètre en la cité de Pampelune au souper j et là les
tint tout aise, et il avoit bien de quoi.
(i) Johnes dit le comte d^Angus. Le comté d^Angus est en Écôsse.
J. A. B.
(a) Sir Thomas Banaster fiit le cinquante-sixième chevaUei' de 1»
Jarretière. J. A B.
( 1 367 ) DE JEAN FROISSART. 3 63
CHAPITRE DXXXVI.
COMMEUTT LE ROI DE MaYOGRES (MaJORQUe) QUI FAl- '
SOIT l'arrière garde passa les Détroits et quels
SEIGNEURS IL T AVOIT EN SA COMPAGNIE.
JLe mercredi passèrent le roi James de Mayogres
(Majorque), le comte d'Armagnac, le sire de La-
breth, son neveu messire Bernard de Labrelh sire
de Gironde, le comte de Pierregord, le vicomte de
Carmaing, le comte de Comminges, le captai de
Bucli',lesiredeClisson,les trois frères de Pommiers,
messire Jean, messire Helye et messire Aymemon,
le sire de Chaumont,le sire de Mucident, messire
Robert CanoUe (KnoUes), le sire de l'Esparre, le
sire de Rosem, le sire de Condon, lesoudich de
l'Estrade, messire Petiton de Courtois, messire Ay-
meri de Tarse, le sire de Labarde, messire Bertrand
de Tande, le sire de Pincomet, messire Thomas de
Wetefale(Wakefell)j messire Perducasde Labretli,
le bourc de Breteuil, le bourc Camus, Naudon de
Bagerant, Bernard de la Sale, Hortigo Lamit, et
tout le remenant (reste) des compagnies. Si étoient
bien dix mille chevaux, et eurent un peu plus cour-
tois passage ce mercredi que n'eurent ceux qui pas-
sèrent le mardij et se logèrent toutes ces gens d'ar-
mes, premiers, moyens et seconds, en la comble
(vallée) de Pampelune en attendant l'un l'autre et
364 ' LES CHRONIQUES (1367)
en rafraîchissant eux et leurs chevaux j et se tinrent
là environ Pampelune, pourtant (attendu) qu'ils jf
trouvèrent largement à vivre, pain, chair, vin, et
toutes autres pourvéances (provisions) pour eux et
pour leurs chevaux jusques au dimanche en suivant
Si vous dis que ces compagnons ne pajoient
mie tout ce qu'on leur commandoit et ne se pou-
voient abstenir de piller et de prendre là où ils se
tenoient ce que ils trouvoient, et firent environ
Pampelune, et aussi sur le chemin, moult de détour-
biers (dommages), de quoi le roi de Navarre étoit
moult courroucé mais amender ne le pouvoit; et se
repentit par trop de fois de ce qu'il avoit au prince
et à ses gens ouvert ni administré le passage, car
plus y avoit de dommages que de profit
CHAPITRE DXXXVII.
Comment le roi Henry fit son mandement par tout
SON royaume a toutes MANIERES DE GENS POUR
ALLER CONTRE LE PRINCE DE GaLLES.
Ijien étoit informé le roi Henrjr du passage du
prince , car il avoit ses messagers et ses espies
(espions) toujours allants et venants. Si s'étoit pour-
vu et pourvéoit (pourvojoit) encore tous les jours
moult doucement de gens d'armes et de commu-
nauté de Castille dont il s'appelôit roi pour résister
encontre^ et attendoit de jour en jour messire Ber-
(i567) DE JEAN FROISSART 365
;>
trand du Guesclin et grand secours de France. Et
avoit fait un spécial mandement et commandement
par tout son royaume à tous ses féaux et ses sujets
que, sur à perdre la tête, chacun selon son état, à
pied et à cheval, vînt à lui pour aider à garder <et
défendre son royaume. Ce roi Henry étoit durement
aimé et aussi tous ceux de Castille avoient rendu
pefiie à lui aider et pour tant obéirent-ils plus légè-
rement à son commandement. Si étoient venus et
venoient «ncore tous les jours efforcément de-lez
(près) lui où son mandement étoit. Et avoit le dit
roi Henry à Saint-Dominique où il étoit logé plus
de soixante mille hommes, que à pied que à cheval,
tous appareillés de faire sa volonté, de vivre et de
mourir si il le convenoit.
CHAPITRE DXXXVIII.
Comment lb roi Henky j/ucsnk paa lettres av prihcb
DE Galles qu'il lui fit savoir par quel lieu il
entreroit en son royaume et que la il lui li-
vreroit bataille.
OuAND le roi Henry ouït les certaines nouvelles
que le prince de Galles à (avec) tout son grand effort
étoit au royaume de Navarre et avoit passé les dé-
troits de Roncevaax ^'^ et approchoit duremeul,
( I )Ijc passage eut lieu le oo février. J. A. B.
366 LES CHRONIQUES (1367)
si eut bien tant de connoissance que combattre le
convenoit au prince j et de ce par semblant étoit-il
tout joyeux jsi dit tantbaut que tous ceux d'environ
lui l'ouïrent : « Le prince de Galles est vaillant et
preux chevalier; et pour ce qu'il sente que c'est sur
mon droit que je l'attends, je lui vueil (veux) écrire
une partie de mon entente (intention^ » Adonc
demanda un clerc et il vint avant: «Lcris, dit le
roi Henry, une lettre qui parloit ainsi. »
A très puissant et honoré le prince de Galles et
d'Aquitaine.
«Cher sire, comme nous ayons entendu que
vous et vos gens soyez passés par deçà les ports et
que vous ayez fait accord et alliances à (avec) notre
ennemi et que vous nous voulez grever et guer-
royer dont nous avons grand' merveille car oncques
nous ne vous forfimes choses ni ne voudrions faire.
Pourquoi ainsi à main armée vous doiez (deviez)
venir sur nous pour nous toUir (ravir) tant petit
héritage que Dieu nous a donné. Mais vous avez la
grâce et la fortune d'armes plus que nul prince au-
jourd'hui, pourquoi nous espérons que vous vous
glorifiez en votre puissance pour ce que nous savons
de vérité que vous vous quérez pour avoir bataille,
veuillez nous laissez savoir par le quel lez (côté)
vous entrerez en Castille et nous vous serons au
devant pour défendre et garder notre seigneurie.
Écrit, etc.
Quand cette lettre fut écrite le roi Henry la fit
sceller et puis appela un sien héraut et lui dit :
« Va-t-en au plus droit que tu pourras par devers le
(i567) DE JEAN FROISSART. 367
prince de Galles et lui baille ces lettres de, par moi. »
Le héraut répondit: « Monseigneur, volontiers. »
Adonc se partit-il du roi Henry et s'adressa parmi
Navarre et fit tant qu'il trouva le prince. Si s'age-
nouilla devant lui et lui bailla la lettre de par le roi
Henry.
Le prince fit lever le héraut et prit les lettres et
les ouvrit et les lut par deux fois pour mieux en-
tendre.
Quand il les eut lues et bien imaginées, il manda
une partie de son conseil et fit le héraut partir.
Quand son conseil fut venu il lut de rechef la lettre
et leur exposa de mot en mot et en demanda à avoir
conseil; et dit là le prince pendant que on conseilloit
la réponse. « Vraiment ce bâtard Henry est un vail-
lant chevalier et plein de grand' prouesse; et le
meut grandement et hardiment à ce qu'il nous a
écrit maintenant. »
Là furent longuement ensemble le prince et son
conseil. Finalement ils ne purent être d'accord de
récrire; et fut dit au héraut: « Mon ami vous ne
vous pouvez encore partir de ci. Quand il plaira à
monseigneur le prince il écrira par vous et non par
autre. Si vous tenez de-lez (près) nous tant que vous
orrez réponse; car monseigneur le veut ainsi. » Le
héraut répondit: « Dieu y ait part. » Ainsi de-
raeura-t-il de-lez (près) le prince et les compagnons
qui le tinrent tout aise.
368 LES CHRONIQUES (iSG;)
CHAPITRE DXXXIX.
Gomment mïssire Thomas de Felton s'ew viht es-
CÂRMOUCHER EN l'oST ( ARMÉE ) DU ROI HeNRT ET
COMMENT ME89IRE OlIYIER DE MaUNY PRIT LB ROI
DE Navarre.
KuAE propre jour au soir que le héraut eut apporté
ces lettres, s'avança messire Thomas de Felton et
demanda un don au prince. Le prince qui mie ne sa-
voit quelle chose il vouloit, lui demanda: a Quel don
voulez-vous avoir? » — « Monseigneur, dit messire
Thomas, je vous prie que vous m'accordez que je
me puisse partir de votre ost (armée) et chevaucher
devant. J'ai plusieurs chevaliers et écujers de ma
sorte qui se désirent à avancer et je vous promets
que nous chevaucherons si avant que nous saurons
le couvent (disposition) des ennemis ni quel part ils
se tiennent ou se logent. » Le prince lui accorda
liement et volontiers cette requête et lui sçut encore
grand gré.
Adonc se partit de l'ost (armée)et du prince le dit
messire Thomas de Felton qui se fit chef de cette
chevauchée. En sa compagnie se mirent ceux que je
vous nommerai. Premièrement messire Guille de
Felton son frcre, messire Thomas Dufort, messire
Robert Cauolle (KnoUes), messire Gaillars Vigier,
messire Raoul de Hastings , messire Dangorises
(Angus). Et plusieurs autres chevaliers et écujers
(i567) DE JEAN FROISSART. SGcj
et étoient bien huit mille et trois cents archers tous
bien montés et bonnes gens d'armes j et encore y
étoient messire Hue de Stamford, messire Simon de
Burley , et messire Richart Tanton qui ne sont mie
à oublier. Et chevauchèrent ces gens d'armes et ces
archers parmi le royaume de Navarre j etavoient
guides qui les menoient ,et passèrent la rivière de mer
(Ebre) qui est moult roide et moult forte au Groing
(Logrogno) et allèrent loger outre en un village que
on dit Navarrete, et là se tinrent pour mieux ouïr
et entendre où le roi Henry se tenoit et apprendre
de son convenant (disposition).
Pendant que ces choses se faisoient et que tous
ces chevaliers d'Angleterre se logeoient en Navar-
rete et encore se tenoit le prince en la marche de
Pampelune, fut le roi de Navarre pris en chevau-
chant deVille à autre du côté des François, de mes-
sire Olivier de Mauny^dontle prince et tous les
Anglois et ceux de leur côté furent trop durement
émerveillés , et supposoient les aucuns en l'ost
(armée) du prince que tout par cautelle il s'étoit fait
prendre, pourtant (attendu) qu'il ne vouloit point
le prince convoyer plus avant ni aller avec lui en sa
compagnie^'\ pourtant (attendu)que il ne sa voit en-
core comment la besogne se porteroit du roi Henry
et du roi Dam Piètre. Il n'étoit nul qui en sçut de-
viser le certain: mais toutefois madame sa femme la
reine de Navarre fut moult ébahie et déconfortée,
(i) Le don quHI fit Pannëe suivante au même Olivier de Mauny
d^un château et de mille livres de rente parolt favoriser ce soupçon.
( Précis de tHist. de Bretagne ^ T. i. CoJ. i4a3. ) J. D.
FROISSART. T. IV. 3 4
^ J
\^o LES CHRONIQUES (1567,
et s'en vint agenouiller devant le prince en disant:
i< Clier sire, pour Dieu merci, veuillez entendre au
roi monseigneur qui est pris frauduleusement, et
ne savons comment^ et tant faites, cher sire, nous
vous en prions par pitié et pour Famour de Dieu,
que nous le r'ayons. » Adonc répondit le prince
moult doucement: k Certes, dame et belle cousine,
sa prise nous déplaît grandement, et y pourverrons
de remède brièvement. Si nous vous prions que
vous vous veuillez réconforter^ car si nous profitons
en ce voyage, sachez véritablement qu'il y partira,
et n'entendrons à autre chose, nous revenus: si le
r'aurez. » La dame de Navarre s'en retourna et
messire Martin de la Kare un moult sage chevalier
entreprit le prince à mener et conduire parmi le
royaume de Navarre et. lui fit avoir guides pour ses
gens,* car autrement ils ne sçussent ni pussent avoir
tenu les détroits ni les divers chemins. Si se partit
le prince de là où il étoit logé et passèrent lui et ses
gens parmi un pas que on appelle le Sarris, qui
moult leur fut divers à passer j car il étoit étroit et
petit et garni de très mauvais chemin. Et puis pas-
sèrent parmi Espuke. Si eurent moult de disettes,
car ils trouvèrent peu de vivres et tout sur ce pasL
sage jusqu'à ce qu'ils vinrent à Sauveterre ^'\
(1) Salvalicrra en Biscaye. J. D.
(1567) ^^ JEAN FROISSART. 371
CHAPITRE DXL.
I
Comment ceux de Sàuveterrb se rendirent au roi
' Dàm Piètre et comment messire Thomas de Fel-
TON prit le chevalier DU GUET DU ROI HeNRT ET
MANDA AU prince TOUT LE CONYINE (ARRANGEMENT)
DES Espagnols.
Sauveterre est une moult bonne ville et gît auques
(aussi) en bon pays et gras selon les marches voisi-
nes^ et est cette ville de Sauveterre à l'issue de Na-
varre et à l'entrée d'Espagne. Si se tenoit pour le roi
Henry. Si s'espardit très tout (aussitôt) l'ost en celui
pays^ et les compagnies s'avancèrent cjui cuidoient
(croyoient) assaillir Sauveterre et prendre et tout
piUerj et de ce étoient-ils en grand'volonte,pour le
grand avoir qu'ils savoient dedans, que ceux du
pays d'environ y avoient mis et apporté, sur la
fiance de la forteresse. Mais ceux de Sauveterre ne
voulurent mie attendre ce péril ^ car ils connurent
et sentirent tantôt que ils ne pourroieut nullement
durer ni résister contre si grand ost (armée) que le
prince menoit, si on les assailloit: si s'en vinrent
rendre tantôt au roi Dam Piètre et lui crièrent
merci et lui présentèrent les clefs de la dite ville. Le
roi Dam Piètre, par le conseil du prince, les reçut
à merci ; autrement ce n'eut mie été , car il les vouloit
tous détruire. Toute fois ils furent pris à merci et
entrèrent le prince, le roi Dam Piètre, le roi de
•»4*
37-2 LES aiRONIQUES (^367)
Maiogres (Majorque) et le ducdeLahca^tre par de-
dans j et le comte d'Aimagnac et tout le demeurant
(reste) se logèrent par les villages.
Nous nous souffrirons à parler un petit du prince
et parlerons de ses gens qui étoient à Navarrete.
Ces chevaliers dessus nommés qui là se tenoienl
désiroient moult à avancer leurs corps. Car ils
étoient cinq journées en sus de leurs gens depuis
qu'ils se partirent premièrement d'eux , et issoient
(yortoient) souvent hors de Navarrete et chevau-
choient sur la marche des ennemis pour apprendre
leur convine (arrangement), ni quel part ils se te-
noient.
Et jà étoient aussi logés, le roi Henry et tout son
ost (armée) sur les champs, qui moult desiroità
ouïr nouvelles du prince^ et se émerveilloit moult le
dit roi Henry de ce que son héraut ne rev^enoit Si
couroient aussi ses gens tous les jours, pour appren-
dre nouvellesdes Anglois, jusques à bien près deNa-
varrete. Et le comte Dam Tille (Tello) frère au roi
Henry sçut qu'il y avoi t gens d'armes en garnison,
de leurs ennemis en la ville de Navarrete: dont il se
pensa qu'il les iroit plus attemprement (tôt) visiter
et voir de plus près: mais ainçois (avant) qu'il le fit,
il avint que ces chevaliers d'Angleterre chevauchè-
rent un soir si avant qu'ils s'embatirent (arrivèrent)
aulogis du roi Henry, et firent une grand'escarmou-
che, et réveillèrent merveilleusement l'ost (armée)
et en occirent aucuns et prirent} et par spécial ledie-
valier du Guet fut pris^ et s'en retournèrent à Na-
varrete sans dommage. A lendemain ils envoyèrent
(î567) DE JEAN FROISSART. S'ji
un héraut au prince qui se tenoit à SauTeterreet lui
signifièrent par lui t6ut ce qu'ils a voient vu et trouvé,
et en quel état ses ennemis gissoient et quelle puis^
sance ils avoient j car ils en furent tous informés par
les prisonniers qu'ils tenoient De ces nouvelles fut
le prince tout joyeux et de ce que aussi ses gens se
portoient si bien sur la frontière. Le roi Henry qui
étoit moult courroucé de ce que les Anglois qui se
tenoient à Sauve terre l'avoient ainsi réveillé, dît
qu'il les vouloit approcher. Si se délogea, et toutes
ses gens, de là oi!i il étoit logé, et avoit en propos de
venir loger es plains (plaines) devant Vittore (Vic-
toria). Si passèrent la dite rivière qui court à Naia-
res ^'^ et se trairent (marchèrent) pour venir loger
devers Victoria. Quand messire Thomas de Felton
et les chevaliers dessus nommés et qui àNavarrete se
tenoient entendirent ces nouvelles que le roi Henry
avoit passé la rivière et traioit (marchoit) tondis
(toujours) avant pour trouver le prince et ses gens',
si eurent conseil et volonté d'eux déloger de Na-
varrete et de prendre les champs pour inieux savoir
encore la parfaite vérité des Espagnols. Si se délo-
gèrent de Navarrete et se mirent aux champs et en-
voyèrent les certaines nouvelles au prince, comment
le roi Henry approchoit durement et le désir oit par
semblant à trouver.
Quand le prince qui se tenoit encore à Sauve-
terre, entendit que le roi Henry avoit passé l'eau et
(i) Najara près de Navarette sur un ruisseau nommé Najarilla.
Suivant P. P. Lopez de Ajala, D. Henry passa TÈbre et plaça son armée
de manière que la Najarilla la séparoit de celle de D. Pèdre. J. A. B.
374 LES CHRONIQUES (1367)
prenoit son chemin et ses adresses pour venir devers
lui, si en fut moult réjoui et dit, si haut que tous
l'ouïrent, ceux qui étoientenviron lui: <c Par ma foi,
ce bâtard Henry est un vaillant chevalier et hardi,
et lui vient de grand'prouesse et de grand hardi-
ment de nous querre (chercher) ainsi ; et puisqu'il
nous quiert et nous le quérons par droit , nous nous
deviîons temprement(bientôt) trouver et combattre.
Si est bon que nous nous partons de ci et allons de-
vant Victoria premièrement prendre le lieu et la
place, ainçois (avant) que nos ennemis y viennent. »
Donc se départirent à lendemain bien matin de
Sauveterre premièrement le prince et toutes ses
gens et cheminèrent tant qu'ils vinrent devant Vic-
toria. Si trouva le prince ses chevaliers messire Tho-
mas de Felton et les autres dessus nommés, aux-
quels il fit grand'fête et leur demanda d'une chose
et d'autres. Pendant qu'ils devisoient, leurs cou-
reurs rapportèrent qu'ils avoient vu les coureurs
des ennemis, et tenoient de certain que le roi Henry
et ses gens n'étoient point loin de là , par les assents
(signes) qu'ils avoient vus et le convenant (arrange^
ment) des Espagnols.
(iT^e-j) DE JEAN FROISSART. 37;"!
m
CHAPITRE DXLI.
Comment le prince ordonna ses batailles sur les
champs devant vittorla et y eut ce jour fait
bien trois cents chevaliers nouveaux.
OuAND le prince entendit cesnouvelles, si fit sonner
ses trompettes et crier alarme par tout son ost
(armée). Quand ils ouïrent ce, ils se remirent et re-
cueillirent ensemble tous. Si subordonnèrent et se
rangèrent moult convenablement sur les champs,
par batailles, ainsi qu'ils dévoient être 5 car chacun
savoit dès au partir de Sauve terre quelle cliose il de-
voit faire, ni où il se devoit traire (rendre): sise
ordonnèrent tantôt, et se trait (rendit) chacun là où
il devoit aller. Là vit-on grand'noblesse de bannières
et de pennons et de toute armoirie. Si vous dis que
c'étoit grand'noblesse à voir et une grand'beauté à
regarder. Là étoit l'avant garde si bien rangée et si
bien ordonnée que merveille, de la quelle le duc de
Lancastre étoit chef et gouverneur, et avecques lui
messire Jean Chandos, connétable d'Aquitaine, le-
quel étoit là moult étoffément et en grand arrojr. Là
y eut fait par les batailles plusieurs chevaliers. Si fit
le duc de Lancastre en l'avant garde, chevaliers, mes-
sire Raoul Camois , messire Gautier Orsuich (Loring),
messire Thomas de Daimery, messire Jean Grandçon
(Grandisson), eten fit le dit duc jusques à douze. Et
messire Jean Chandos en fit aussi aucuns de bons
376 LES CHRONIQUES (1367)
écuyers d'Angleterre et de son hôtel; c'est à savoir,
Cliton (Clifton),Courson (Cotton), Prieur (Prior),
Guillaume de Ferniton (Firmeton), Aymeri de Ro-
chechouart, Gaillartde Lamotteet messire Robert
Briquet. Et le prince lit chevaliers, tout première-
ment le roi Dam Piètre d'Espagne , messire Thomas
de HoUand fils à sa femme la princesse, messirellue
de Courtenay, messire Philippe et messire Pierre de
Courtenay, messire JeanTrivet (Covet), messire
Nicolas Bond, et des autres plusieurs; et ainsi Êii-
soient les autres seigneurs par leurs^ba tailles. Si en
y eut fiait ce jour bien trois cents et plus, et furent
là rangés tout ce jour pour attendre bataille et
leurs ennemis, s^ils se fussent trais (rendus) avant
Mais ils ne vinrent point ni approchèrent de plus
près que les coureurs avoient été j car le roi Henry
attendoit encore grand secours d'Arragon,et par
spécial de messire Bertran du Guesclin qui devoit
venir à (avec) plus de quatre mille combattants;
et sans ces gens il ne se fut mie volontiers combattu.
De tout ce fut le dit prince tout joyeux, car aussi
toute son arrière garde, où plus a voit de six mUle
combattants, étoit en derrière plus de sept lieues de
pays: de quoi le prince eut, ce jour qu'ils furent
rangés devant Victoria, mainte angoisse au cœur,
pour ce que son arrière garde détrioit (differoit)
tant à venir. Néanmoins si les Espagnols fussent
trais (venus) avant pour combattre, le prince sans
nulle faute les eut recueillis et combattus.
(i367) DE JEAN FHOISSART. 377
CHAPITRE DXLII.
Comment le comte DAMTiLLB(TÉLLo)BEMANDi congé
AU ROI Henry son frère d*aller escakmotjchbr
EN l'OST (armée) du PRINCE^ ET COMMENT MESSIRE
Bertran Arriva en l'ost du roi Henry.
Ou AND ce vint au soir et qu'il était heure de re-
traire (retirer), les deux maréchaux messire Gui-
chard d'Angle et messire Etienne de Gousenton
(Cosington) ordonnèrent et commandèrent de re-
traire et de tout homme loger, et que à lendemain,
au son des trompettes, chacun se retraist (retirât)
sur les champs, en ce propre convine(arrangement)
qu'ils avoient été. Tous obéirent à cette ordon-
nance, excepté messire Thomas de Felton et sa
route (troupe), dont j'ai parlé ci-dessus^ car ils se
départirent ce propre soir du prince et chevauchè-
rent plus avantj'^our mieux apprendre de l'état des
ennemis, et s'en allèrent loger en sus de l'ost (armée)
du prince bien deux lieues du pays. Advint ce soir
que le comte Dam Tille (Tello), frère germain du
roi Henry, étoit au logis du dit roi son frère, et par-
loient d'armes et d'une chose et d'autres. Si dit au
roi Henry : ce Sire, vous savez que nos ennemis sont
logés moult près de ci et n'est nul qui les réveille,
je vous prie que vous me donnez congé que le matin
je puisse chevaucher devers eux atout (avec) uile
route (troupe) de vos gens, qui en sont en grand'
378 LES CHRONIQUES (1:^67)
volonté, et je vous ai en convenant (promesse) que
nous irons si avant que nous vous rapporterons
vraies enseignes et certaines nouvelles des enne-
mis. » Le roi Henry, qui vit son frère en grand' vo-
lonté ne lui voulut mie briser son bon désir, mais
lui accorda légèrement
En cette propre heure descendit en Post (armée)
messire Bertran du Guesclin à (avec) plus de trois
mille combattants de France et d'Arragon,dontle
roi Henry et ceux de son ost furent grandement ré-
jouis, et fut fêté, honoré, et recueilli si grandement
comme à lui appartenoit. Le comte de Dam Tille
(Tellô) ne voulut mie séjourner sur son propos,
mais quist (demanda) et pria tous les compagnons
qu'il pensoit de grand'volonté et à avoir; et en eut
volontiers prié messire Bertran du Guesclin et mes-
sire Arnoul d'Audeneham et monsire le Bègue de
Villaines et le vicomte de Roquebertin d'Arragon
si il eut enduré; mais pourtant (attendu) qu'ils
étoient tantôt venus, il les laissa, et aussi le roi lui
défendit que point ne leur en parlât Le comte
Dam Tille (Tello) s'en passa assez brièvement et
en eut aucuns de France et d'Arragon qui a voient
là séjourné toute la saison, et fit tant qu'il eut bien
six mille chevaux et les hommes montés sus et bien
habillés, et étoit son frère Sanses (Sanche) en sa
compagnie.
(i'^67) DE JEAN FROISSART. 879
CHAPITRE DXLIII.
Comment le comte Dam Tille (Tello) déconfit
LES GENS MESSIRE HuE DE CaTJRELÉE (CàLVERLy)
ET EbCARMOUCHA DUREMENT l'osT DU DUC DE LaN-
CASTRE ; ET COMMENT IL DÉCONFIT MESSIRE ThOMAS
DE FeLTON.
Ou AND ce, vint au matin à Faube du jour , ils furent
tous armés et montés à cheval^ si se partirent de
l'ost (armée) et chevauclièrent en bon convenant
(ordre) devers les logis des Anglois. Environ soleil
levant, ils encontrèrent en une vallée une partie
des gens messire Hue de Caurelée (Calverlj) avec
son harnois qui avoient geu (couché) la nuit une
grand' lieue en sus de Fost des Anglois, et le dit
messire Hue même. Sitôt que ces Espagnols et Fran-
çois d'un lez (côté) les aperçurent, ils brochèrent
sur eux et tantôt ils les déconfireut^ car il n'y avoit
que maisnie^'^et garçons. Si furent tous tués ou
en partie, et le dit harnois conquis. Messire Hue
de Caurelée (Calverly), qui venoit par derrière, fut
informé de cette affaire :si tourna un autre chemin,
mais toutefois il fut aperçu et chassé, et le con-
vint fuir, et le demeurant de ses gens, jusques en
l'ost (armée) du duc de Lancastre.
Les Espagnols, qui étoient plus de six mille en
(i ) Hommes de la suite. .7. T),
38o LES CBŒIONIQUES (1567)
une route (troupe) cbevauchèrent adonc chaude-
ment avant et se boutèrent de cette empainte (choc)
sur Tun des cornez (coins) de Payant garde au logis
du duc de Lancastre. Si commencèrent à écrier,
Castille ! et à faire un grand esparsin (tumulte) et à
ruer par terre logis et feuillées, et abattre, occire et
mehaigner (maltraiter) gens, tout ce qu'ils en pou-
voient trouver devant eux.
L'avant garde se commença à estourmir (assem-
bler) et gens et seigneurs à réveiller et eux armer-
et traire (rendre) devant la loge du duc de Lan-
castre, qui jà étoit armé et mis avant, sa bannière
devant soi. Si se trairent (rendirent) Anglois et
Gascons hâtivement sur les champs, chacun sire
dessous sa bannière ou son pennon, ainsi que or-
donné étoit très au partir de Sauveterre j et cuidè-
rent (crurent) moult bien être combattus. Si se trait
(rendit) tantôt le duc de Lancastre et sa bannière
sur un< montagne qui étoit assez près de là, pour
avoir l'avantage. Là vinrent messîre Jean Chandos,
les deux maréchaux et plusieurs autres bons cheva-
liers qui se mirent tous en ordonnance de-lez (près)
le dit duc. Et après vinrent le prince et le roi Dam
Piètre, et tout ainsi comme ils venoient ils s'ordon-
noient. Et sachez que le comte; Dam Tille (Telk)
et son frère avoient avisé à venir sur cette monta-
gne et prendre premièrement pour avoir l'avantage;
mais ils faillirent à leur avis, ainsi que vous oyez
recorder; et quand ils virent qu'ils ne pouvoient
y venir et que l'ost Anglois étoit presque tout
efibayé, si se partirent et recueillirent ensemble et
(i567) DE JEAN FHOISSART. 38 1
chevauchèrent outre, en bon convenant (ordre),
en espérance de trouver aucune bonne aventure.
Mais ains (avant) leur département il y ot (eut) fait
aucunes appertises d'armes^ car aucuns chevaliers
Anglois et Gascons se partirent de leur arroy et vin-
rent férir en ces Espagnols et en portèrent aucuns
par terre. Mais tpudis(toujourj^) 3e tenoient les ba-
tailles sur la dite montagqie , car ils cuidoîent
(croyoient) bien être combattus. Au retour que ces
Espagnols firent, en éloignant 1(3 prince et en ap-
prochant leur ost (armée), ils encontrèrent ceux
de l'avant giarde, les chevaliers dvi prince, messire
Thomas 4^ Felton et son frè^e, messire Richard
Tanton (C^nston), messire d'Angous(Angus), mes-
sire Hue de Hastigues(Hastings), messire Gaillard
Vigier et les autres qui bien étoient deux cents che-
valiers et écujers Anglois et Gascons. Si brochèrent
vers eux tantôt parmi une vallée, eu écriant, Castille
au roi Henry !
Les chevaliers dessusnommés, qui virent devant
eux en leur rencontre cette grosse route (troupe)
d'Espagnols, lesquels ils ne pouvoient eschever
(éviter), se confortèrent au mieux qu^ils purent, et se
trairent (rendirent) ensemble sur les champs, et
prirent l'avantage d'une petite montagne, et là se
mirent tous ensemble. Et puis vinrent les Espagnols,
qui s'arrêtèrent devant eux en considérant comment
ils les pourroient avoir et combattre. Là fit messire
Guillaume de Felton une graçid' appertîse d'armes
et un grand outrage; car il descendit de la monta-
gne, la lance abaissée, en espronnant (éperonnant)
38i LES CHRONIQUES (i^G;)
le coursier, et s'en vînt férir contre les Espagnols
et consuit(atteignit) un Castellain (Castillan) de son
glaive, si roidement qu'il lui perça toutes ses armu-
res et lui passa la lance parmi le corps, et l'abattit
tout mort entre eux. Là fut le dit messire Guillaume
environné et enclos de toutes parts et là se combattit
si vaillamment que nul chevalier ne pourroit mieux,
et leur porta grand dommage ainçois (ayant) qu'ils
le pussent aterrer.
Son frère et les autres chevaliers, qui sur la mon-
tagne étoientfle véoient (vojoient) bien combattre,
et les grands appertises d'armes qu'il faisoit et le
péril où il étoit j mais conforter ne le pouvoient si
ils ne sevouloient perdre: sise tinrent tous cois
sur la dite montagne, en leur ordonnance^ et le
chevalier se combattit tant qu'il put durer. Là fut
occis le dit messire Guillaume de Felton.
Depuis entendirent les Espagnols et les François
d'un côté à requerre (attaquer) et à envahir les
Anglois qui sur la montagne se tenoient, les quels,
ce sachez, firent ce jour plusieurs grands apperti-
ses d'armes^ car à la fois d'une empainte (choc) ils
descendoient et venoient combattre leurs ennemis,
et puis en eux reboutant trop sagement, ils se ve-
noient remettre en la montagne et se tinrent en cet
état jusques à haute nonne. Bien les eut le prince de
Galles envoyé secourir et conforter, si il l'eut sçu, et
les eut délivrés de ce péril; mais rien n'en savoit: si
leur convint attendre l'aventure. Quand ils se fu-
rent tenus et combattus jusques à l'heure que je dis,
le comte Dam Tille (Tello), qui ennuyé étoit de
(i567) DE JEAN FROISSART. 383
ce que tant se tenoient, dit ainsi tout en haut et par
grand mautalent ( mécontentement) : « Seigneurs,
par la poitrine de nous, nous tiendront meshuj-ci
ces gens ? nous les devrions ore (maintenant) avoir
dévorés. Avant , avant, combattons-les de meil-
leure ordonnance: on n'a rien si on ne le compare
(achète). »
Aces mots s'avancèrent François et Espagnols de
grand' volonté et s'en vinrent, en eux tenant par les
bras drus et espes (épais), bouter de lances et de
glaives sur les Anglois et montèrent de force la mon-
tagne et entrèrent ens (dans) es Anglois et Gascons ,
voulussent ou non, et étoientsi grand'foison que
les Anglois ne les purent rompre ni ouvrir.
Là eut fait sur la montagne moult de belles ap-
pertises d'armes, et se combattirent et défendirent
à leur pouvoir les Anglois et les Gascons moult
vaillamment. Mais depuis que les Espagnols furent
entre eux, ils ne se purent longuement tenir; si fu-
rent tous pris et conquis par force d'armes, et en
y eut aucuns occis. Oncques nul des chevaliers et
écujers qui là étoient n'en échappa, fors aucuns
varlets et garçons qui se sauvèrent par leurs che-
vaux et revinrent au soir en l'ost du prince, qui tout
le jour s'étoit tenu rangé et ordonné sur la monta*
gne, car ils cuidoient (croyoient) être com battue.
#
384 LES CHRONIQUES (1367)
k'^''V*i^(%,% ■V^^'%^^x%%
CHAPITRE DXLIV.
Commeut le comte Dam Tille (Tello) présente ad
ROI Henry ses prisonniers et lui conte ses aven-
tures^ DONT le roi Henry fut moult joyeux.
Après la prise et le conquêt des dessus dits che-
valiers, le comte Dam Tille (Tello) et Sanses (San-
che) son frère et leurs gens retournèrent devers
leur est, tous lies (gais) et joyeux, et vinrent au
soir au logis du roi Henry, Si firent les deux frè-
res, qui cette chevauchée avoient mis sus, présent
au roi Henry de leurs prisonniers, et recordèrent là
au dit roi, présent monseigneur Bertran du Guesdin,
messire Arnoul d' Audeneham et autres , comment
ils s'étoient la journée combattus, et quel chemin
ils avoient fait, et des gens monseigneur Hue de
Caurelée (Calverley) qu'ils avoient rués jus (à bas),
et lui chassé jusques à Fost du duc de Lancastre,
et réveillé moult durement le dit ost et porté grand
dommage , et comment ils s'en étoient partis et à
leur retour ils avoient encontre ces chevaliers qui
pris étoient.
Le roi Henry, qui ces paroles oyoit et entendoit
en grand'gloire, répondit joyeusement au comte
Dam Tille (Tello) son frère et dit:» Beau frère, vous
avez grandement bien exploité, et vous en sçais bon
gré et vous guerdonnerai temprcment (bientôt),
(i567) DE JEAN FROISSART. 385
et bien sachez que tous les autres viendront par ce
pas.» Adonc s'avança messire Arnoul d'Audeneliam
et dit: « Sire, sire, sauve soit votre grâce, je ne
vousvueil (veux) reprendre de votre parole, mais
je la vueil (veux) un petit amender; et vous dis que
quand par bataille vous assemblerez (attaquerez)
au prince vous trouverez là gens d'armes; car là est
toute la fleur de toute la chevalerie du mondej et
les trouverez durs, sages, et bien combattants; ni
jà pour mourir plein pied ne fuiront: si avez bien
mestier (besoin) que vous ayez avis et conseil sur
ce point. Mais si vous me voulez croire, vous les
déconfirez tous sans coup férir; car si vous faisiez
tant seulement garder les détroits et les passages
parquoi pourvéances (provisions) ne leur pussent
venir, vous les affameriez et déconfiriez par ce
point; et retourneroient en leur pays sans arroy et
sans ordonnance; et lors les auriez-vous à votre
volonté. » Donc, répondit le roi Henry, et dit:
<c Maréchal, par l'âme de mon père, je désire tant
à voir le prince et d'éprouver ma puissance à la
sienne que jà ne nous partirons sans bataille; et
Dieu merci, j'ai et aurai bien de quoi, car tout pre-
mièrement jà sont en notre ost sept mille hommes
d'armes, montés chacun sur un bon coursier, et
tous couverts de fer, qui ne ressoingneront (redou-
deront) trait ni archer. En après j'ai bien vingt
mille d^autres gens d'armes, montés sur genêts, et
armés de pied en cap. Du surplus j'ai bien soixante
mille hommes de communautés à lances et à ar-
chegaies (piques) à dards et à (avec) pavais (bou-
FROISSART. T. IV. 2 5
386 LES CHRONIQUES (1567)
cliers) qui feront un grand fait; et tous ont juré que
point ne faudront (manqueront) jusques'à i^ourir,
si que, Dam maréchal, je ne me dois mie ébahir,
mais conforter grandement en la puissance de Dieu
et de mes gens. »
En cet état finèrent-ils leur parlement, et appor-
tèrent chevaliers et écujers vins et épices. Si en prit
le roi et les seigneurs d^environ, et puis retournè-
rent chacun en son logis. Sï furent sermentés comme
prisonniers et départis l'un de l'autre les chevaliers
et les écuyers Anglois et Gascons qui pris avoient
été la journée.
Or retournerons-nous un petit au prince et par-
lerons de son ordonnance.
.W% W*W%*^V*^W»^V%%XV^V<*^WW%V%'V^^%.^%%.'V^'VW^'\X%^ «w^
CHAPITRE DXLV.
COMMEWT LE PRINCE FUT MOULT COURROUCÉ DE LA DÉ-
COIfFITURE MONSEIGIiEUR ThOMAS DE FeLTON, ET
COMMENT LE DIT PRINCE AVOIT GRAND DÉFAUTE (dI-
SETTE) DE VIVRES.
JLe prince de Galles et l^duc de Lancastre se tin-
rent tout ce jour sur la montagne; au soir ils furent
informés de leurs gens qu'ils étoient tous morts et
tous pris, si en furent courroucés, mais amender
ne le purent Si se retrairent (retirèrent) à leurs logis
et se tinrent là tout le soir. Quand ce vint au matin,
ils eurent conseil de partir de là et de traire (aller)
(i367) DE JEAN FROISSART. 887
plus avant, et se délogèrent et s'en vinrent loger
devant Victoria. Et furent là tous armés aihsi que
pour tantôt combattre, car ils étoient informés que
le roi Henry et le bâtard son frère et leurs gens n'é-
toient mie trop loin: mais ils ne se traioient (ren-
doient) point avant. Et sachez que le prince de Gal-
les et ses gens étoient en grand' defTaute (disette) de
vivres et de pourvéances (provisions) pour eux et
pour leurs chevaux, car ils logeoient en moult mau-
vais pays et maigre, et le roi Henry et ses gens en
bon pays et gras. Si vendoit on en l'ost (armée) du
prince un pain, qui n'étoit mie bien grand, un flo-
rin^ encore tout volontiers qui le pouvoit avoir, et
faisoit moult d'étroit temps de vent, de pluie et de
neige.
En ce méâaise et danger furent-ils six jours.
Quand le prince et les seigneurs virent que les Es-
pagnols ne se trairoient (rendroient) point avant
pour eux combattre, et que là étoient en grand'
détresse, si eurent conseil que ils iroient qucrre
(chercher) passage ailleurs. Si se délogèrent et se
mirent au chemin en retournant vers Navarrete, et
passèrent un pays que on appelle le Pas de la Garde,
et quand ils eurent passé ils s'en vinrent à une ville
que on appelle Vianne ^'\ Là se rafraîcliirent le
prince, le duc de Lancastre, le comte d'Armagnac,
et les seigneurs, deux jours, et puis s'en vinrent
passer la rivière qui départ Castille et Navarre ^*\
au pont du Groing (Logrogno), et se vinrent loger
( 1) Vjana sur la rire gauche de rÈbrc. J. D »
(•2) L'Èbrr. J. A. B.
388 LES CHRONIQUES (1367)
ce jour devant le Groing (Logrogno) es vergers
dessous les oliviers, et trouvèrent meilleur pays
qu^ils n'avoient fait par avantj mais trop avoieut
trop grand deffaute (disette) de vivres. Quand le
roi Henry sçut que le prince et ses gens avoient
passé la rivière au pont de Groing (Logrogno), si
se délogea de Saint Vincent où il s'étoittenu moult
longuement, et s'en vint loger devant la ville de
Nazares (Najara) sur cette même rivière ^*l
Les nouvelles vinrent au prince comment le roi
Henry s'étoit approché^ si en fut durement lié
(joyeux), et dit tout en haut: « Par Saint George,
en ce bâtaf d a un vaillant chevalier. A ce que il
montre, il nous désire à trouver et colnbattre^si
nous trouvera brièvement et nous combattra ^ et ne
peut demeurer (tarder) nullement.» Adonc appela le
prince le duc de Lancastre son frère et £^ucuns des
barons de son conseil qui là étoient, et rescripsi (ré-
crivit) par leur avis aux lettres que le roi Henry lui
avoit envoyées. Laquelle forme des lettres devisoit
ainsi.
(i)La r^ajarilla. J. A. B.
'i^
(i367) ^^ •'EAN FROISSART. SSg
^^VVX^X V^X, WA.'W
VVV%'WX.-WXW^%'VX%^V%'VX%%%%%>X^X'W%'*«*^^^"V>^^*'*'^^^^^'V^^-^^
CHAPITRE DXLVI.
Cy s eksuit Là forme des lettres que le priuge de
Galles envoya au roi Henry,
JIdouard ^'^ par la grâce de^ Dieu, prioce de Gal-
les et duc d^ Aquitaine , k honoré et renommé
Henry comte de Tristemare (Transtamare), qui pour
le présent s'appelle roi de Castille. Comme ainsi soit
que vous nous avez envoyé unes lettres par votre
héraut, es quelles sont contenus plusieurs articles,
faisants mention que vous sauriez volontiers pour-
quoi nous tenons à ami votre ennemi le roi Dam
Piètre notre cousin, et à quel titre nous vous fai-
sons guerre, et sommes entrés à main armée en Cas-
tille j répondant à cette: sachez que c'est pour sou-
tenir droiture et garder raison, ainsi qu'il appartient
à tous rois et enfants de rois, et pour entretenir
(i) Rymer a publié deux, lettres, l'une du prince de Galles au comte
de Transtamare , l'autre de ce comte au prince, qui n'ont presque
rien dé commun ni avec celle-ci ni avec celle qu'on a vue au chapitre
537. La lettre du prince de Galles est une espèce de manifeste dans
lequel il expose les motifs qui lui ont fait embrasser la défense de D.
Pédre et propose sa médiation pour rétablir la paix entre les deux
frères. EDe est datée de Navarrete le premier avril. D. Henry, dans sa
réponse, datée de Najara ( in palatio nostro juxtà Najara ) le a du
même mois, justifie sa conduite envers D. Pédre, établit la légitimité
de ses droits k la couronne, droits qu'il est tout prêt à défendre par
les armes, si le prince, contre toute raison, veut leur porter atteinte.
( Rymer, T. 3. Part. a. P. i3i et i32. ) J. D.
390 LES CHRONIQUES (1367)
grands alliances que notre seigneur de père le roi
d'Angleterre, et le roi Dam Piètre ont eu de jadis
ensemble. Et parceque vous êtes aujourdUiui re-
nommé de bonne chevalerie^ nous vous accorderions
volontiers à lui si nous pouvions et ferions tant par
prière envers notre cher cousin le roi Dam Piètre
que vous auriez au royaume de Castille grand'part^
mais de la couronne ^IINis faut déporter (désister) et
de rhéritage. Si ayez conseil et avis sur ce, et sachez
encore que nous entrerons au dit royaume de Cas-
tille par lequel lez (côté) qu'il nous plaira le mieux.
Ecrit de-lez (près) le Groing (Logrogno) le tren-
tième jour de mars.
CHAPITRE DXLVII.
Comment messire Bertràn du Guesclin conseille
LE ROI Henry sur la forme de la dite lettre
QUE LE prince LUI ÀVOIT ENVOYÉEl.
O CJ AND cette lettre fut écrite on Ifi cloy (ferma) et
scella, et fut baillée au héraut qui avoit l'autre ap-
portée et qui la réponse avoit attendue plus de trois
semaines. Si se partit du prince et des seigneurs
atout (avec) grand profit, et chevaucha tant que il
vint devant Najare (Najara) es bruyères où le roi
étoit logé. Si vint jusquesau logis du roi Henry, et
là se trairent (rendirent) les plus grands barons de
Tost, pour ouïr les nouvelles, quand ils sentirent
leur héraut venu.
(i5G7) DE JEAN FROISSART. Sgi
Le dit héraut s'agenouilla devant le roi Henry et
lui bailla la lettre que le prince lui envoyoit. Le
roi la prit et ouvrit et appela au lire messire Ber-
tran du GuescKn et aucuns chevaliers de son con-
seil. Là fut la dite lettre lue et bien considérée.
Adonc parla messire Bertran du Guesclin et dit au
roi Henry: « Sire, sachez que brièvement vous vous
combattrez, de tant connois-je bien le prince: si
ayez avis sur ce; car vous avez bienmestier (besoin)
que vous regardez à vos besognes et entendez à vos
gens, et ordonnez vos batailles. » « Dam Bertran,
répondit le roi Henry, ce soit au nom de Dieu, la
puissance du prince ne prisé-je néant; car j'ai bien
trois millechevaux armés qui seront sur les deux èles
(ailes) de mes batailles, et aurai bien six mille géné-
taires^'^ et bien vingt mille hom^les d'armes des
meilleurs que on puist (puisse) trouver en toute
Castille, Gallice, Portugal, Çordouan, et Seville et
dix mille de bons arbalétriers et bien soixante mille
hommes de pied atout (avec) lances et archigaies
(piques), et ont tous juré qu'ils ne me faudront
(manqueront) pour mourir; si que, Dam Bertran,
j'en aurai le meilleur par la grâce de Dieu en qui je
me confie; et le bon droit aussi que j'ai à la querelle
et à la besogne.
(i) Cavaliers légèremeut armés. J. D.
39a LES CHRONIQUES (iSô-)
'W>t^
CHAPITRE DXLVIII.
Comment le prince ordonna que ses gens s'appareil-
làs5ent et suivissent les bannieres des maréchaux
ET LE PENNON 6AINT GeORGE.
Ainsi se devisoient le roi Henry et messire Ber-
tran de Guesclin ensemble d'une chose et d'autres,
et laissèrent à parler des lettres que le prince avoit
envoyées; car c'étoit bien l'intention du roi Henry
qu'ils se combattroient, et entendoient à ordonner
leurs gens et leurs besognes. A ce donc étoient
moult honorés et renommés en Vost (armée)le comte
Dam Tille (Tello) et le comte Sanses (Sanche),pour
la chevauchée qu'ils avoient mise sus et dont ils
étoient venus à bon coron (coin).
Or vous parlerons du prince comment il persé-
véra. Quand ce vînt au vendredi le second jour du
mois d'avril, il se délogea de devant le Groing
( Logrogno) où il étoit logé , et tout son ost (armée)
aussi, et chevauchèrent ses gens tous armés et ran-
gés par manière de bataille, ainsi que pour tantôt
combattre j car bien savoient que le roi Henry n'é-
toit mie loin; et cheminèrent ce jour deux lieues;
et s'en vinrent droit à heure de tierce devant Na-
varette et se logèrent là ^'\ Sitôt qu'ils eurent pris
(1) Le prince de Galles dut arrivera Navarrete au plus tard le
premier avril, puisque la lettre qu'il écrivit de cette ville au comte de
Transtamare est datée de ce jour. (Voyez la note du chapitre $45.) J.D.
(i367) DE JEAN FROISSART. SgS
terre , le prince envoya ses coureurs devant pour
savoir le convine (arrangement) des ennemis, et là
où ils étoient logés. Ces coureurs , tantôt montés sur
fleur de coursiers, se départirent ' de l'ost du prince
et chevauchèrent si avant que ils virent tout Tost
entièrement des Espagnols qui étoient logés es
bruyères devant Najares (Najara)^ et ce rapportè-
rent-ils au prince qui volontiers en ouït parler, et
sur ce eut-il avis. Quand ce^vint au soir, il fit se- •
crètement signifier par tout son ostque au premier
son de sa trompette on s'appareillât, au second on
s'armât, et au tiers son on montât à cheval et partît
en suivant les bannières des maréchaux^etle pennon
Saint-George, et que nul, sur la tête, ne s'avançât
d'aller devant, s'il n'y étoit commis.
k%^VW'\'XX,<V^>%'V^/X'\ % W^>'WX<VW-W^W%r<WVW«^»%^>V^'V^^'V'\A/V WV>V^^^Ar>^
CHAPITRE DXLIX.
CoMM£IKT LE AQI HeNRY ORDDNI^À SES BATAILLES BIEK
ET FAITICEMEKT (rÉGTJLIÈREMENt), ET COMMENT LK
DIT ROI RECONFORTE SES GENS DOUCEMENT.
X ouT en telle manière que le prince de Galles
avoit ce vendredi sur le soir envoyé ses coureurs
devant pour aviser le convine (arrangement) des
Espagnols, le roi Henry avoit aussi envoyé les siens
pour apprendre de l'état du prince et où il étoit
logé et comment Si en rapportèrent ceux qui en-
394 LES CHRONIQUES (1567)
voyésy furent la vérité, et sur ce eurent le dit roi
Henry et messire Bertran avis et conseil. Si firent
ce vendredi de haute heure toutes leurs gens sou-
per et puis aller reposer pour être plus frais et plus
nouveaux à heure de mie-nuit que ordonné étoit
d'eux armer et appareiller et traire sur les champs
et ordonner leurs batailles j car bien supposoient
que à l'endemain ils se combattroient. Si se tinrent
les Espagnols ce soir tout aises, et bien a voient de
quoi, de tous vivres largement^ et les Anglois en
avoient grand defraute(disette)^ pour ce désiroient-
ils moult à combattre, bu tout perdre ou tout ga-
gner.
Après mie-nuit sonnèrent les trompettes en Fost
du roi Henry. A ce sou se réveillèrent toutes gens
et s'armèrent et appareillèrent. Au second son
après, environ l'aube du jour, se trairent (rendirent)
ils tous hors de leurs logis et se mirent sur les
champs, et ordonnèrent trois batailles. La première
eurent messire Bertran du Guesclin, messire Arnoul
d'Audeneham, le vicomte de Rokebertin et le comte
de Lune ^'^ d'Arragon ^^^ et la furent tous les étran-
gers, tant de France comme d'autres pays, et y fu-
rent deux barons de Haynaut, le sire d'Antoing et
messire AUard sire de Brifeuil. Là furent messire
le Bègue de Villaines, le Bègue de Villiers, messire
Jean de Berguete, messire Gauvain de Bailleul,
l'Allemand de Saint-Venant qui fut là fait chevalier
(l)Luiia, bourg de l'Arragoii ksept ou buit lieues de Sarragosse
J. D.
(aj Les imprimés, Robert de Roquebertin, vicomte en Arragon» J, D.
(i5G7) DE JEAN FROISSAUT. SgS
et plusieurs autres bons chevaliers de France, d'Ar-
ragon, de Provence et des marches voisines. Si
étoient bien en cette bataille quatre mille chevaliers
et écuyers, moult friquement (fraîchement) armés
et ordonnés à Fusage de France. La seconde bataille
eurent le comte Dam Tilles (Tello) et soi^ frère le
comte Sanses(Sanche),et étoient bien en cette or-
donnance seize mille parmi les généteurs ^*^ et ceux
à cheval^ et se trairent (rendirent) un petit arrière
de la bataille messire Bertran à la sénestre main.
La tierce bataille et la plus grosse sans comparaison
gouvernoit le roi Henry, et étoient en son arroy
bien sept mille à cheval et quarante mille de piedL,
parmi les arbalétriers. Et quand ils furent ordonnés,
le roi Henry monté sur une mule forte et roide>.à
l'usage d\h pays, se départit de son arroy et s*en
alla visiter les seigneurs , de rang en rang, en eux
priant moult doucement que ils voulussent cejour
entendre à garder son honneur^ et leur remontroit
la besogne de si bonne chère que tous en avoient
joie. Et quand il eut ainsi allé de l'un à l'autre il
s'en revint en sa bataille dont il étoit parti, et
tantôt fut jour. Environ soleil levant, si se mirent
à voie par devers Navarette pour trouver leurs en-
nemis, tous rangés, serrés et ordonnés ainsi que
pour tantôt combattre sans surpasser l'un l'autre.
(i ) Cavaliers armés k la légère et montés sur Genêts , petits chevau?^
du pa^s. J. A. B.
396 LES CHRONIQUES (1367)
kwvx^'v
CHAPITRE DL
Gomment le pruïge et ses gens se logèrent sur une
PETITE montagne; ET GOMMENT MESSIRfi JeAN ChâN-
DOS LEVA CE JOUR BANNIERE. ^.
JLe prince de Galles en telle manière, sur Faube
du jour, fut trait (rendu), et toutes ses gens^ sur les
champs, et se mirent en leurs batailles ainsi que ils
dévoient aller et êtrej et se partirent ainsi ordon-
nés j car biensavoient que ils encontr croient et trou-
veroient leurs ennemis. Et ne clievauclioit nul
devant les batailles des maréchaux , si ils n^étoient
ordonnés pour courir. Et bien savoient les seigneurs
des deux osts, par le rapport des coureurs, qu^ils se
dévoient trouver. Si chevauchèrent ainsi et chemi-
nèrent tout le pas les uns contre les autres. Quand
le soleil fut levé, c'étoit grand'beauté de voir ces
bannières ventiler et ces armures resplendir contre
le soleil. En cet état chevauchèrent et cheminèrent
tout souef (doux) tant qu'ils approchèrent dure-
ment l'un l'autre j et prit le dit prince et ses gens
une petite montagne, et au descendre ils aperçu-
rent leurs ennemis tout clairement qui venoient le
chemin droitement vers eux. Quand ils eurent tous
avalé (descendu) cette dite montagne, ils se trai-
rent (rendirent) en leurs batailles sur les champs et
se tinrent tous cois. Aussi si très tôt que les Espa-
(i567) ' ^^ JEAN F^OISSART. 897
gnols les virent ils firent ainsi et s'arrêtèrent en leurs
batailles. Si restreindit (resserra) chacun ses armu-
res et mit à point, ainsi que pour tantôt combattre.
Là apporta messire Jean Chandos sa bannière enti'e'
ses mains, que encore n'avoit nulle part boutée
hors, au prince; et lui dit ainsi: « Monseigneur,
vecy ma bannière, je vous la baille, par telle ma-
nière que il vous plaise, à développer, et que aujour-
d'hui je la puisse lever; car Dieu mercy; j'ai bien
de quoi, terre et héritage, pour tenir état ainsi qu'il
appartient à ce. » Adonc prit le prince, et le roi
Dam Piètre qui là étoit, la bannière entre leurs
mains, et la développèrent, qui étoit d'argent à un
pel aiguisé de gueules, et lui rendirent par lahau»-
te (bois) en disant ainsi: « Tenez messire Jean,
vecy votre bannière. Dieu vous en ],aisse votre prêu
(épreuve) faira » Lors se partit le dit messire Jean
Chandos, et rapporta sa bannière entre ses gens et
la mit au milieu d'eux et dit: « Seigneur, vecy ma
bannière et la vôtre, or la gardez ainsi que la vôtre. »
Adonc la prirent les compagnons qui en furent tout
réjouis, et disoient que si il plaisoit à Dieu et à
monseigneur Saint George, ils la garderoient bien
et s'en acquitteroient à leur pouvoir. Si demeura la
bannière es mains d'un bon écuyer Anglois que on
appeloit Guillaume Alery ^"^ qui la porta ce jour et
qui bien et loyalement s'en acquitta en tous états.
(i) Johnes Tappelle Aliestr^. J. A. B.
3gS LES CHRONIQUES (1367)
lvwwv^
CHAPITRE DLL
Comment les batailles du roi Henry et du prince
DE Galles s'assemblèrent 5 ET comment le comte
Dam Tille (Tello) ^'enfuit sans coup férir.
Assez tôt après descendirent de leurs clievanx sur
le sablon les Anglois et les Gascons et se recueillirent
et mirçnt moult ordonnément ensemble, chacun sei-
gneur dessous sa bannière et son pennon, en arroj
de bataille ainsi que ordonnés étoient dès lors que
ils passèrent les montagnes/ Si étoit-ce grand soûlas
(plaisir) à voir et à considérer les bannières, les pen-
non s, et la noble armoirie qui là étoit. Adonc se
commencèrent les batailles un petit à émouvoir. Un
petit devant rapprochement, et que on vint ensem-
ble, le prince ouvrit ses yeux en regardant vers le
ciel, et joignit ses mains et dit: « Vrai père Dieu*
Jésus-Christ, qui m^avez formé; consentez par votre
bénigne grâce que la journée d'huy soit pour moi
et pour mes gens, si comme vous savez que pour
raison et pour droiture aider à garder et à soutenir,
et ce roi enchâssé et deshérité remettre en son
royaume et héritage je me suis ensonnié(embarrassé)
et me avance de combattre. » Après ces paroles, il
tendit la main dextre au roi Dam Piètre qui étoit
deTez(près) lui, et le prit parla main en disant
ainsi: <(Sire roi, vous saurez huy si jamais vous
(i5C7) DE JEAN FROISSART. 899
aurez rien au royaume de Castille. » Et puis dit :
«Avant, avant, bannières, au nom de Dieu et de
Saint George !» A ces mots le duc de Lancastre et
messire Jean Chandos, qui menoient l'avant garde,
approchèrent: dont il a vint que le duc de Lancas-
tre dit à messire Guillaume de Beauchamp. « Guil-
laume, voilà nos ennemis, mais vous me verrez au-
jourd'hui faon chevalier ou je mourrai en la peine.» A
ces paroles ils approchèrent, et les Espagnols aussi,
et assemblèrent (attaquèrent) de premier la bataille
du duc de Lancastre et de messire Jean Chandos à
la bataille de messire Bertran du Guesclin et du
maréchal d'Audeneham, où bien avoit quatre mille
hommes d'armes. Là eut de premier encontre grand
boutis (choc) de lances et grand estekeis (combat)
et furent en cet état grand temps avant que ils pus-
sent entrer les uns dedans les autres. Là eut fait
maintes appertises d'armes et maints hommes ren-
versés et jetés par terre, qui oncques puis ne se
relevèrent Quand ces deux premières batailles
furent assemblées, les autres ne voulurent mie sé-
journer, mais s'approchèrent et boutèrent ensemble
vitement j et s'en vint le dit prince de Galles à la
bataille du comte Dam Tille (Tello) et du comte San-
che: et là étoit le roi Dam Piètre de Castille et mes-
sire Martin de la Kare qui représentoit le roi de
Navarre. Donc il avint ainsi que quand le prince et
ses gens approchèrent sur lecomteDamTille(Tello),
le dit comte Dam ïille ressoingna (s'effraja) et se
partit sans arroy et sans ordonnance ni rien com-
battre, on ne scet (sait) qu'il lui faillit (manqua)^
et bien deux mille à cheval de sa route (troupe).
4oo LES CHRO:SIQUÉS (1367)
Si fut cette seconde bataille ouverte et tantôt dé-
confite^ car le captai de Buch et le sire de Clissonet
leurs gens vinrent sur ceux de pied de la bataille du
comte Dam Tille et les occirent et mehaignèrent
( blessèrent ), abattirent et firent grand esparsin
(confusion). Adonc s'adressa la bataille du prince
et du roi Dam Piètre sur la bataille du roi Henry, où
plus avoit de quarante mille hommes, que à pied que
à cheval. Là se commença l'estour (combat) grand et
fort et de tous cotés; car ces Espagnols et Castillans
avoient fondes (frondes) dont ils jetoient pierres
et efFondroieut heaumes et bassinets j de quoi ils
mehaignèrent maint homme. Là fut grand le boutis
(choc) de lances et de glaives entre les batailles j
et y eut maint homme occis et mehaigné et mis par
terre. Là traioient (tiroient) archers d'Angleterre,
qui de ce sontcoutumiers, moult aigrement, et bles-
soient ces Espagnols et mettoient en grand meschef.
Là"crioit-on d'un lez (côté): «Caslille au roi Henri!»
Et d'autre part : «Saint George Guyenne!» Et se
combattoient les premières batailles, celles du duc
de Lancastre et de messire Jean Chandos et des
deux maréchaux, messire Jean Guichard d'Angle
et messire Etienne de Consenton (Cosiugton), à
messire Bertran du Guesclin et aux chevaliers de
France et d'Arragon. Là eut faite mainte belle ap-
pertise d'armes, et furent les uns et les autres moult
forts à ouvrir et à entamer, et tenoient les plusieurs
leurs lances à deux mains, et les boutoient l'un con-
tre l'autre en pressant, et les aucuns se combat-
toient de courtes épées et de dagues. A ce commen-
(i5(57) DE JEAN FROISSART. 4oi
cernent se tinrent trop bien et se combattirent
moult vaillamment François et Arragonnois^ et y
convint les bons chevaliers d'Angle lerre souffrir
moult de peine. Là fut messire Jean Chandos très
bon chevalier, et y fit dessous sa bannière plusieurs
grandes appertises d'armes; et tout en combattant
et reculant ses ennemis, si s'encloui (enfonça) si
avant entre eux que il fut appressé, bouté et abattu
à terre, et chéy (tomba) sur lui un grand homme
Castillan , qui s'appeloit Martin Ferrant , qui moult
étoit entre les Espagnols renommé d'outrage et de
hardiment. Cil (celui-ci) mit grande entente (inten-
tion) à occire messire Jean Chandos, et le tint des-
sous lui en grand meschef Adonc s'avisa le dit che-
valier d'un coutel de plates (métal) qu'il portoit en
son sein, si le traist (tira) et férit tant ce dit Martin
au dos et es côtés qu'il lui embarra au corps, et le
navra à mort étant sur lui et puis le renversa d'autre
part Si se leva le dit messire Jean de Chandos au
plutôt qu'il put, et ses gens furent tous appareillés
autour de lui^ qui a grand' peine avoient rompu la
presse où il étoit chu.
jfc «Il m ^^m^a^Êtm
FROISSÀRT. T. IV. îzO
/iooL , LES CHRONIQUES (1567)
CHAPITRE DLII.
Comment là bataille fut dure et forte et com-
ment LE ROI Henry remit trois fois ses gens eh-
SEMBLE.
JLe samedi an matin entre Najara et Navarretefut
la bataille dure , grande , felonnesse (cruelle) et
horrible , et moult y eut de gens mis en grand
raeschef. Là fut le prince de Galles bon chevalier, et
le duc de Lancastre son frère, et messire Jean Chan-
dos, messire Guichard d'Angle, le captai de Buch,
le sire de Clisson, le sire de Rais, messire Hue de
Cavrelée (Calverly), messire Eustache d'Aubreci-
court, messire Gautier Huet, messire Mathieu de
Gournay, messire Louis de Harcourt, le sire de
Pons, le sire de Parthenay. D'autre part se combat-
toient les Gascons, le comte d'Armagnac, le sire de
Labreth, le sire de Pommiers et ses frères , le sire
de Mucident, le sire de Rosem, le comte de Pierre^
gord, le comte de Comminges, le vicomte de Car-
main, le sire de Condom, le sire de l'Esparre, le
sire de Caumont, messire Berthelemy de Taride
(Terride), le sire de Pincornet, messire Bernard de
Labreth, sire de Géronde , messire Aymeri de
Tarste , le soudich de l'Estrau (Estrade), messire
Petiton de Courton, et plusieurs autres chevaliers
et écuyers qui s'acquittèrent en armes à leur loyal
pouvoir. Dessous le pennon Saint-George et la ban-
(i567) DE JEAN FROISSART. 4o3
uière niessire Jean Chandos étoient les compagnies,
où bien étoient douze cents penonceaux. Là avoit de
bons chevaliers et écuyers durs, hardis et entrepre-
nants, tels que messire Perducas de Labreth, mes-
sire Robert Cenj (Cheney), messire Robert Bri-
quet, messireGarsis du Châ tel, messire Gaillart Vi*
gier, Jean Cresuelle, Naudon de Bagerant, Ayme-
m on d'Or tige, Perrot de Savoie, le bourg (bâtard)
Camus y le bourg de l'Esparre, le bourg de Bre-
teuil, Espiote etLamit, et plusieurs autres. Si vous
disque messire Bertran duGuesclin, messire Ar-
nould'Audeneham, le comte San che, messire Go-
mes Garilz (Carrillo) et les chevaliers de France et
d' Arragon qui se combattoientàces routes (troupes),
ne Favoient mie davantage, car ces compagnies et
ces gens sont durement forts et usés d'armes. Et
encore y étoient grand'f oison de bons chevaliers et
écuyers d'Angleterre sous la bannière du duc de
Lancastre et celle de messire Jean Chandos j car là
étoient messire Guillaume de Beauchamp fils au
comte de Warwick, messire Raoul Camois, messire
Gautier Oursnich (Urswick)^ messire Thomas de
Daimeri, messire Jean de Graindon, messire Jean
d'Ypre ^*^ , messire Aimery de Rochechouart, mes-
sire Gaillart de la Mote, et plus de deux cents che-
valiers que je ne puis nommer ni tous deviser. Et
aussi à parler justement d'armes, le dit messire Ber-
tran du Guesclin et le maréchal d'Audeneham et
messire le Bègue de Vilaines et le sired'Antoing,
(i) iohoes .ppelle ces deux deroiers GrAndison et Draper. .\ A, B,
a6*
4o4 LES CHRONIQUES (i%)
le sire de Brifeuil, messire Gauvain de Bailleuil,
messire Jean de Berguetes , le Bègue de Villiers,
l'Allemand de Saint-Venant, et les bons chevaliers
et écuyers de France qui là étoient, s'acquittèrent
loyalement. Et sachez de vérité que si les Espagnols
en eussent aussi bien fait leur devoir comme ils
firent, les Anglois et les Gascons eussent eu plus
à souffrir qu'ils n'eurent Si ne demeura-t-il mie au
roi Henri qu'il ne fit bien son devoir de combattre
vaillamment et hardiment et de reconforter et ad-
monester ses gens et d'aller au devant de ceux qui
branloient; etdisoit ainsi: «Seigneurs, je suis votre
roij vous m'avez fait roi de toute Castille et juré et
voué que pourmourir vous neme faudrez (abandon-
neriez): gardez pour Dieu votre serment et ce que
vous m'avez juré et promis et vous acquittez envers
moiet je me acquitterai envers vous; car jà plein pied
ne fuirai tant que je vous voie combattre. » Par ces
paroles et plusieurs autres pleines de confort remit
le roi Henry trois fois ce jour ses gens ensemble, et
il même de sa main se combattit si vaillamment que
on le doit bien honorer et recommander entre les
preux.
(i367) ^E ^^^ FROISSART. 4o5
CHAPITRE DLllI.
Ci dit des vâïllânts chevaliers qui fureitt eu la
bataille du priitce, et des paroles que le roi
Henry disoit a ses gebs.
JVlouLT fut cette bataille grande et périlleuse, et
moult y eut de gens morts, navrés, éteints et
mehaîgniés(maltraités). Si pôrtoient ces communau-
tés d'Espagne, à leur usage, fondes (frondes) dont
ils jetoient pierres j et ce greva au commencement
moult les Anglois; mais quand ce jet fut passé et
ils sentirent ces sa jettes (flèches), ils ne tinrent puis
nul conroy (ordre). Si y avoit-il en la bataille du roi
Henry grand'foison de bonnes gens d'armes, tant
d'Espagne ,d'Arragon, que de Portugal, qui s'acquit-
tèrent loyalement et moult yolontiers, et ne se décon-
firent mie sitôt , mais se combattirent très vaillam-
ment de lances, de guisarmes ^'^, d'archigàies (pi-
ques), d'épieux et d'épées. Et y avoit encore sur èle
(aile) en la bataille du roi Henry plusieurs géni-
teurs ^'^ montés sur chevaux tous armés qui te-
noient leurs batailles en vertu ; car quand elles
branloient ou se vouloient ouvrir par aucun côté,
ces géniteurs qui étaient sur èle (aile) les rebou-
(i) Ce mot signifie quëlqûefors une hache, quelquefois une lance ou
pique. J.D.
(i) Chevaliers armësà la légÀve. J. A.. B.
/
4o6 LES CHRONIQUES (1567)
toient avant et les resvigouroient (renforçoienl). Si
n'eurent raie les Anglois et les Gascons la |ournée
davantage , mais le comparèrent (payèrent) et
achetèrent moult grandement par bonne chevalerie
et par grand'prouesse et vaillance d^armes. Là, à
voir (vrai) dire, avec le prince étoit toute la fleur
de la chevalerie du monde et les meilleurs combat^
tants.
Uapetit en sus de la bataille du prince étoit le roi
James de Maiogres (Majorque) et sa route (troupe)
qui se combattoieut vaillamment et s^acquittoient
à leur loyal pouvoir. D^autre part étoit messire
Martin, de la Kai'o qui représentoit le roi de Na-
varre, et qui aussi eu faisoit bien sou devoir. Je ne
puis mie de tous les bous parler} maig de-lei^ (près)
le priuce et en sa bataille avoit plusiéiirs bous che-
valiers tant d'Angleterre que de Gascogne, tels que
monseigneur Richard de Pont-Chardon, messire
Thomas le Despenser, messire Thomas de HoUand,
messire Neel Lœuich (Loring), messire Hue et
messire Philippe de Courtenay,et inessire Jean Tri-
vet, messire Nicolas Bond, messire Thomas Trivet,
et plusieurs autres, tels que le sénéchal de Sain-
tong^, messire Baudoin de Franville, le sénéchal
de Bordeaux, le sénéchal de la Rochelle, le séné-
chal d'Agénois, la aéuéchalde Poitou, le sénéchal
d'Augoulemois, le sénéchal de Rouei^ue» le séné-
chal de Limousin, le sénéchal deBigorre, messire
Louis de Meleval, Messire Raympn de Mareuil,et
plusieurs autres. Et saclxez que nul ne se faîgnoit
(épargnoit) de bien combattre; et aussi ils trou-
(i367) DE JEAN FROISSART. 407
voient bien à qui, car Espagnols et Castillans étoient
près de cent mille têtes armées; si que la grand'quan-
tité du peuple les teuoit en vertu, et ne put être
qu'il n'en y eut de bien combattants et bien faisants
à leur pouvoir.
Là étoit le roi Dam Piètre moult écbaufîe, qui
durement desiroit à trouver etencontrer son frère
le bâtard Uenrj, et disoit: « Où est ce fils de pu-
tain, qui s'appelle roi de Castille ? »
Le roi Henry se combattoit autre part moult
vaillamment et tenoit ce qu'il pouvoit ses gens en
vertu, et leur disoit: <^ Bonnes gens, vous m'avez
fait roi et couronné roi; aidez-moi à défendre et
garder l'héritage dont vous m'avez hérité. » Telles
paroles et autres que ce jour il leur dit en firent
plusieurs hardis et vaillants , et demeurer sur les
champs, qui pour leur honneur ne daignoient fuir.
CHAPITRE DLIV.
Comment messire Bertran du Guesclin fut décon-
fit^ ET LUI et PLUSniURS AUTRES l'RIS
JLa bataille de la route (troupe) qui mieux fut
combattue et plus entièrement, ce fut celle de mes-
sire Bertrain du Guesclin, car là étoient droites
gens d'armes qui se combattoient et vendoientà
l«ur loyal pouvoir. £t là furent faites plusieurs
grands appertises d'armes. Et par spécial messii^e
4o8 LES CHRONIQUES (1567)
Jean Chandos y fut très bon chevalier et conseilla
et gouverna ce jour le duc de Lancastre en telle
manière, comme il fit jadis son frère le pvince de
Galles en la bataille de Poitiers. De quoi il fut moult
honoré et recommandé j ce fut bien raison; car un
vaillant homme et bon chevalier qui ainsi s'acquitte
envers ses seigneurs, on le doit bien recommander.
Et n'entendit ce jour oncques à prendre prisonnier
de sa main, fors à combattre et toudis (toujours)
aller avant Si furent pris de ses gens et dessous sa
bannière plusieurs bons chevaliers et écuyers de
France et d'Arragon, et par spécial, messire Ber-
tran du Guesclin et messire Arnoul d'Audeneham,
raessire le Bègue de Vilaines, et plus de soixante,
bons prisonniers. Finalement la bataille messire
Bertran du Guesclin fut déconfite, et furent tous
morts et pris ceux qui y étoient, tant de France
comme d'Arragon; et là fut mort messire le Bègue
de Villiers et pris le sire d'Antoing en Hainaut, le
sire de Brifeuil, raessire Gauvain de Bailleul, mes-
sire Jean de Berguettes, messire l'Allemand de Saint-
Venant et moult d'autres. Adonc s'en revinrent ces
bannières et ces pennons, la bannière du duc de
Lancastre, la bannière raessire Jean Chandos, et
la bannière des deux maréchaux et le pennon
Saint George sur la bataille du roi Henry, en
écriant à haute voix , Saint George , Guyenne !
Là furent les Espagnols et ceux de leur coté moult
fort reboutés. Là vit-on messire le captai de Buch
et le seigneur de Clisson bien combattre, et d'autre
part messire Ëustache d'Aubrecicourt , messire
i367) DE JEAN FROISSABT. 4o9
Hue de Cavrelée (Calverly), messirele soudich,
messire Jean d'Evreux et! les autres bons chevaliers.
Là étoit le prince ^en bon convenant (ordre) , qui se
montroit bien être un sire bon chevalier et requé-
roit et combattoit ses ennemis de grand' volonté.
D'autre part le roi Henry en tous états se acquitta
' très vaillamment; et recouvra et retourna ses gens
par trois fois; car 1res (dès) donc que le comte Dam
Tilles (Tello) et bien trois mille à cheval se parti-
rent, se commencèrent moult les autres à déconfire»
et s'en vouloient le plus partir et fuir j mais le dit
roi Henry leur étoit allé au devant, en disant :
« Beaux seigneurs , que faites-vous ? Pourquoi me
voulez-vous ainsi guerpir (quitter) et trahir 3^ qui
m'avez fait roi et mis la couronne au chef et l'héri-
tage de Castille en la main ? Retournez-vous, et là
m'^aider à calengier (disputer) et défendre, et demeu-
rer de-lez (près) moi; la journée par la grâce de Dieu
sera à nous. » Si que, par telles paroles et tels re-
conforts, il encouragea les plusieurs et fit combattre
longuement et là demeurer qu'ils n'osoient de honte
fuir, quand ils véoient (vojoient) leur roi et leur
seigneur devant eux; et moururent plus de mille et
cinq cents qui se fussent bien sauvés autrement, et
eussent pris le temps bien à point et à leur avan-
tage.
4io LES CHRONIQUES (1567)
CHAPITRE DLV.
I
CoMMEICT LES ESPAGNOLS s'eNFUIRENT, ET COMMENT
LE ROI Henry s'enfuit à sauveté; et comment la
CITÉ DE NajARA fut PRISE ET TOUTE COURUE ET
PILLÉE.
Ou^ND la bataille des maréchaux fut outrée et dé-
confite, et toutes les grosses batailles des Anglois
remises ensemble, les Espagnols ne purent ce faix
souffrirni porter, mais se commencèrent à fuir et eux
déconfire et retraire (retirer) moult effrayément et
sans arroy devers la cité deNajara etla grosse rivière
qui là court, ni pour chose que le roi Hearj leur
dît ni criât, ils ne voulurent mie retourner. Quand
le roi Henry vit la pestiUence et la déconfiture sur
ses gens et que point de recouvrer n^ avoit, si de-
manda son cheval et se monta appertement et se
bouta entre les fuyants, et ne prit mie le chemin de
la rivière ni de la cité deNajara, car pas ne s^y vou-
loit enclore, mais une autre voie, en éloignant tous
périls. De tant fut-il bien avisé; car assez sentoit et
coi^noissoit que si il étoit pris il seroit mort sans
mercy. Adonc montèi'ent Anglois et Gascons à che-
val et commencèrent à chasser et à enchâsser gens
Espagnols et Castillans qui s'enfuyoient tous décon-
fits |usques à la grosse rivière ^'^ et à l'entrée du pont
(1} L^Elbre.qui coule k pea de distance de Najara. J. D.
(i567) DE JEAN FROISSART. 4ii
de la cité de Najara. La eut grand* hideur (terreur)
et grand' effusion de sang et moult de gens occis
et noyésj car les plusieurs sailloient en Peau qui
étoit roide, noire et hideuse^ et aimoient les aucuns
plus cher à être noyés que ce qu'ils fussent occis d'é-
pée. En cette fuite et chasse avoit entre autres deux
vaillants hommes d'Espagne, chevaliers d'armes et
portants habits religieux, dont l'un s'appeloit le
grand prieur de Saint Jame (Saint Jacques) et l'au*
tre le grand maître de Caltrave (Calatrava).Ceux et
unepartie de leurs gens se trairent (rendirent), pour
être à sauveté, dedans la cité de Najara, et furent
de si près poursuis (poursuivis) que Anglois et Gas-
cons à leur dos conquirent le pont dessus dit. Et là
eut grand' occision , et entrèrent en la cité avec les
dessus dits qui s'étoient boutés en une forte maison
ouvrée et maçonnée de pierres^ mais tantôt fut con-
quise et les dessus dits chevaliers pris et moult de
leurs gens morts et toute la dite cité courue et pil-
lée, où pillards firent grandement leur profit 3 et
aussi firent-ils au logis du dit roi Henry et des Es-
pagnols, et moult y trouvèrent ceux qui première-
ment se traîrent (rendirent) de cette part, de vais-
selle d'argent et de joyaux j car le dit roi Henry et
ses gens étoient venus en très grand arroy j et
quand ce vint à la déconfiture, ils n'eurent mie loi-
sir de retourner cette part et de mettre à sauveté ce
que au matin laissé y avoient. Si fut cette déconfi-
ture moult grande et moult grosse; par spécial sur
le rivage il y eut moult de gens morts ; et disoient
adoucies aucuns, si comme je l'ouïs depuis recorder
4 121 LES amONIQUES (1367)
à ceux qui y furent, que on véoit l'eau dessous Pfa-
jara, rouge du sang des hommes et chevaux qui là
furent morts et occis. Cette bataille fut entre Na-
jara et Navarrete en Espagne^ en Pan dePIncarna-
tion Notre Seigneur i36G ^'\ le tiers jour du mois
d'avril et ce jour fut samedi
CHAPITRE DLVI.
Comment le prince envoya quatre chevaliers et
QUATRE hérauts POUR savoir LE NOMBRE DES MORTS.
Après la déconfiture de la bataille de Najara, qui
fut toute passée entre nonne et remontée (soir), le
prince de Galles fit tenir sa bannière sur un buisson
tout haut, sur une petite montagne, pour rallier ses
gens 3 et là se recueilloient et rassembloient tous ceux
qui de la chasse venoient Là vinrent le duc de Lan-
castre, messire Jean Chandos, le sire de Clisson, le
captai de Buch, le comte d'Armagnac, le sire de
Labreth (Albrel), et tous les barons j et levoient en
haut leurs bannières pour recueillir leurs gens; et
se rangeoient sur les champs à la mesure que ils
venoient. Là étoient aussi messire Jame, roi de
Maillogres (Majorque), sa bannière devant lui, où
ses gens se recueilloient^ et un petit plus en sus
(i) Pâques arrîta le 18 avril; ainsi la date qae Froissart assigne \ ta
bataille de Navarrette on Najara est exacte, Sfûrant sa manière àà
commencer l^annëe k cette fête. J. D«
(i567) DE JEAN FROISSART. 4i3
étoit messire Martin de la Rare, la bannière son sei-
gneur le roi de Navarre qu'il représentoit devant
lui, et aussi tous les comtes et barons, laquelle
chose étoit belle à regarder et considérer.
Adonc vint le roi Dam Piètre tout échauffe, qui
revenoit de la chasse, monté sur un coursier noir,
sa bannière armoyée de Castille devant luij et des-
cendit à terre sitôt qu'il aperçut la bannière du
prince, et se traist (rendit) cette part. Le dit prince,
quand il le vit venir, s'avança encontre lui pour
rhonorer. Là se voulut le roi Dam Piètre agenouiller
en remerciant le prince j mais le dit prince se hâta
moult de le prendre par la main et ne le voulut mie
consentir. Là dit le roi Dam Piètre: « Cher et beau
cousin, je vous dois moult de grâces et de louanges
donner pour la belle journée que j^ai huy eue, et
par vous. » Donc répondit le prince moult avisé-
ment: « Rendez-en grâces à Dieu et toutes louanges,
car la victoire vient de lui et non de moi. » Lors se
trairent (rendirent) ensemble les seigneurs du con-
seil du prince , et parlèrent d'autres besognes. Et
fut là tant le prince que toutes ses gens furent reve-
nus de la chasse, et qu'il eut ordonné quatre che-
valiers et quatre hérauts à aller par les champs pour
aviser quelles gens de pris, et quelle quantité y
étoient morts et demeurés j et aussi pour savoir la
vérité du roi Henry qu'ils appeloient entre eux le
bâtard, si il étoit mort ou non; car encore n'en sa-
voient-ils néant.
Après cette ordonnance, le prince et ses gens
s'avalèrent es logis du dit roi Henry et des Espa-
4 1 4 LES CHRONIQUES ( 1 5G7}
go ois. Si se espardirent (répartirent)^ par ordon-
nance tout partout et se logèrent bien et aisément;
car le dit logis étoit grand et étendu, et moult j
trouvèrent et largementde pourvéances (provisions)
dont ils avoient eu grand'souf&eté (disette). Si sou-
pèrent et se tinrent ce soir en grand revel (réjouis-
sance). Après souper revinrent les chevaliers et les
hérauts qui avoient cerchié (cherché) les camps et
visité les morts. Si rapportèrent par compte que
cinq cents et soixante hommes d'armes y étoient de-
meurés, Espagnols et François, mais point n'y étoit
trouvé le roi Henry, dequoi le roi Dam Piètre
n'étoit mie lie (joyeux); et entre ces hommes ils
n'avoient trouvé que quatre de leurs chevaliers
morts, dont les deux étoient Gascons, le tiers Alle-
mand, et le quart Anglois, messire Raoul de Fer-
ricres (Ferrers); et encore morts de communautés
(bourgeois) environ sept mille et cinq cents,, sans
ceux qui furent noyés, dont on ne peut savoir
compte; et de leurs archers environ vingt, et qua-
rante autres hommes. Si se tinrent là ce samedi au
soir tout aise; bien avoient de quoi; et trouvèrent
vins et viandes bien et plantureusement et s'y ra-
fraîchirent, et le dimanche toute jour qui fut Pâques
fleuries ^*l
(1) Froissarl se trompe: Pâques étant cette anoce le i8 arril, le di-
manche 4 de ce mois fut le jour de la Passion. J. D.
(i367) DE JEAN FROISSABT. 4^5
CHAPITRE DLXVII.
Comment le roi Dàm Piètre ^ a là requête du
PRIffCE, PARDONNA A CEUX DE CaSTILLE SES MÀUTA-
LENTS (mécontentements); ET ^DMMENT CEUX DE LA
CITÉ DE BURGUES SE RENDIRENT AU ROI Dam PieTRE.
JLe dimanclie au matin à heure de prime , quand
le prince fut levé et appareillé, si issit (sortit) hors
de son pavillon. Adonc vinrent devers lui le duc de
Lancastre son frère, le comte d'Armagnac, le sire
de Labreth (Albret), messire Jean Chandos, le cap-
tai de Buch, le sire de Pommiers, messire Guichard
d'Angle, le roi de Mayogres (Majorque) son com-
père, et grand'foison de barons et de chevaliers.
Assez tôt après vint devers le prince le roi Dam
Piètre de CastiUe, auquel le prince faisoit tout hon-
neur et révérence: si se avança de parler le roi Dam
Piètre et dit ainsi: « Cher et beau cousin, je vous
requiers et prie en amitié que vous me veuillez
délivrer les mauvais traîtres de mon pays, jnon
frère Sanse (Sanche) le bâtard et les autres^ si les
ferai décoler car moult bien l'ont desservi (mérité). »
Adonc s'avisa le prince et dit ainsi au roi Dam
Piètre qui cette requête avoit faite: « Sire roi, je
vous prie au nom d'amour et par Hgnage, que vous
me donnez et accordez un don. » Le roi Dam Piètre
qui nullement ne lui eut refusé, lui accorda et dit:
« Mon cousin , tout ce que j'ai est vôtre. » Lors dit
4i6 LES CHRONIQUES (1067)
le prince: « Sire roi, je vous prie que vous pardon-
nez à toutes vos gens, qui vous ont été rebelles, vos
mautalents (mécontentements): si ferez bien et cour-
toisie» et si en demeurerez plus en paix en votre dit
royaume; excepté Gommes Garilz (Carrillo^^ de
cettui vueil(veux)-je bien que vous fassiez votre vo-
lonté ^'\ » Le roi •Dam Piètre lui accorda cette re-
quête, mais ce fut moult enuis (avec peine), com-
bien qu'il ne lui osât escondire (refuser), tant se sen-
toit-il tenu à lui; et dit: « Beau cousin, je vous le
accorde bonnement. » Là furent mandés tous les
prisonniers d'Espagne, qui étoient en Post, par de-
vant le prince j et là les accorda le dit prince au roi
Dam Piètre leur seigneur, et baisa le comte Sanse
(Sanclie) son frère et lui pardonna son mautalent
(mécontentement), et ainsi tous les autres, parmi ce
que ils enconvenancèrent (promirent) et lui jurèrent
féauté, hommage et service à tenir bien et loyale-
ment à tous jours mais j et devinrent ses bommes; et
le reconnurent à roi et à seigneur.
Cette courtoisie avecques plusieurs autres leur
fit le prince, les quelles depuis ils reconnurent etdes-
servirent (méritèrent) assez petitement, si comme
vous orrez avant en Thistoire. Et aussi le dit prince
fit grand* courtoisie aux barons d'Espagne qui pri-
(i)Suivant D. Pero Lopez de Ayala,fils de cet Ayala qui fut fait
prisonnier k la bataille de Najara, le prince de Galles, avant de porter
(a guerre en Espagne, avoit stipulé avecD. Pèdre que le roi ne feroit
tuer aucun chevalier ni homme considérable de Castille, sans qu^LI eut
été jugé conformément aux lois établies. La seule exception concernoii
ceux qui av oient été condamnés précédemiment. J. A. B.
:i367) DE JEAN FROISSART. 417
sonniers éioient, car le roi Dam Piètre les eut voulu
tenir, en son air (courroux) il les eût tous fait mou-
rir sans merci. Là lui fut délivré messire Gommes
Garilz (Carrillo), du quel il n'eut pris nulle rançon,
tant fort le haïoit: si le fit décoler devant ses yeux
au dehors des logis.
Tantôt après messe et boire, le roi Dam Piètre
monta à cheval, et le comte Sanses (Sanche) son
frère et le maître de Calatrave ^'^ et tous ceux qui
ses hommes étoient devenus, et les deux maré-
chaux, messire Guichart d'Angle et messire Etienne
de Gonsenton(Cosington), et bien cinq cents hom-
mes d'armes^ et se partirent de l'ost du prince et
chevauchèrent devers Burgues(Burgos): si y vinrent
le lundi au matin. Ceux de la ville de Burgos, qui
informés étoîent de toute la besogne, comment elle
étoit allée et de la déconfiture du roi Henry, n^eu-
rent mie conseil ni volonté d'eux enclorre ni tenir
contre le roi Dam Piètre 3 mais vinrent plusieurs
riches hommes et les plus notables au dehors de
leur ville et lui présentèrent les clefs, et le reçurent
à seigneur et le menèrent, et toutes ses gens, en la
dite ville de Burgos, à grand' joie et solennité.
Ce dimanche tout le jour se tint le prince es logis
qu'il avoit trouvés et conquis, et le lundi après boire
il se délogea et toutes ses gens et vinrent ce jour lo-
ger à'Barbesque (Briviesca)^ et y furent jusques au
mercredi qu'ils s'en vinrent tous devant Burgos. Et
entra le dit prince en la ville en grand' révérence,
( I ) Il s'appeloil D. Martin Lope* de Cordoue. J. A. B.
FROISSART. l'. IV. 3 7
4i8 LES CHRONIQUES (iSÔ;)
et aussi le duc de Lancastie, le comte d^ Armagnac
et aucuns grands seigneurs; et leurs gens tinrent
leurs logis sur les champs au dehors de Burgos; car
tous ne pussent mie être logés en la ville aisément
et proprement. Le dit prince venoit tous les jours
aux champs en son logis, et là faisoit et rendoit ju-
gements d'armes et de toutes choses à ce apparte-
nantes, et y tint gage et champ de bataille, parquoi
on peut dire que toute Espagne fut un jour à lui et
en son obéissance.
CHAPITRE DLVIII.
COMMEHT LE PRINCE DIT AU ROI Dam PiÈtRE Qu'iL
PAYAT CErX QUI REMIS l'aVOIENT EN SON ROYAUME.
JLe prince de Galles et le roi Dam Piètre tinrent
leurs Pâques en la ville de Burgos, là oii ils séjour-^
nèrent environ trois semaines et plus. Et le jour de
Pâques vinrent ceuxd'Esturges(Astorga),deLéoD,
de Tollète (Tolède), de Cordouan, de Gallice, de
Séville, et de toutes les marches et limitations du
royaume de Castille, faire hommage au dit roi Dam
Piètre^ et le vint voir, et le dit prince, ce loyal che-
valier de Castille, Dam Ferrant de Castres, lequel
fut par eux fêté, honoré, et moult volontiers vu.
Quand le roi Dam Piètre eut là séjourné le terme
que je vous dis et plus, et qu'il eut vu et entendu
(i567) I^^ JEAN FROISSART. 419
que nuls n'étoient mie rebelles à lui , mais en sou
obéissance^ le prince de Galles, par l'information de
ses gens et pour faire ce qu'il appartenoit, lui dit:
« Sire roi, vous êtes, Dieu merci, sire et roi de
votre pays, et n'y sentons mais nul empêchement
ni nul rebelle que tous n'obéissent à vous^ et nous
séjournons ici à grands frais: si vous disons que vous
quérez (demandiez) argent pour payer ceux qui
vous ont remis en votre royaume, et nous tenez vos
convenances (promesses), ainsi que juré et scellé
l'avez:.si vous en saurons gré^ et tant plus briève-
ment la ferez, tant y aurez plus de profit; car vous
savez que gens d'armes veulent vivre et être payés
de leurs gages, où qu'il soit pris. »
A ces paroles répondit le roi Dam Piètre et dit :
i< Sire cousin, nous tiendrons et accomplirons à no-
tre loyal pouvoir ce que juré et scellé a vous j mais
quant à présent nous n'avons point d'argent: si
nous trairons (rendrons) en la marche de Se ville; là
en procurerons-nous tant que pour bien satisfaire
partout. Si vous tiendrez ci au Valdolif (Valladolid)
où il y a plus grasse marche, et nous retournerons
devers vous au plutôt que nous pourrons, et au plus
tard dedans la Pentecôte. »
Cette réponse fut plaisante au prince et à son con-
seil; et se partit assez brièvement le roi Dam Piètre
du dit prince, et chevauclfevers la cité de Séville, en
intention de procurer et avoir grand argent, ainsi
que enconvenancé (promis) l'avoit. E t le prince se vint
loger en la ville de ValdoUf (Valladolid) et tous les
seigneurs et ses gens s'épandirc^nt (dispersèrent) sur
a7*
4ao LES CHRONIQUES (iSôn)
le pays pour trouver et avoir vivres et pourvéances
pour eux et leurs chevaux plus largement; et y sé-
journèrent à (avec) peu de profit, car les compagnies
ne se pouvoient tenir de piller.
CHAPITRE DLIX.
Gomment le prince fut modlt honoré par tous
pays de la victoire d espagne ; et comment les
bourgeois de londres en firent grand^ solem-
NITÉ.
Or furent éparses ces nouvelles en France, en An-
gleterre, en Allemagne, et en tous pays, que le
prince de Galles et sa puissance avoient déconfit
par bataille le roi Henry, et pris, morts, chassés et
noyés, le jour que la bataille fut lez (près) Najara,
plus de cent mille hommes. Si en fut le dit prince
renommé et honoré de bonne chevalerie et de haute
emprise , en tous les lieux et marches que Ton
en oyoit parler, et par spécial en l'empire d'Alle-
magne et au royaume d'Angleterre. Et disoient
les Allemands, les Thiois , les Flamands, et les
Anglois que le prince de Galles étoit la fleur de
toute la chevalerie du monde et que un tel prince
étoit digne et bien taillé de gouverner tout le mon-
dé, quand par sa prouesse ilavoit eu trois si hautes
journées et si notables, la première à Crecy en
Ponthieu,la secondedix an^après à Poitiers, la lier-
(i567) DE JEAN FROISSART. 4^1
ce> aussi dix ans après en Espagne, devant Najara.
Si en firent en la cité de Londres en Angleterre les
bourgeois de la dite ville la solemniié pourla victoire
et le triomphe, ainsi que anciennement on faisoit
pour les rois qui avoient obtenu la place, et déconfit
leurs ennemis. Si furent en France regrettés et lamen-
tés les bous chevaliers du royaume qui avoient été
morts et pris à la journée, et par spécial messire
Bertyan du Guesclin et messire Amoul d'Audene-
ham. Si finirent-ils depuis moult courtoisement, et
furent les aucuns mis à finance: messire Bertran
du Guesclin ne le fut mie sitôt: car messire Jean
Ghandos qui étoit son maître ne le vouloit pas dé-
livrer, et aussi le dit messire Bertran ne le pressoit
pas plenté (beaucoup).
Or vous parlerons un petit du roi Henry, com-
ment il persévéra quand il se partit de la bataille,
et puis retournerons au prince et au roi Dam Piètre
de CastiUe.
■«^i^ VV% W^W% V%^V«/WX'W V'«>^>^'VW«>\'V^ w^x/v^xv^ w% wxxwVvx^
CHAPITRE DLX.
Comment le roi Henry laissa sa femme et ses es-
FANTS en la garde DU ROI d'ArRAGON, ET S EN VINT
EN France guerroyer la terre du prince.
Le roi Henry, si comme ci-dessus est dit se sauva
au mieux qu'il put , et éloigna ses ennemis, et em-
mena sa femme et ses enfants au plus hâtivement
^i'2 LES CHRONIQUES (i^e-j]
qu'il put en la cité de Valence en Arragon , là où le
dit roi d' Arragon se tenoit, qui étoit son compère
et son ami^ auquel il recorda toute son aventure
et pour kquelle le dit roi d'Arragon fut moult cour-
rouce ^'\
(i) Zurita, historien d^ Arragon, raconte difTëreniment la fiiite du
comte de Transtamare.«Ce prince, dit-il, étant arrivé h cheval lui troi-
i) sième au château d^IUuce en Arragon, Pierre de Lune qui en étoit
» seigneur le conduisit , incognito, et sans le faire passer h la cour
» d' Arragon , jusqu''h ce qu^il fut en sûreté en France au château de
» Pierre-Pcrtuse, Les archevêques de Sarragosse et de Tolède, qui
» ctoient à Burgos auprès de la princesse femme de Henry, la menè-
» rent avec ses enfants h Sarragosse où étoit le roi d^ Arragon, qui lui
» permit d^aller joindre son mari en France. «(ZuritarLiv. 9. Chap,68
et suiv. )
Ce récit est plus vraisemblable que celui de Froissart et se concilie
mieux <ivec la date des événements. La bataille de Najara se donna le
samedi trois avril: On ne sauroit douter que Henry, comme Froissart
va le dire, n^ ait eu une entrevue k Avignon avec Urbain V, qui en partit
pour Rome le 3o du même mois. Or il n^est guéres possible que dans
l'espace de vingt-six jours le prince fugitif ait traversé le royaume
d^ Arragon avec sa femme et ses enfants pour se rendre k Valence,
Tait traversé une seconde fois pour venir en France, se soit rendu au-
près du duc d^ Anjou k ^lontpellier et ait eu une audience du pape a
Avignon. Cette observation montre assez le peu de créance que méri-
tent les historiens de du Guescliu, qui ajoutent au récit de Froissart
plusieurs circonstances romanesques, telles que la confe'rence que le
prince Henry déguisé en pèlerin eutk Bordeaux avec du Guesdin qui
n'y arriva au plu 6t que vers le mois de juillet; et le voyage qu**!! fit
ensuite k Avignon, où il eut audience d'Urbain V, quoique le pontife en
*ût parti dès le 3o avril précédent. On peut consulter sur ce qui con-
cerne Henry de Transtamare, pendant son séjour en France après la
bataille de Najara, l'Ilist.de Languedoc, T. 4* P* 334 et suiv. et la note
37. P. 678 et suiv.
D. Pero Lopcz de Aya?a raconte que Henry, après être sorti de
Najara, prit le chemin de Soria et arriva près de Calatayud k Illueca
qui appartenoit k Juan Martinex de Luaa ; que Ik il eut une conférence
avec D. Pedro ùe Luna , depuis pape sous le nom de Beuoît XIII , qu'ils en
partirent ensemble pour Jaca, d'^où il se rendit liOrtev près du comta
(i567) DE JEAN FROISSART. 423.
Assez tôt après le roî Henry eut conseil qu'il pas-
seroit outre et iroit voir le duc d'Anjou qui pour le
temps se tenoit à Montpellier, et lui recorderoit
aussi ses meschances. Cil (cet) avis fut plaisant au
dit roi d'Arragon, et consentoit bien qu'il se partit,
pourtant (attendu) qu'il étoit ennemi au prince qui
lui étoit encore trop près voisin. Si se partit le dît
roi Henry du roi d'Arragon et laissa en la cité de
Valence sa femme et ses enfants , et exploita tant
par ses journées qu'il passa Narbonne, qui est la
première cité du royaume de France à celez (côté)
là, et puis Béziers et Loupian ^'^ et tout le pays et
vint à Montpellier. Là trouva-t-il le duc d'Anjou
qui moult l'aimoit et qui trop fort hayoit (haïssoit)
les Anglois, quoiqu'il ne leur fit point de guerre,
lequel duc, qui informé étoit de l'affaire du roi
Henry, le reçut et recueillit moult liement et le
reconforta de ce qu'il put. Et fut avecques lui une
espace de temps, et vint en Avignon voir le pape
Urbain V^"" qui se devoit partir et aller à Rome,
ainsi qu'il fit.
Depuis retourna le dit roi Henry à Montpellier
devers Ife duc d'Anjou et eurent traités ensemble ^'^
de Foix, qui le fît accompagner jusqu^k Toulotbe. De Toulouse Henry
se rendit a la Ville-neuve près Avignon, oii il eut uce conférence avec le
duc d^Ânjou. Urbain V ëloit alors k Avignon et quoi qu^iJ aimât beau-
coup Henry et qu^il eut conseillé au duc d"* Anjou de ^assister, ils n*eu-
rent cependant aucune entrevue ensemble , tant il redoutoit d^oSénser
le prince de Galles. ^. A. B.
(x) Petite ville prés Agde. J. A. B.
(q) Ces deux princes firent «lors une ligue tant crntre D. Pédie que
contre les Anglois. ( Hist. de Languedoc , ubi sup. P.. 334* ) *!* ^*
4a4 LES CHRONIQUES (1367)
et me fut adonc dit et recordé par ceux qui en cui-
doient (croy oient) bien aucune chose savoir, et de-
puis on a vu l'apparent , que le roi acheta ou em-
prunta au duc d'Anjou un châtel séant de-lez (près)
Toulouse, sur les frontières de la princauté (prin-
cipauté), lequel châtel on appelle Roquemore ^^\ Là
recueillit-il et assembla gens, Bretons et autres des
compagnies qui n'étoient point passées outre en
Espagne avec le prince; et furent à ce commence-
ment environ trois cents.
Ces nouvelles furent envoyées à madame la prin-
cesse qui se tenoit à Bordeaux ,que le roi Heury pour-
chassoit confort et aide de tous cotés pour faire guerre
à la princauté (principauté) et duché d'Aquitaine;
si en fut toute ébahie, et pourtant (attendu) qu'il
se tenoit sur le royaume de France, elle en escripsi
(écrivit) et envoya grands messages par devers le roi
de France,, en lui suppliant moult , chèrement qu'il
ne voulut mie consentir que le bâtard d'Espagne lui
fit guerre et eut son recours et son ressort en France;
car trop grands maux en pourroient naître et venir.
Le roi de France descendit légèrement à la prière
de la princesse, et envoya messages hâtivement
devers le bâtard Henry, qui se tenoit au châtel de
Roquemore sur les frontières de Montauban , et qui
(i) D. Vftissette pense avec beaucoup de fondement que es chàteait
«it celui de Pierre-Pertuse situe k l^extrémitë du diocèse de Karboxine
vers k Roussillon, où Henry s^ëtoit arrêté en Tenant d^Ëspagne, et où
il établit sa demeure, après avoir vendu au roi, au mois de juin de celte-
année» pour la somme de vingt sept mille francs d^or, son comté de
Cesscoon situé dans Jes diocèses de iSaiot Pons et de Béader». ( Jffist.
de LauguedoCf ubi sup, } J . D.
(i367) DE JEAN FROISSART. 4^5
commençoit jà à guerroyer le pays d'Aquitaine et
la terre du prince, en lui mandant et commandant
que lui étant ni séjournant sur son royaume, il ne
fit point de guerre en la terre de son cher neveu le
prince de Galles et d'Aquitaine. Et encore pour
donner plus grand exemple à ses gens que point ne
s'aherdissent (liguassent) avec le bâtard Henry, il
fit le jeune comte d'Auxerre aller tenir prison au
châtel du louvre, pourtant (attendu) qu'il étoit en
grands traités devers le roi Henry et y devoit aller à
(avec) grand nombre dépens d'armes, ce disoit-on:
pour ce lui fit le roi briser son propos.
Au mandement du roi de France obéit le roi
Henry ; ce fut bien raison : mais pour ce ne laissa-tr
il mie à faire son emprise, et se partit de Roque-
more atout (avec) bien quatre cents Bretons. Si
étoient alliés et ahers (ligués) avec lui ces cheva-
liers et écuyers Bretons qui ci s'ensuivent: messire
Arnoul de Limosin ^'\ .messire GejBTroy Ricon, mes-
sire Yons de Lakonet, Sevestre Budes, Aliot de
Calay, Alain de Saint Pol. Et vinrent ces gens
d'armes, Bretons et autres, chevauchant roidement
parmi les montagnes, et entrèrent en Bigorre en la
princauté (principauté), et prirent de nuit et écheU
lèrent une ville que on appelle Bagnères^ si la fortin
fièrent et réparèrent bien et fort, et puis chevauchè-
rent en la terre du prince et là commencèrent à
courir, et y portèrent grand dommage. Mais la
( i) Son nom ^toit Ârnauld Soller. Il obtint plus tard d^assez vastes
possessions en Espagne et s*alKa avec la puissante famille des Veiasco-
•u donnant sa fille à J. de Veiasco. J. A. £'.
4^6 IJES CHROÎîIQUES (1367:
princesse y envoya au devant messire James d'Au-
deley,quiétoit demeuré en Aquitaine tout souverain
et gouverneur pour garder le pays. Nonobstant ce,
si y firent le roi Henry et les Bretons moult de
dommages; car toujours leur croissoient gens. Or
retournerons au prince de Galles et à ses gens, qui
se tenoient au Valdolif (Valladolid) et là environ,
en attendant la revenue du roi Dam Piètre, car point
ne revenoit ainsi que au prince avoit proniis.
■W^V%%"WWWWN VWWW»>% %^ VV>^
CHAPITRE DLXI.
I
CoMMEIiT L£ PRINCE ENVOYA DEUX DE SES CHEVALIEKS
PAR DEVERS LE ROI DaM PiÈTRE POUR SAVOIR POUR-
QUOI IL NE LUI TENOIT bOW CONVENANT (prOATE.iSë);
ET QUELLE CHOSE IL LEUR RÉPONDIT.
OuAND le prince de Galles eut séjourne au Val-
dolif (Valladolid) jusques à la Saint Jean-fiaptiste
en été et encore outre, en attendant le roi Dam
Piètre qui point ne revenoit, ni de lui nulles cer-
taines nouvelles il n'oyoit, si fut moult melenco-
lieux (fâché) et mit son conseil ensemble pour
savoir quelle chose étoit bonne à faire, si fîitle
prince conseillé que il envoyât deux ou trois de ses
chevaliers devers le dit roi pour lui remontrer ces
besognes et lui demander pourquoi il ne tenoit son
convenant (promesse)et son jour, ainsi que ordonné
étoit. Si furent prêts d'allei* devers le roi Dam Pie*
(i567) DE JEAN FROISSART. 4^7
tre dessus dit, messireNeel Lornich (Loring), mes-
sir^ Richard de Pontchardon , et messire Thomas
Balastre (Banaster). Si exploitèrent tant les cheva-
liers du prince et chevauchèrent par leurs journées
qu'ils vinrent en la cité de Séville, là où le roi Dam
Piètre se tenoit, qui les reçut par semblant assez
liement Ces chevaliers firent leur message bien et à
point, ainsi que enchargé leur étoit de par leur
seigneur le prince. Le roi Dam Piètre répondit à ces
paroles en lui excusant et dit: « Certes, seigneurs,
il nous déplaît grandement de ce que nous ne pou-
vons tenir ce que enconvenancé (promis) avons
à notre cousin le prince. Sifavons-nous par plusieurs
fois remontré et fait remontrer à nos gens es mar^
ches par deçajmais nos gens s'excusent etdisent ainsi
que ils ne peuvent faire point d'argent ni ne feront
tant que ces compagnies soient sur le pays; et jà ils
ont rué jus (à terre) trois ou quatre de nos trésoriers
qui portoient finances devers notre cousin le princes
Si lui direz de par nous que nous lui prions qu'il
se veuille retraire (retirer) et mettre hors de notre
royaume ces maudites gens des compagnies, et nous
laisse par deçà aucun de ses chevaliers auxquels,
au nom de lui, nous délivrerons et payerons Far-
gent tel qu'il le demande, et où nous sommes tenus
et obligés. » Ce fut toute la finale réponse que les
chevaliers du prince en purent avoir; si se partirent
du roi Dam Piètre et retournèrent arrière devers le
Prince au Valdolif (Valladolid). Si lui contèrent ,>,
et à son conseil, tout ce que ouï et trouvé a voient:
de laquelle réponse le prince fut plus melencQlieux:
\
4a8 LES CHRONIQUES (1367)
(fâché) que devant, et vit bien que le roi Dam Piè-
tre lui failloit de convenance (promesse), et yarioit
de raison à faire. En ce séjour que le prince fit au
Valdolif (Valladolid) où il fut plus de quatre mois,
tout Tété en suivant accoucha tout coi au lit malade
le roi de May ogres (Majorque), dont le prince fiit
moult courroucé : aussi furent là mis à finances mes-
sire Amoul d' Audeneham , messire le Bègue de Yil-
laines et plusieurs autres chevaliers de France et
de Bretagne qui avoient été pris à la besogne de
Najara , et échangés pour messire Thomas de Felton,
et pour messire Richard Tanton ^'\ et pour messire
Hugues de Hastings et les autres : mais encore de-
meura au danger (pouvoir) du prince messire Ber-
tran du Guesclinyni point ne fut rançonné sitôt qae
les autres; caries Angloiset le conseil du prince
disoient ainsi que si il étoit délivré ,il feroit de rechef
plus forte guerre que devant avec le bâtard Henry,-
duquel le prince étoit informé queil étoit en Bigorre,
et avoit pris la ville de Bagnères et guerroyoit et
harioit (harassoit) durement son pays; et pour la-
quelle chose la délivrance de messire Bertran du
Guesclin ne fut mie si belle ni si hâtive j et tout ce
lui convenoit porter.
(i) Johues dit Causton, J. A. B.
(i367) DE JEAN FROISSART. 4^9
CHAPITRE DLXII.
Comment le prince de Galles se partit d'Espagne,
ET COMMENT LE ROI d'ÂrRAGON ET LE ROI DE Na-^
VARRE LUI OCTROYÈRENT PASSAGE PAR LEUR PATS.
Ou AND le prince de Galles ouït les excusa tiens du
roi Dam Piètre, si fut plus pensif que devant et en
demanda à avoir conseil. Ses gens qui moult dési-
roientà retourner, car ils portoientà grand meschef
la chaleur et Pair d'Espagne, et mêmement le
prince en étoit tout pesant et maladieux ^'^ lui con-
seillèrent qu'il retournât, et que si le roi Dam Kè-
tre l'avoit défailli, il faisoit son blâme et sa des-
honneur. Adonc fut ordonné et annoncé partout à
eux remettre au retour. Quand ce vint sur le mou-
voir et le départir, le prince envoya devers le roi
de Mayogres (Majorque) à son hôtel messire Hue
de Courtenay et messire Jean Chandos, en lui re-
montrant comment ilvouloit partir d'Espagne, si
eut sur ce avis; car trop ennuis (avec peine) le lair^-
roit (laisseroit) derrière, au cas qu'il s'en voudroit
(i) S*i] faut en croire Knygliton, Col. ^2629, la mortaJité fut si grande
parmi les Anglois quUl en échappa k peine la cinquième partie. Wal-
singbam se contente de dire quHI en mourut un grand nombre de la
dyssenterie et d^ autres maladies; k quoi il ajoute qu^on dîsoit alors
que le prince de Galles avoit été empoisonné. Eduardus per idem tem-
pus, ut dicebalur,intoxieatus [fuit ; à tjuo quidem tcmpore usque ad
finemvitœ suœ nunquàm gavisus est eorporis stmitate, ( Walsingham,
P. 117.) J.D.
43o LES CHRONIQUES (1367;
retourner. Le roi de May ogres (Majorque) répon-
dit aux dessus dits chevaliers et dit: « Grands
mercis à monseigneur le prince notre cher compère,
mais tant que à présent je ne pourrois souffrir le
chevaucher ni porter en litière ^ si me convient
ci demeurer et séjourner jusques au plaisir de
Dieu, p
Adonc parlèrent les chevaliers encore et lui de-
mandèrent: « Monseigneur voulez-vous, que mon-
seigneur le prince vous laisse une quantité de gens
d'armes pour vous garder et reconduire quand
vous serez au point de chevaucher? » Il répondit
nennil, et qu'il ne savoit mie quel long séjour il fe-
roit. Lors prirent congé les deux barons du roi de
Maj^ogres (Majorque) et retournèrent devers leur
seigneur le prince, auquel ils recordèrent tout ce
que ils avoi en t exploité, et les réponses du roi de
May ogres (Majorque). Le prince répondit et
dit: (c A la bonne heure. »
Donc se partit le prince et toutes ses gens et se
mit à retourner devers une bonne cité qu'on dit
Madrigar ^'^ et là s'arrêta et puis s'en vint loger au
val de Forie^'^ 3ur le département d'Espagne, de Na-
varre et d'Arragon. Là séjourna le dit prince plus
d'un mois, et toutes ses gens; Car aucuns passages
lui étoient clos sur les marches d'Arragon; et disoit-
on communément en l'ost (armée) que le roi de Na-
(i) Probablement Madrigal petite ville de la vieille Cas tille près de
Mcdina-del-Canipo. J. D.
(a) Vraisemblablement iS'o/Ziz ville de la même province presaiiek
ia source du Ducj^o. J P.
(j367) de JEAN FROISSART. 43 1
varre, <jui nouvellemeut étoit retourné de sa
prison, s'étoit conïposé au bâtard d'Espagne et au
roi d'Arragon, et devoit empêcher de tout son pou-
voir le passage et le retour du dit prince et de ses
gensj mais il n'en fut rien, si comme il apparut de-
puis. Nonpourquant (néanmoins) les Anglois, les
Gascons et les compagnies en faisoient doute, pour-
tant (attendu) qu^il étoit en son pays et ne venoit
point devers le prince. En ce séjour faisant, le prince
envoya les plus spéciaux de son conseil sur un cer-
tain pas entre Espagne et Arragon, là où le conseil
du dit roi d'Arragon fut aussi et là eurent grands
parlements ensemble et par plusieurs journées.
Finalement, traités et consaux (conseils) se por-
tèrent tellement que le roi d'Arragon dut ouvrir
son pays pour laisser retourner paisiblement les
gens du prince^ et aussi ils dévoient passer sans
molester ni violence faire à nul du pays 3 et payer
courtoisement fout ce qu'ils prendroient ^'\ Adonc
vinrent le roi de Navarre et messire Martin de la
Rare contre le prince, quand ilssçurentquele traité
se portoit ainsi entre le prince et le roi d'Arragon,
et lui firent toute l'honneur et révérence qu'ils pu-
rent, et lui offrirent doucement passage pour lui et
pour son frère le duc de Lancastre, et plusieurs
(i)Par ce traité qui fut conclu k Tara7oiie sur les frontières de la
vieille Casti Ile, le prince obtint noa-seuIcmentJa liberté du passage
pour ses troupes ; i] réussit de plus k détacher le roi d^Arragon de Pal-
liance du comte de Transtamare et k le faire entrer dans cel'edeD.
P^dre. Ce traité fut suivi immédiatement d^une trêve entre la Castille
et TArragon. ( Ferreras, P. Sgi. ) J. D.
43 a LES CHRONIQUES (1367)
barons et chevaliers d'Angleterre et de Gascogne;
mais il vouloit bien que les compagnies prissent un
autre chemin que parmi Navarre. Le prince et les
seigneurs qui voyoient leur chemin et leur adresse
(direction) plus propice parmi Navarre que sur les
marches d'Arragon ne voulurent mie renoncer à
cette courtoisie ^'\ mais en remercièrent grandement
le roi et son conseil. Ainsi se départirent ces geos
d'armes et Post du prince, et se mirent au retour et
passèrent au plus courtoisement qu^ils purent
Si passa le dit prince parmi le royaume de Na-
varre et le reconvoyèrent (accompagnèrent) le dit
roi de Navarre et messire Martin de la Rare jusques
au pas de Roncevaux. Et 'tant exploita adonc le dit
prince qu'il vint en la cité de Bayonne où il fut reçu
à grand'joie et là se rafraîchit et reposa quatre jours,
et puis s'en partit et vint à Bordeaux où on le reçut
à grand'solemnité. Et vint madame la princesse
contre lui qui faisoit porter Edouard son ains-né
(i) Il est clair par cette phrase que le prince de Galles accepta
r offre du roi de NaTarre pour lui, pour son frère, et les principaux
chevaliers de sa suite, et consentit k ce que le gros de Tarmée passât
par PArragonet ne traversât point la Navarre. Cependant Sauvage,
sans égard pour cette phrase quHl laisse subsister, et contre Tautorité
de tobs les manuscrits, ainsi que des éditions antérieures k Ja sienne,
fait dire k Froissart le contraire de ce qu^il dit en efiet Voici comment
il arrange ce texte. « Mémement le prince pratiqua si bien avec lui
» ( le roi de Navarre ) que il obtint semblablement passage pour les
» compagnies et pour tous ceux de son ost; assurant et jurant pour
» eux au dit roi qu^ils passeront tout paisiblement et si bien pavant
» qu'ail s^en contenteroit. Ainsi partirent le prince et ses gens d^armes
M hors du royaume de Caslille et se mirent au retour et passèrent au
» plus courtoisement qu'ils purent parmi le royaume de Navarre, etc.
» etc. » J. D.
Ci 567) ^E •'EAN FROISSART. 433
(aîné) fils qui p^uvoit avoir d'âge à ce jour environ
trois ans. Ainsi se départirent ces gens d'armes les
uns des autres; et se relrairent (retirèrent) les ba-
rons et les seigneurs de Gascogne en leurs maisons,
c'est à savoir barons et chevaliers, et tous les séné-
chaux en leurs sénéchaussées, et les compagnies
ainsi qu'ils revenoient et passoient, en la princauté,
en attendant argent et paiement; car le prince étoit
grandement tenu à eux. K Si les vouloit, ce disoitj
tous satisfaire à son pouvoir et payer, où que ar-
gent fût pris ni à quel meschef. Jasoit ce que (quoi*
que) le roi Dam Piètre ne lui eût point tenu ses
convenances (promesses), si ne le dévoient mie, ce
disoit le prince, comparer (payer) ceux qui servi
l'avoient. ;>
Sitôt que le roi Henry qui se tenoit en la garni-
son de Bagnères enBigorre,et étoit tenu tout le
temps, entendit que le prince étoit revenu d'Espa-
gne en la princauté, il se partit de là à (avec) ce
qu'il avoit de gens d'armes, Bretons et compagnies,
et entra en Arragon, et vint devers le roi d'Arra-
gon qui moult l'aimoit et qui liement le reçut. Là
se tint tout Thiver avec lui et eurent de rechef nou-
velles alliances entre lui et le roi d' Arragon pour
guerroyer le roi Dam Piètre ^'^. Et couroient jà
. (i) Il est bien singulier que Froissart, qui raconte arec beaucoup
dVxactitude tous les événements delà guerre d^ Espagne, ait ignoré ie
traité d'alliance conclu k Tarazone entre D. Pèdre et le roi d^ Arragon ,-
particularité dont il étoit très k portée d''étre instruit par ses relations
\à la cour du prince de Galles. Le roi d' Arragon, loin défavoriser
rentrée du comte de Transtamare en Castille, lui fit dire par le gou<a
FROISSART. T. IV. 28
434 LES CHRONIQUES (1367}
les routes (troupes) des Bretons qui étoient ahers (li-
gués) avec lui, desquels étoient capitaines messire
Arnoulde Limosin, messire Geffroy Ricon, messire
Yons de Lakonet, sur le pays d^Ëspagne, et y fai-
soient guerre pour le dit roi Henry. Or parlerons-
nous de la délivrairte messire Bertran du Guesclin.
^>v%^/v%%iv%i
CHAPITRE DLXIIL
COAIMEJNT MESSIRE BeRTRAN DU GuESCLIIT FUT MIS A
RANÇON*, ET COMMENT MESSIRE LyON d' ANGLETERRE
FUT MARIÉ A LA FILLE AU SIRE DE MlLAN.
Après que le prince de Galles fut retourné en
Aquitaine, et son frère le duc de Lancastre en An-
gleterre, et aussi tous les barons sur leurs lieux, de-
meura encore prisonnier messire Bertran du Gues-
clin au priQce et à messire Jean Chandos^ et ne
pouvoit venir à rançon ni à finance, dont moult
déplaisoit au roi Henry, si amender le put Or en
avint ainsi, si comme je fus adonc et depuis in-
verneur du Roussiilon de ne point passer sur ses terres. Henry malgré
cette opposition traversa les Pyrénées au mois de septembre et s'a-
vança jusqa'*à Huesca. Le roi d'Arragon en étant informé fit partir de
Sarragosse un corps considérable de troupes pour lui disputer le pas^
sage ; mais ces troupes qui servoient h regret contre lui le laissèrent
sortir d'Huesca sans Pinquiéler: il dirigea sa marche par la ISararre
et s'étant rendu sur les bords deFÈbre, il passa cette rivière h Asagna
cl entra en la ville. ( Ferreras, ubi sup, P. 896 et suiv. ) J. D.
(i367) DE JEAN FROISSART. 435
formé , que un jour le prince de Galles étoit en
gogues (gaieté), si vit devant lui ester (debout)
messire Bertran du Guesclin, si Fappela et lui de-
manda comment il lui étoit: « Monseigneur, répon-
dit messire Bertran, il ne me fut. Dieu merci, onc-
ques mais mieux, et c'est droit qu'il me soit bien,
car je suis le plus honoré chevalier du monde ^
quoique je demeure en vos prisons, et vous saurez
comment et pourquoi. On dit parmi le royaume de
France et ailleurs que vous me doutez (craignez)
tant et ressoignez (redoutez), que vous ne m'osez
mettre hors de votre prison. » Le prince entendit
cette parole et cuida (crut) bien que messire Ber-
tran le dit à bon sens^ car voirement (vraiment) ses
consaux (conseillers) ne vouloient nullement qu^il
eût encore sa délivrance, jusques adonc que le roi
Dam Piètre auroit payé le prince en tout ce qu'il
étoit tenu envers lui et ses gens. Si répondit: «Voire,
messire Bertran, pensez-vous doncques que pour
votre chevalerie nous vous retenons. Par Saint Geor-
ge, nennil. Et beau sire, payez cent mille francs
et vous serez délivré ^'\ » Messire Bertran qui
(i) La Chronique d^Ayala raconté autrement la rançon de du
Gucsclin et son récit paroit plus conforme encore au caractère des
deux cliarapious. En voici un abrégé succinct:
<( D. Bertrand ayant fait demander au prince de Galles de le recevoir
à rançon, celui-ci, après avoir consulté son conseil, lui fit répondre
qu^onavoit jugé convenable de ne pas le laisser libre tant que dureroient
les guerres entre la France et T Angleterre. Bertrand fît dire au prince
quHl regardoit une telle exception comme un grand honneur, puisque
le prince déciaroit par Ik qu^il redoutoit plus que toute autre chose
les coups de sa lance. Le prince un peu piqué lui envoya dire qu'il »
28*
436 r.ES CHRONIQUES (1367)
desiroît sa délivrance et à ouïr sur quelle fin il
pouvoit partir, hapa ce mot et dit: « Monseigneur,
à Dieu le veut,jen^en paierai jà moins. Et tantôt
que le prince l'ouït ainsi parler, il se repentit, et dit-
on que ceux de son conseil lui allèrent au devant
et lui dirent: « Monseigneur , vous avez trop mal-
fait quand si légèrement l'avez rançonné. » Et voul-
sissent (eussent voulu) bien lors les gens du prince
qu'il se fut repenti et eut brisé cette convenance
(promesse) 5 mais le prince qui fut sage et loyal che-
valier en répondit bien et à point et dit: « Puisque
accordé lui avons, nous lui tiendrons, ni jà n'en
irons arrière: blâme et vergogne nous seroit, si re-
proché nous étoit que nous ne le voulussions met-
tre à finance, quand il se veut mettre si grossement
que payer cent mille francs. Depuis cette ordonnance
fut soigneux et diligent de querre (chercher) finance
et de prier ses amis j et exploita si bien que par
l'aide qu'il eut du roi de France et du duc d'An-
jou qui moult l'aimoit, il paya en moins d'un
le redoutoitsi peu que contre Pavis de son conseil il accepteroit sa
rauçou ; qu'il n''eût qu'a la fixer lui-même et que quelque léger prix
que du Guesclin mit k sa personne, il P accepter oit. Du Guesclin ré-
pondit k cet acte de fierté par un autre, et quoi qu il ne possédât rien
dans son pays, il déclara qu'il fixoit sa rançon k cent nulle francs,
somme exorbitante pour cette époque et qui étonna le prince lui-
même. Ses amis de Bretagne se réunirent pour payer cette somme,
mais Charles V appréciant l'importance de du Guesclin remboursa les
cent mille francs et fît donner de plus trente mille francs a du Guesc'in
pour s'équiper. La générosité de Charles V ne parolt presque pas moius
digne d'admiration k Ayala que la fierté de du Guesclin et du prince
de Galles. A cette époque, la vertu par excellence de» princes étoit,
luivantles courtisans, la largesse dont ils profitoient J. A. B.
Ci 567) I^E JEAN FROISSART. 437
mois les cent mille francs ^'^ et s'envint servir le duc
d'Anjou ^*^ à (avec) bien deux mille combattants, en
Provence où le dit duc étoit à siège devant la ville
de Tarascon, qui se tenoit pour la reine de Na-
ples.
En ce temps fut traité le mariage de monseigneur
Lion, fils au roi d'Angleterre, duc de Clarence et
comte d'Ulnestre (Ulster), à la fille monseigneur
Galéas seigneur de Milan, laquelle jeune dame
étoit nièce à monseigneur le comte de Savoie et fille
de madame Blancbe sa sœur^ et se porta si bien
le traité et conseil entre les parties que le mariage
fut accordé. Et vint le dit duc de Clarence, accom-
pagné grandement de chevaliers et d'écuyers d'An-
gleterre, en France où le roi et le duc de Bourgo-
gne, le duc de Bourbon et le sire de Coucy le re-
cueillirent grandement et liement en France et à
Paris ^^^; et passa le susdit duc parmi le royaume de
(i) IJ trouva une partie de cette somme en Bretagne où il alla aus-
sitôt après qu'il fut mis en. jiberté. Il se rendit ensuite auprès du roi
qui lui prêta trente mille doubles d Espagne que duGuescIin s^obligea
de lui rembourser par acte du 27 décembre de cette année 1867. Du
Guesdin prend dans cette obligation la qualité de ducde Transtamarc
et prince de LongueviJle. ( Du Tillct, Recueil des Traités, P. 289.
Hist. de Bret, T. i. P. 3a6 et suiv. ) J. D.
(a) Du Guesclin après avoir payé sa rançon se rendit k Montpellier
le 7 février i368 avec le maréchal d'Audeneham, et ils accompagnè-
rent le duc d^Anjou au siège de Tarascon que ce prince investit le 4
mars. Les événements de ce siège sont peu connus; car on ne sauroiu
compter sur le récit romanesque des auteurs de la vie de du Guesclin.
( Voyez Hist, de Languedoc , ubi sup, P. 335 et 336. ) J. D.
(3) Le duc de Clai'ence arriva k Paris le dimanche de Quasimodo
16 avril de cette année 1 368. ( Chron. de Fr. T. 3. Ghap. zi. ) Remar-
<{uoA& en passant qu'on lit dans les Chroniques le sixième Jour d'avril:
438 LES CHRONIQUES (i368}
France; et vint en Savoie, où le gentil comte de Sa-
voie le reçut très honorablement à Chambérjr , et fut
là deux jours en très grand revel (réjouissance) de
danses, de caroUes et de tous ébatements. Au tiers
jour il partit , et le conduisit le comte de Savoie
juscjues à Milan; et là épousa-t-il sa nièce, la fille à
monseigneur Galéas, le lundi après la Trinité, Pan
i368.
Or retournerons-nous aux besognes de France.
CHAPITRE DLXIV.
Comment les compagnies se partirent de la princi-
pauté ET entrèrent au ROYAUME DE FrANGE ; ET
COMMENT LE SIRE DE LabRETH (AlBREt) FUT MA-
RIÉ A MADAME IsABELLE DE BoURBON.
V ous avez bien ci-dessus ouï recorder du voyage
que le prince de Galles fit en Espagne, et comment
il se partit mal content du roi Dam Piètre, et re-
tourna arrière en Aquitaine. Quand il fut revenu,
toutes manières de gens le suivirent, tant pour ce
qu'ils ne vouloient mie demeurer en Espagne, que
pour être payés de leurs gages, ainsi que au partir
enconvenancé (promis) l'avoit. Si que quand ils
furent tous retournés , le prince n'eut mie tous ses
c^est vraisemblablement une faute dHmpression; car Pâques ayant ^lé
cette amiée le 9 avril, le dimanche <le Quasimodo fut le 16. J. D.
(i368) DE JEAN FROISSART. 4^9
paiements si appareillés qu'il voiilsist (eut voiiln)^
car le voyage d'Espagne l'avoit si miné et effondré
d'argent que merveille seroit à penser. Or séjournè-
rent ces gens de compagnies sur son pays d'Aqui-
taine, qui ne se pouv oient tondis (toujours) tenir
de mal faire, et étoient bien six mille combattants.
Si leur fit dire le prince et prier qu'ils voulussent
issir (sortir) de son pays, et aller ailleurs pour chas-
ser et vivre, car il ne les y vouloit plus soutenir. Les
capitaines des compagnies, qui étoient tous ou An-
glois ou Gascons, tels que messire Robert Briquet,
Jean Cresuelle (Tresnelle), messire Robert Ceni
(Cheney), messire GaillartVigier, le bourg (bâtard)
de Breteuil, le bourg Camus, le bourg de TEsparre,
Naudon de Bagerant,Bernard de la Salle, Hortingo
etLamit, et plusieurs autres, ne vouloient mie cour-
roucer le prince, mais vuidèrent de la princauté du
plus tôt qu'ils purent, et entrèrent en France qu'ils
appeloient leur chambre^ et passèrent la grosse
rivière de Loire ^*^ et s'en vinrent en Champa-
gne et puis en l'archevêché de Rheims, en l'évêché
de Noyon et de Soissons. Et tondis (toujours) leur
croissoient gens, et étoient si confortés de leurs be-
sognes qu'ils eussent volontiers, à ce qu'ils mon-
troient, combattu les François si ils eussent voulu.
Et pour eux aventurer , ils cerchèrent (cherchèrent)
en ce temps tout le royaume de France, et y firent
(i) Les compagnies passèrent la Loire k Centrée de février^ suivant
la Chronique de France: Je s ravages qu^elles firent en France durant
le cours de cette année y sont racontés beaucoup plus au Long que
dans Froissart» ( Voyez le Chap. i o. ) J. D»
44o LES CHRONIQUES (i368)
moult de maux et de tribulations et de vilains faits.
Et en venoient les plaintes tous les jours au roi de
France et à son conseil, et si n'y pouvoient mettre
remède; car on ne s'osoit aventurer pour eux com-
battre. Et disoient bien ceux qui pris étoient; car
tondis (toujours) on les poursuivoit et les côtojoit à
(avec) gens d'armes, si ne se pouvoient mie si bien
garder qu'il n'en y eût des attrapés, que le prince
, de Galles les envoyoit là. Donc le royaume étoit tout
émerveillé, pourquoi couvertement le prince les
faisoit guerroyer; et moult diversement en parloient
sur sa partie.
Si manda adonc le roi de France le sire de Clis-
son et en fit un grand capitaine contre ces compa-
gnons, pourtant (attendu) qu'il étoit bon compagnon
et hardi; et s'énamoura le roi de France grandement
de lui.
En ce temps fut le mariage fait du seigneur de
Labreth (Albret) et de madame Ysabel de Bour-
bon ^'\ sœur au duc Louis de Bourbon et à la reine
de France et à madame Bonne comtesse de Savoie :
duquel mariage le prince de Galles ne fut néant ré-
joui, mais eut eu plus cher que le seigneur de La*
breth (Albret) se fut marié ailleurs ^*\
(i) Cette princesse se nommoii Marguerite', elle éponsa Armand
A mairie d'Albret, grand chambellan de France, par contrat passé
le 4 »nai de celte année, ( Histoire gén, de la mais^ de France, T, i.
p.3oo,) J.r>,
(a) Quelques manuscrits et les imprimés ajoutent: « Et en parla
» moult grossement sur lui et sur sa partie et moult ruden^ents mais
M les plus grands de son conseil, chevaliers et écuyers Texcasèrent an
» mieux qu'ils purent, disant qqe chacun s"*avanoeaumicïpt qpiUI pc«|
'(i568) DE JEAN FROISSART. 44 1
k<VW^V^V
CHAPITRE DLXV.
COMMEWT LES SEIGNEURS DE GaSCOGNE SE VINRENT
PLAINDRE AU ROI DE FrANCE DU FOUAGE QUE LE
PRINCE VOULOIT LEVER EN AqUITAINE,
Jtendant que ces compagnies couroient en France,
fut le prince de Galles conseillé d'aucuns de son
conseil pour élever un fouage ^'^ en Aquitaine,
et par spécial l'évêque de Bath^*^; son chancelier
y rendit grand' peine à lui conseiller; car Pétat du
prince et de madame la princesse étoit adonc si
grand et si étoffé que nul autre de prince ni de sei*
gneur en chrétienté ne s'accomparoit au leur, ni de
» et agrandît, et que on ne doit jamais blâmer un bon chevalier sHl
» pourchasse son honneur et profit au mieux qu^il peut, et qu'*il u'*en
» laisse point k servir son seigneur ni k faire ce k quoi il est tenu. De
» telles et semblables paroles étoit peu le prince de Galles pour Tap-»
V paiser; mais non étoit quelque semblant quHI en fit; car bien saroit
» que ce mariage ëtoit une départie et un éioignement d^amour de lui
» et de ceux de son côté, comme vérité fut, selon ce que dit cette
•» histoire. »
Ce bavardage qu'ion ne trouve point dans les bons manuscrits est
probablement de quelque copiste, J. D.
(i) Le fouage étoit une taxe annuelle levée sur chaquefeu: du temps
de Charles V, elle étoit de quatre livres tournois. J. A, B.
(2) J'ignore pourquoi Sauvage substitue Tévêque de Rhodezk l'évé-
qne de Bath, contre le témoignage de tous les manuscrits et des édi-
tions gothiques, et contre la vérité, puisqu'*il est certain que Té véque
de Bath étoit chancelier da prince de Galles pour TAquitaine. On le
trouve désigné sous ce titre dans plusienrs endroits de Rymcr notam-
ment au T, 3, Part, a, P, i5o. J, D,
44^ LES CHRONIQUES (i568)
tenir grand' foison de chevaliers, d'écuyers, de da-
mes et de demoiselles, et de faire grands frais.
Au conseil de ce fouage furent appelés tous les
barons de Gascogne, de Poitou et de Saintonge,
auxquels il appartenoit à parler, et plusieurs riches
hommes des cités et des bonnes villes d'Aquitaine.
Là leur fut remontré à Niort, où ce parlement étoit
assemblé, spécialement et généralement par le des-
sus dit évêque de Bath chancelier d'Aquitaine, et
présent le prince, sur quel état l'on vouloit élever ce
fouage, lequel fouage le prince n'avoit mie inten-
tion de longuement tenir ni faire courir en son
pays, fors tant seulement cinq ans, tant qu'il fût
apaisé du grand argent qu'il devoit et avoit accru
par le voyage d'Espagne. A cette ordonnance tenir
et obéir étoient assez d'accord ceux de Poitou, de
Saintonge, de Limousin, de Rouergue et de la Ro-
chelle, parmi ce que le prince devoit tenir ses mou-
noies stables sept ans. Mais à ce propos se refusoient
ceux des hautes marches de Gascogne, le comte
d'Armagnac, le sire de Labreth(Albret)son neveu,
le comte de Pierregord, le comte de Comminges,
le vicomte de Carmain, le sire de la Barde, le
sire de Terride, le sire de Pincornet, et plusieurs
hauts barons et grands chevaliers tous de ces mar-
ches, et cités et bonnes villes de leur ressort^ et
disoient que du temps passé et qu'ils avoient obéi
au roi de France, ils n'avoient été grevés ni pressés
de nul subside, impositions, fouages ni gabelles, ni
jà ne seroient tant que défendre le pourroient, et
que leurs terres et seigneuries étoient franches ei
(i368) -DE JEAN FROISSART. 443
exemptes de toutes débites (dettes), et à tenir en tel
état le dit prince leur avait juré. Nonobstant ce,
pour eux partir amiablement de ce parlement et du
dit prince, ils répondirent qu^ils en auroient avis,
et mettroient ensemble, eux retournés, plusieurs
prélats, évêques, abbés, barons et chevaliers, aux-
quels il en appartenoit bien à parler, et en auroient
plus grand' délibération de conseil qu'ils n'en avoient
là présentement. Le prince dé Galles ni son conseil
ne purent lors avoir autre chose. Ainsi se départit
ce parlement de la ville de Niort, et retournèrent
chacun en son lieu; mais il leur fut commandé et
ordonné de par le prince qu'ils fussent là tous re-
venus dedans un jour qui assigné leur fut. Or re-
tournèrent ces barons et ces seigneurs de Gascpgne
en leurs pays, qui bien affirmèrent que sur Fétat
dont partis étoient, devers le prince plus ne retour-
neroient, ni que jà, poiir faire guerre au prince, ce
fouage ne courroit en leurs terres. Ainsi commença
le pays à rebeller contre le prince; et vinrent en
France le comte d'Armagnac, le sire de Labreth
(Albret) , le comte de Pierregord, le comte de
Comminges et plusieurs autres hauts barons, prélats
et chevaliers de Gascogne, et mirent plaintes avant
en la chambre du roi de France, le roi de France
présent et ses pairs, sur les griefs que le prince leur
vouloit faire, et disoient qu'ils avoient ressort au
dit roi, et que à lui se dévoient retraire (retirer) et
retourner comme à leur souverain ^*\ Le roi de
(i)Les appellations et réclamations de ressort des seigneurs d^A«
quitaine sont du dernier juin et du 'àS oetobre de cette ancëe.. ( Da
liUet, Recueil des Traités. P. 291.. ) J» D.
444 LES CHRONIQUES (i368)
France qui ne vouloit mie obvier à la paix qui se
tenoit entre lui et le roi d'Angleterre, se dissimuloit
de ces paroles et en répondit moult à point, et disoit
à ces barons de Gascogne j k Certes, seigneurs, la
juridiction de notre héritage et de la couronne de
France voudrions toujours garder et augmenter;
mais nous avons juré, après notre seigneur de père,
plusieurs points et articles en la paix , desquels il ne
nous souvient mie de tous^siy regarderons et visite-
rons, et tout ce qu'il y sera pour vous, nous le vous
aiderons à garder très grandement , et vous mettrons
à accord devers notre très clier neveu le prince qui
espoir (peut-être) n'est mie bien conseillé, qui ne
veut que vous et vos sujets demeurez en vos fran-
chises et libertés. »
De ces réponses que le roi faisoit se contentoient
grandement les barons de Gascogne, et se tenoieut
à Paris de-lez (près) le roi que point n'en partoient
ni retournoient en leur pays. De quoi le prince ne
se contentoit mie bien, et toujours persévéroitet
faisoit persévérer son conseil sur l'état de ce fou âge.
Messire Jean Cliandos, qui étoit un des grands de
son conseil et vaillant et sage chevalier durement,
étoit contraire à cette opinion et bien voulsist (eut
voulu) que le prince s'en déportât (désistât) j et
quand il vit que point n'en viendroit à chef, afin
qu'il n'en fût demandé ni inculpé, il prit congé du
prince en excusation d'aller en Normandie, en la
terre de Saint Sauveur le Vicomte, dont il étoit sire
pour aller la visiter; car point n'y avoit été depuis
trois ans. Le prince lui accorda. Donc se partit de
<:i568) DE JEAN FROISSART. 445
Poitou le dit messire Jean Chandos et s'en vint en
Cotentin, et séjourna en la ville de Saint Sauveur
que là environ plus d'un an. Et toudis (toujours)
procédoit le prince sur ce fouage^ car son conseil
qui à ce tiroit lui remontroit que si il pouvoit l'ex-
ploiter, il vaudroit par an douze cent mille francs,
pour pajer tant seulement sur chacun feu un
franc, et le fort portant le foible.
Nous retournerons au roi Henry qui étoit en ce
temps au royaume d'Arragon, et recorderons com-
ment il persévéra.
b ^>% X,^»^ V/V^ ^
CHAPITRE DLXVI.
CoATMÈNT LB ROI HeNRY RETOURNA EN EsPAGNE; ET
COMMENT LA CITÉ DE BuRGUES (BuRGOs) SE REr^DIT
A LUI, ET AUSSI LA CITÉ DU VaLDOLIF (VaLLADOLID),
ou TL PRIT LE ROI DE MayOGRES (MaJORQUE).
l^A plus grand' partie de l'état du prince et de son
affaire sa voient les rois voisins, tels que le roiPierie
d'Arragon, et le roi Henry j car ils mettoient grand'
cure au savoir, et bien avoient entendu comment
les barons de Gascogne étoient allés à Paris de-lez
(près) le roi et se commençoient tous à troubler et à
rebeller contre le prince. De ce n' étoient mie les des-
sus dits courroucés, et par spécial le roi Henry qui
tiroit à revenir au conquêt de Castille qu'il avoit
perdue par la puissance du prince. Si se partit du
446 LES CHRONIQUES (i368)
roi d'Arragon et prit congé de lui à Valence le
grand ^'^ et se partirent en sa compagnie , du
royaume d'Arragon , le vicomte de Roquebertin
(Rocaberti) et le vicomte de Rodez, et furent bien
trois mille de cheval et six mille de pied parmi au-
cuns Genevois (Génois) qui là étoient soudoyers. Si
chevauchèrent ces gens d'armes vers Espagne, et
jusques en la cité de Burgos, qui tantôt se rendit et
ouvrit contre le roi Henry, et le reçurent à seigneur;
et de là vinrent devant le Valdolif (Valladolid);
car le roi Henry entendit que le roi de Mayogres
(INIajorque) y étoit, de laquelle avenue il fut moult
joyeux. Quand ceux de la ville du Valdolif (Valla-
dolid) entendirent que ceux de Burgos étoient tour-
nés et rendus au roi Henry, ils n'eurent mie con-
seil d'eux tenir ni faire assaillir. Si se rendirenlj et
recueillirent le dit roi Henry comme leur seigneur,
ainsi que jadis avoient fait. Sitôt que le roi Henrj
fut entré en la ville, il demanda oii le roi de Mayo-
gres (Majorque) étoitj et on lui enseigna volontiers.
Tantôt le roi Henry vint cette part et entra en l'hô-
tel et en la chambre oii il étoit encore tout pesant
de sa maladie. Le roi Henry vint à lui et lui dit
ainsi: « Roi de Mayogres (Majorque) , vous avez
été notre ennemi, et à main armée êtes entré en
notre royaume de Castille, pourquoi nous mettons
main en vous, et vous rendez notre prisonnier ou
vous êtes mort. » Le roi de Mayogres (Majorque)
(i) On a vu dans une des remarques sur le chapitre 56 1 que Henry
ne vit point, alors le roi d^Arragon qui lui ayoit défendu Centrée de
ses états. J. D.
;i568) DE JEAN FROISSART. 44?
qui se voyoit en dur parti et que défense n'y valoit,
répondit et dit: « Sire, je suis mort voirement
(vraiment) si vous voulez j volontiers je me rends à
vous votre prisonnier, et non à autres et si vous me
voulez mettre, par quelque manière que ce soit, en
autres mains que es vôtres, si le dites, car je aurois
plus cher être mort que remis es mains de mon ad-
versaire le roi d'Arragon. » Le roi Henry répondit
et dit: « Nennil^ car je ne vous ferais pas loyauté,
et si seroit grandement à mon blâme. Vous demeu-
rerez mon prisonnier pour quitter ou pour rançon-
ner si je veux. »
Ainsi fut pris et sermenté le roi James de Mayo-
gres (Majorque) du roi Henry qui mit sur lui au
Valdolif (Valladolid) ^'^ grands gardes pour plus
spécialement garder^ et puis chevaucha outre vers
la cité de Léon en Espagne, qui tantôt s'ouvrit con-
tre lui, quand ils ouïrent dire qu'il venoit cette
part
(i) Suivant les historiens d^Ëspagne, ce fut dans la citadelle de Bur-
gos que Henry fit prisonnier don Jajme de Majorque, qu'il envoya sous
bonne garde au chàleau de Curîel. (Ferreras , ubi sup* P. 396,) J. D.
448 LES CHRONIQUES (i5()8;
^^* %^xv^^%
•V/^ .W*. W* W* %■%<% V** ■% ^»^ VV^ ■W^ ■%■*<*■% •V^ •VW -^^i* ^'^.^ %^.^ •V^<^X^<«k "V^/WWV^ -v^ *
CHAPITRE DLXVIL
Comment le roi Dam Piètre s'allia au roi de Gre-
KADE^ AU ROI DE BeLLEMARIITE ET AU ROI DE TrAME-
SàNICES> ET COMMEUT MESSIRB BeRTRAN ARftIVA EN
L*osT DU ROI Henry.
Quand la ville et la cité de Léon en Espagne se fut
rendue au roi Henry, tout le pays delà Marche de
Gallice se commença à tourner^ et s'en vinrent au
dit roi Henry plusieurs hauts harons et seigneurs
qui ayoient paravant fait hommage au roi Dam
Piètre. Car quelque semblant d'amour qu'ils lui
eussent montré, présent le prince, ils ne lepouvoient
aimer, tant leur avoit fait de grands' cruautés jadis;
et étoient en doute (crainte) que encore de rechef
il ne leur en fit. Et le roi Henry les avoit tenus
amiablement et portés doucement; et leur promet-
toit bien à faire; pour ce se retraioient (retiroient)
ils tous devers lui. Encore n'étoit mie messire Ber-
tran du Guesclin en sa compagnie; maisilappro-
choit durement, atout(avec)deux mille combattants,
et étoit parti du duc d'Anjou qui avoit achevé sa
guerre en Provence et défait son siège de devant
Tarascon, par composition; je ne scais mie à dire
quelle ^'\ Si s'étoient partis avec le dessus dit mes-
(t) Le duc d'Anjou se rendit maître delà ville de Tarascon, ou
plutôt Les habitaiits ayec qui ilientretenoit des iatefligeuces la lui liyr^-
(i368) DE JEAN FROISSART. . 449
sire Bertran aucuns chevaliers et écuyers de France
<jui désiroient les armes; et étoient jà entrés en Ar-
ragon et chevauclioient fortement pour \enir devers
le roi Henry qui a voit mis le siège devant Tolède.
Les nouvelles du reconquêt et comment le pays
se tournoit devers son frère le bâtard vinrent au roi
Dam Piètre, qui se tenoit en la marche de Sévilie
et de Portugal où il étoit petitement aimé et douté
(redouté). Quand le roi Dam Piètre entendit ce, si
fut durement courroucé sur son frère le bâtard et
les barons de Castille qui le relenquissoient (aban-*
donnoient), et dit et jura quUl en prêndroit si
cruelle vengeance que ce seroit exemple à tous au-
tres. Si fit tantôt un mandement et commandement
partout à tous ceux dont il espéroit à avoir aide et
service. Si manda et pria tels qui point ne vinrent
et s'excusèrent au mieux qu'ils purent, et les aucuns
derechef, sans feintise, se tournèrent devers le roi
Henry et lui renvoyèrent leur hommage. Et quand
le roi Dam Piètre vit que ses gens lui failloient, si
se commença à douter, et se conseilla ^'^ à Dam
rent vers la fin de marSk Le 1 1 avilit suivant il assiëgtea Arles et laissa
là conduite du siège k du Guescliu qui le leva le premier mai. Quant an
départ de celui-ci pour TEspagne , il ne peut être antérieur k la fin de
septembre , et peut-être même faut-il Le reculer davantage» Ce ne fut
que postérieurement au ao de ce mois qu'ail traita par ordre du duc
d'Anjou, avec les chefs des compagnies, Bretons, Gascons^ Lombards ,
ete., pour les engager k sortir du Languedoc, moyennant une certaine
somme dont il leur remit entre les mains pout garants Alain de Beau*
mont et le sire de Montanban. (Histoire de Languedoc, uhi sup,"?,
3i6et338.)J*D.
Ci) Ajala rapporte que D. Pèdré s'adressa aussi, pour demander des
conseils au Maure Benahatin, grand astrologneouphilosophe et conseil*
FROISSART* T. IV. 29
450 LES CHRONIQUES (i368)
Ferrant de Castres qui oncques ne lui faillit: lequel
lui conseilla qu^il prit gens d'armes part4)ut là où il
les pourroit avoir, tant en Grenade comme ailleurs,
et qu'il se hâtât de chevaucher contre son frère le
bâtard, a vaut qu'il se ejBTorçâtplus au pays, ni multi-
pliât de gens d'armes.
Le roi Dam Piètre ne voulut mie séjourner sur ce
propos, mais pria au royaume de Portugal dont le
roi étoit son cousin germain, et y eut grands gens,
et envoya devers le roi de Grenade, et le roi de
Bellemarine (Ben-Marin) et le roi de Tramesain-
nes (Tremecen) et fit alliances à eux, parmi que
trente ans il les devoit tenir en leur «état et point
faire de guerre , parmi ce que ces trois rois lui en-
voyeroientplus de vingt mille Sarrazins pour aider
à faire sa guerre. Si fit le roi Dam Piètre tant qu'il
eut bien, que de chrétiens que de Sarrazins, qua-
rante mille hommes tous assemblés en la marche dé
Séville. En ces traités et pourchas (négociations)
qu'il faisoit, et pendant que le siège étoit devant
Tolède, descendit en l'ost du roi Henry messire
Bertran du Guesclin atout (avec) deux mille com-
battants, qui y fut reçu à grand' joie ^ ce fpt bien
raison, et furent tous ceux de l'ost réjouis de sa ve-
nue ("l
1er du roi de Grenade , et il n'eut certainement pas trouvé parmi les chré-
tiens d'Espagne ou de France un seul homme en état de lui donner des con-
seils aussi éclairés que ceux contenus dans les deux lettres de Benahatin
rapportées par Ayala. La première me semble un morceau. inspiré par
la sagesse elle-même. On y retrouve un esprit de liberté, de tolérauce
et de philosophie qui étoit inconnu chez les chrétiens. J. A, B.
(i) Les historiens d'Espagne placent l'arrivée de du Guesclin k Tar-
(i368) DE JEAN FROISSART. 45 1
CHAPITRE DLXVIII.
"Comment, par le cokseil de messire Bertràn^ le
ROI Henry se partit de devant Tolède pour al-
ler A l'en CONTRE DU ROI DaM PiÈTRE; ET COMMENT
ILS s' ENTRETROUVÈRENT.
JLe roi Dam Piètre qui avoil fait son amas de gens
d'armes à Se ville et à Penviron , si comme ci-dessus
est dit, et qui désiroil à combattre le bâtard son
frère, se partit de Séville^ et son grand ost (armée),
pour venir lever le siège de devant Tolède. Entre
Séville et Tolède peut avoir neuf journéesdepays^*\
Si vinrent les nouvelles en l'ost du roi Henry que le
roi Dam Piètre approchoit , en sa compagnie'plus de
quarante mille hommes que uns que autres, et sur
ce il eut avis. A ce conseil furent appelés les cheva-
liers de France et d'Arragon qui là étoient et par
spécial messire Bertran du Guesclin par lequel on
vouloi t du tout ouvrer. Le dit messire Bertran donna
un conseil qui fut tenu, que tantôt avec la plus
mëe de Henrj au commencement dé Pànnëe 1369. ( Ferreras, ithisup,
P. 4o5. ) et il ne peut guères y être arrivé plus-tot, comme on le verra
ci-après dans une remarque sur le chapitre 569. Il faut donc rappor-
ter k cette année la suite de la guerre entre Henrj et don Pédre. Nous
continuerons cependant de mettre en marge Tannée 1 368 parce que
plusieurs des événements que Froissart raconte après la bataille de
Montiel et la mort de D. Pèdre, dont il ignoroit la véritable date, ap-
partiennent certainement k cette année« J. D.
(i) Il ja près de 80 lieues de Séville k Tolède. J. A. B.
45 a LES CHRONIQUES (i368)
grand' partie de ses gens, le roi Henry partît et che-
vauchât à effort devers le roi Dam Piètre, et en quel
état que on le trouvât on le combattit j « Car, dit-
il, nous sommes informés qu'il vient à grand' puis-
sance sur nous. Et trop nous pourroit grever, s'il
venoit par avis jusques à nous; et si nous allons à
lui sans ce qu'il le sache, nous le prendrons bien lui
et ses gens en tel parti et si dépourvu que nous en
aurons l'avantage, et seront déconfits j je n'en doute
mie. » Le conseil de messire Bertran fut tenu et ouï.
Et se partit le dit roi, sur un soir, de l'ost,en sa com-
pagnie tous les meilleurs combattants par élection
qu'ileut ,et laissa le demeurant de son ost en la garde
du comte Dam Tille (Tello) son frère ^'^ et puis che-
vaucha outre. Et avoit ses espies allants et venants
qui savoient et rapportoient soigneusement le con-
vine (arrangement) du roi Dam Piètre et de son ost;
et le roi Dam Piètre ne sa voit rien du roi Henry , ni
que ainsi il chevauchât contre lui: de quoi il et ses
gens en chevauchoientplus éparseten plus petite or-
donnance. Et a vint que sur un ajourner le roi Henry
et ses gens durent encontrer le roi Dam Piètre et
ses gens qui cette nuit avoieiit geu (couché) en un
châtel assez près delà, appelé Montiel, et l'avoit le
sire de Montiel recueilli et honoré ce qu'il pouvoit
Si en étoit au matin parti et mis au chemin, et che-
vauchoit assez épairsement, car il ne cuidoit(croyoit)
mie être combattu en ce jour. Et vinrent soudaine-
(0 Ayaladit que D. Tello ëtoit resté dans ses terres de Biscaye ,
ne voulant pas secourir son frère D. Henry qu'il aimoit peu. J. A. B.
(i368) DE JEAN FROISSÂRT. 453
ment à bannières déployées, et tous pourvus de
leurs faitSjleroiHenrj, le comte Sanses(Sanche)son
frère, qui avoit relenqui (abandonné) le roi Dam
Piètre, messire Bertran du Guesclin, par lequel
conseil tout ils ouvrèrent, messire le Bègue de Vi-
laines, le vicomte de Roquebertin (Rocaberti) , le
vicomte de Rodez et leurs routes (troupes) , et
étoient bien six mille combattants, et cbevaucboient
tous serrés dé grand randon (impétuosité)^ et s'en
viennent férir de plain élai (élan), de graud'volonté
et sans faire nul parlement es premiers qu'ils encon-
trèrent, en criant, Castille au roi Henry, et Notre
Dame Guesclin! Si reculèrent et abattirent ces pre-
miers roidement et merveilleusement qui furent
tantôt déconfits et reboutés bien avant. Là en y eut
plusieurs d'occis et de rués par terre, car nul n'étoit
pris à rançon: et ainsi étoit ordonné du conseil mes-
sire Bertran du Guesclin, dès le jour devant, pour
la grand'plenlé (quantité) des mécréants juifs et
autres qui là étoient ^'\ Quand le roi Dam Piètre
entendit ces nouvelles, qui chevauchoit en laplus
grand' route (troupe), que ses gens étoient assaillis,
envahis, et reboutés vilainement de son frère le bâ-
tard Henry et des François, si fut durement émer-
veillé dont il venoit, et vit bien qu'il étoit trahi et
déçu et en aventure de tout perdre; car ses gens
étoient moult épars. Nonpourquant ( néanmoins )
(i) Le plus grand reproche faitk D. Pédre n^est pas tant d** avoir fait
commetti'e plusieurs assassinats selon Tesprit des cours d^aioy, teU
que les peiguoit Pinfant D. Pédre oncle du roi d'Arragon qui les con-
noissoit, mais bien de s^étre allie avec des infidèles. , J . A.. B.
454 LES CHRONIQUES (*368)
comme bon chevalier et hardi qu'il étoit et de grand*
confort et emprise, il s'arrêta tout coi sur les champs
et fit sa fcannière développer et mettre avant pour
recueillir ses gens et envoya dire à ceux de derrière
qu'ils se hâtassent de traire (marcher) avant; car il
se comhattoit aux ennemie.
Donc s'avancèrent toutes, manières de bonnes
gens et se trairent (rendirent) pour leur honneur
devers la bannière du roi Dam Piètre, qui ventiloit
sur les champs. Là eut grand'bataille,dure et mer-
veilleuse, et maint homme renversé par terre et occis
du côté du roi Dam Piètre j car le roi Henry, mes-
sire Bertran et leurs routes (troupes) les requéroient
(attaquoient) de si grand'volonté que nul ne du-
roit contre eux.Mai^ ce ne fut mie sitôt achevé 5
car ceux du roi Dam Piètre étoient si grand'foison
que bien i^ix contre un : mais tant y avoit de mal
pourvus qu'ils furent pris si sur un pied que ce les
déconfisoit et ébahissoit plus que autre chose.
CHAPITRE DLXIX.
*
COMHEITT LE ROI Dam PlÈTR^ ET TOUTES SES GE»6
FURENT déconfits; ET COMMENT LE PIT ROI s'eNFOIT
AU CHATEl DE MoNTIEX...
VJETTE bataille des Espagnols l'un contre Tautre et
des eleux rois et leurs alliés, assez près du châtel dé
Montiel, fut en ce jour moult grande et moult
(i368) DE JEAN FROISSART. 455
horrible. Et moult y furent bons chevaliers du côté
du roi Henry, messire Bertran duGuesclin, mes-
sire Geffroj Ricon , messire Arnoul Limosin, messire
Yons deLakonnet, messire Jean deBerguettes,et
messire Gauvain de Bailleul, messire le Bègue de
Vilaines, Alain de Saint Pol et Alyot de Calais, et
lés Bretons qui là étoient; et aussi du royaume
d'Arragon le vicomte de Roquebertin (Roqaberti) et
le vicomte de Rodez, et plusieurs autres bons che-
valiers et écuyers que je ne puis mie tous nom-
mer. Ety firent maintes grands appertises d'armes,
etbiçn.leur étoit besoin; car ils trouvèrent contre
eux gens aussi assez étranges, tels que Sarrazins et
Portugalois (Portugais). Car les juifs qui là étoient
tournèrent tantôt IjB dos, ni point ne se combatti-
rent jn^ais ce firent ceux de Grenade, et de Belle-
marine (Ben-Marin), etportoient arcs et archigaies^*^
dont ils savoient bien jouer, et dont ils firent plu-
sieurs grands appertises d'armes de traire (tirer) et de
lancer. Et là étoit le roi Dam Piètre,, hardi homme
durement, qui secombattoit moult vaillamment et
tenoit une hache dont il donnoit les coups si grands
que nul ne l'osoit approcher. Là s'adressa la ban-
nière du roi Henry son frère devers la sienne,
bien épaisse et bien pourvue de bons ccgnbattants,
en écriant leurs cris et en boutant fièrement de
leurs lances. Lors se commencèrent à ouvrir ceux
qui de-lez (près) le roi Dam Piètre étoient et à
ébahir malement Dam Ferrand die Castres, qui
(i) Espèce de lance ou de pique. J. D.
45G LES CHRONIQUES (i564)
a voit à garder et à conseiller le roi Dam Piètre son
seigneur, vit bien, tant eut-il de sentiment, que
leurs gens se espardoient (dispersoient) et déconfi-
soient; car tous se ébahissoient, pourtant (attendu)
(]ue trop sur un pied pris on les avoit Si dît au roi
Dam Piètre: « Sire, sauvez-vous et vous recueillez
en ce cbâtel de Montiel dont vous êtes à ce matin
parti: si vous êtes là retrait (retiré), vous serq^ en
sauvegarde;etsi vous êtes prj^ de* vos ennemis,, vous
êtes mort sans merci. » Le roi Dam Piètre crut ce
conseil et se partit au plus tôt qu'il put et se retrait
(retira) devers Mqntiçl. Si y vint si à point que il
trouva les portes ouvertes et le seigneur qui le reçut
lui douzième tant seulement^
Pendant ce se combattoient les autres qui étoient
épars sur les cbamps, et faisoieut les aucuns ce
qu*ils pouvoient; car les Sarrazins qui là étoient, et
qui le pays point ne connoïssoient, avoient- aussi
cher i^u'ils fussent morts que longuement chassés;
ci se "vendoient aussi les aucuns moult durement
Les nouvelles vinrent au roi Henry et à messire
Bertran du Guesclin que le roi Dam Piètre étoit re-
trait (retiré) et enclos au châtel de Montiel, et que
le Bègue de Vilaines, et sa route (troupe) l'a voient
poursuivi jusques làj et si n*y avoit au dit cbâtel
que un seul pas par où on y entroit et issoit (sortoit) ,
et devant cette entrée se tenoit le Bègue de Vi-
laines dessus dit et avoit là mis son pennon.
De ces nouvelles furent durement réjouis le dit
yoi Henry et messire Bertran du Guesclin; et se
trairent (rendirent) Ôe cette part tout en combat-
(i568) DE JEAN FROISSART. 45?
tant et occiant à monceaux gens ainsi que bêtes,
et tant qu'ils étoient tout lassés d'occire et de dé-
couper et de abattre. Si dura cette chasse plus de
trois grands lieues et y eut ce jour morts plus de
vingt quatre mille hommes, que uns-que autres; et
trop petit s'en sauvèrent, si ce n'étoient ceux du
pays qui savoient les refuges et les adresses; car les
Sarrasins , qui ne savoient ni connoissoient nient
(point) le pays, ne savoient où fuir; si leur conve-
noit attendre Faventure; si furent tous morts. Cette
bataille fut dessQUS Montiel et là environ en Es*
pagne le treizième jour du mois d^août l'an de
grâce i368^'>.
(i) Les Kûstoriens d^Espagne placent unanimement cette bataille an
jpois de mars t^6g. Ferreras en fixe même le jour au 14 de ce moia
( ubi sup, P, 406 • ) L^auteur des Clvoiïiques de France ( iihi sup, chap.
17 ) dit quVUe se donna ]e la du même mois iS68 (i369), date qui
«^accorde k deux jours près arec celle de Ferreras. Il n*y a eu long-
temps que deux opinions sur ce point' de chronologie: parmi les his-
toriens modernes, les uns se sont déclares pour Froissart, les autres
pour les (ironiques de France. Les sarants auteurs de Veirt de •vérifier
4p« <2ate« ont donne naissance k une troisième opinion: lis prétendent
( P. 817 de la nouTeile édition ) que la bataille dont il s^agit et la mort
de Don Pèdre sont antérieures an 4 m^i de Tannée x368. Pbur ne pas
affbiblir la preure quHls en donnent, je vais rapporter leurs propres
expressions. « Henry, disent-il s, datoit ordinairement ses diplômes de la
» seule ère d^Espagne , arec le jour du mois. Celui par lequel il donna le du-
» ché de Molinesk Bertrand du Gnesclin, pour la récompense des secours
» qu^il hii avoit donnés, est ainsi daté: Dado este priuilegio en migr no-
» bie eibidad de SevUa , tjuatro dias de majro , era de miîl et tpmtro cientos
» et fiete t^nos; ce qui revient au 4 niai i368^ de J. C. Les historiens
» modernes se trompent donc en rapportant le commencement dn
» régne de Henri II et la fin de celui de son prédécesseur k Tan 1 369. »
3 ^observerai d^abord que le même diplôme rapporté dans le tome i.^**
des preuves de Phistoire de Bretagne (colonne 1 626 et suiv.) , y est daté
de Tan 1407 de Père d^Espagoe, ce qui répond à Tannée 1 369 de la n6-
458 LES CHRONIQUES (i368)
CHAPITRE DLXX.
Comment le roi Dam Piètre fut pris du Bègue
de vlllàiiïes ] et comment il fut mis ▲ mort.
Après cette grand' déconfilure sur le roi Dam
Kètre, et ses assemblées assez près die Montiel, et
que le roi Henry et messire Bertran du Guesclin
eurent obtenu la place, devant le dit cliâtel de Mon-
tre, et qu''auisi il se peut faire que la date ait été altérée dans la oopie
quH's out eu^ entre les mains: en second lieu, que quand niéme ils au-
roient vu le dipl6ine original, on devroit regarder cette date comme
une faute du copiste. On convient généralement que ' du Guesclin eut
la plus grande part k la journée de Montiel et au rétablissement de '
Henrj sur le tr6ne de CastiUe: or du Guesclin ne pouvoit être en
même temps en Espagne et en France et il est certain qa''il ne sortit
point de France pendant les quatre premiers mois de Tannée x368; oo
Je voit k MontpeUier le 7 février de cette année au service du doc d^ An-
jou, qui Youloit revendiquer k man armée quelques places sur la reine
de Naples comtesse de Provence; il joint ce prince k Nimes le 36 . dm
même mois et se trouve avec lui le 4 mars an siège de Tarascon^ Le 1 1
avril ils fom^ent celui d^Ârles que du Guesdin est chargé de continuer
seul et qu'il lève le premier mai. L^historien de Languedoc, de qui
j'emprunte ces faits , les appuie des autorités les plus fortes , telles que le
27talamus de MontpeUier, les registresde la sénéchanssée de Ntmes
( Histoire de Languedoc, X. 4* ^* ^^^ ^^ ^^ )• ^ dernier de ces faits
est encore attesté par une pièce du temps publiée dans le T. a. des
Vies des papes d^ Avignon,. P. 768 et suiv. On y lit, ( Col 77a ): oc JtnnQ
» Domini i368 die undecimâ aprilis quœjïdttertiâ die Pasçhœ, Domi-
» nus Ludovicus duz d*Ango/rater régis i^ranciœ, assetia%nt ci$fiUUem
» Arelatensenij et ibi tenuit pro eo setium dominus Bertraadus de
» CliqiUno cornes Longœ^^illce usque die prima mensis madii* Et iUd die
» recesseruntj exceptis iilis qui remanserunt mortui. »
Il résulte, ce semble, de ces observations, que malgré la confiance
qu'on doit avoir dans les lumières et l'exactitude des auteurs de fart
de vérifier les dates, on ne sauroit adopter la date quHljS proposent. On
(f.r;6B) DE JEAN FROISSART. 4^9
tiel, ils se logèrent et aménagèrent tout environ, et
bien disoient qu'ils n'avoient rien fait ni exploité,
5'ils ne prenoient le dit châtel de Montiet et le roi
Dam Piètre dessus dit qui étoit dedans. Si mandè-
rent tout leur état et gouvernement à leurs gens
qui se tenoient devant Tolède^ afin qu'ils en fus*-
sent plus réconfortés. De ces nouvelles furent tout
réjouis le comte Dam TUle (Tello) ^'^ et tous ceux
qui là le siège tenoient
Le ehâtel de Montiel étoit assez fort pour
bien tc^ir un grand temps , si pourvu eut été
de vivres; mais de tous vivres, quand le joiDam
Piètre y entra , il- n'en y avoît point assez pour
vivre plus haut de quatre jours ^ et ce ébahissoit
durement le roi Dam Piètre et les compagnons; car
ils étoient de si près guétés de nuit et de iaur que
un oiseau ne se put partir du châtel qu'il néïiil vu
et aperçu. Le roi Dam Piètre qui étoit là dedans
en grand' angoisse de cœur et qui voyoit ses enne-
ne saoroit non plus admettre la date de Froissart. i*. Pàrceque son
témoignage ne peut prévaloir seul sur celui de tous les autres historiens,
a^. Paréeque du Guesclin n'avoit point quitté la France au nioisd^août
r368; qu'ail étoit encore en Languedoc au mois de septembre, et que ce
ne fut que postérieurement au 20 de ce mois qu'il traita par Pordre
du duc d^ Anjou-, avec les chefs des compagnies qui ravageoient cette
province, pour les engager à en sortir et vraisemblablement k le suivre
«B Espagne. (Histoire de Languedoc ubi sup, P. 338.) Telles sont les rai^
»ons qui m^Ont déterminé k fixer la date de la bataille de Montiel au
mois de mars i369^ conformément au témoignage des Chroniques de
France et des historiens d^Ëspagne. J. D. •
Ajrala contemporain le place aussi an. mercredi quatorze mars
1369. J. A. B.
(i)D. Tello s^étoit joint au roi de Navarre pour ravager la Câstille.
J. A.B.
46o LES CHRONIQUES Ci368)
mis logés autour de lui , et qui bien savoit que à
nul traité de paix ni d'accord ils ne voudroieut en-
tendre ni descendre, eut grand'imagination ; si que,
tout considéré, les périls où il se trou voit et la
faute de vivres qui laiens (dedans) étoit, il fut
conseillé que à heure de mie-nuit du cbâtel lui
douzième ils partiroient et se mettroient en la garde
de Dieuf, et auroient guètes qui les meDeroientà
l'un des corons (coins) de Fôst (armée) à sauveté. Si,
se arrêtèrent au dit cbâtel en tel état, et se partit
secrètement environ heure de mie nuit , le roi Dam
Piètre , Dam Ferrant de Castres, et tant qu'ils fu-
rent eux douze ^ et faisoit cette nuit durement épais
et brun. A ce donc, faisoit le guet, à (avec) plus de
trois cents combattants messire le Bègue de Vilai-
nes. Ainsi que le roi Dam Piètre étoit issu (sorti)
du cbâtel et sa route (troupe), et s'en venoient par
une haute voie qui descendoit en bas , et se tenoient
si cois, qu'il sembloit qu'il n'jr eûtnullui (personne)
le Bègue de Vilaines qui étoit tondis (toujours) en
doute (crainte) et en soin de 3on fait, et encré-
meur (terreur) de tout perdre, ouït, ce lui sembla,
le son de passer sur le pavement, et dit à ceux qui
de-lez (près) lui étoient: « Seigneurs, tenez-vous
tout coisj ne faites nul eflfroij j'ai ouï gens; tan-
tôt sachons qui ils sont qui viennent à cette heure.
Je ne sçais si ce seroient gens vitailliers qui vinssent
rafraîchir ce châtel de vivres j car il n'en est mie bien
pourvu. » Adonc s'avança le dit Bègue, sa dague en
son poing, ses compagnons de-lez (près) lui; et vint
à un homme, près du roi Dam Piètre et demanda:
»(i368) DE JEAN FROISSART. 46 1
« Qui es-tu là? Parlez, ou vous êtes morts! » Cil
(celui) à qui messire le Bègue s'adressa étoit Angloisj
^i se refusa à parler, et s'élança outre en le eschi-
vant (évitant). Et le dit Bègue le laissa passer et se
radressa sur le roi Dam Piètre, et lui sembla, quoi-
qu'il fit moult brun, que ce fût il, et le revisa pour
le roi Henry son frère le bâtard^ car trop bien se
ressembloient. Si lui demanda en portant la dague
^ur sa poitrine, « Et vous, qui êtes-vous? Nommez-
vous et vous rendez tôt, ou vous êtes mort » Et en
ce parlant il le prit par le frein de son cheval, et ne
voulut mie qu'il lui échappât, ainsi que le premier
avoit fait; quoiqu'il fût pris de ses gens. Le roi Dam
Piètre qui voyoit une grosse route (troupe) de gens
d'armes devant lui, et qui bien sentoit que échapper
ne pou voit, dit au Bègue de Vilaines qu'il recon-
nut: i< Bègue, Bègue, je suis le roi Dam Piètre de
CastiUe à qui on fait moult de torts par mauvais
conseil; je me rends ton prisonnier et me mets, et
tous mes gens qui ci sont, et tous comptés n'en y a
que douze, en ta garde et volonté. Si te prie en nom
de gentillesse que tu nous mettes à sauveté, etme
rançonnerai à toi si grandement comme tu voudras,
car Dieu merci j'ai bien encore de quoi ; mais que tu
m'eschièves (arraches) des mains du bâtard Henry
mon frère.» Là dut répondre, si comme je fus depuis
acertené (assuré) et informé, le dit Bègue, qu'il ve-
nît (vint) tout sûrement lui et sa route (troupe) , et
que jà son frère par lui ne sauroit rien de cette ave-
nue. Sur cet état s'en allèrent-ils, et fut mené le roi
Dam Piètre au logis du Bègue de Villaines, et pro-
402 LES CHRONIQUES ^ (i368)
prement en la chambre de messire Yons de Lakon-
net II n'eut point là été une heure, quand le roi
Henry et le vicomte de Roquebertin et teurs gens,
non pas grand' foison, vinrent au logis dessus dit.
Sitôt que le roi Henry entra en la chambre où son
frère le roi Dam Piètre étoit, il dit ainsi par tel
langage : « Où est ce fils de putain, juif, qui se ap-
pelle roi de Castille? » Adonc s'avatiça le roi Dam
Piètre qui fut moult hardi et cruel homme et dit:
ce Mais tu es fils de putain, car je suis fils du bon
roi Alphonse. » Et à ces mots il prit à bras le roi
Henry son frère, et le tira à lui, en luttant, et fut
plus fort de lui, et l'abattit dessous lui sous une am-
barde, que on dit en François, une coûte de mate-
las de soie, et mit main à sa coustille,et l'eût là occis
sans remède, si n'eût été le vicomte de Roqueber-
tin qui prit le pied du roi Dam Piètre et le renversa
par dessous lui et mit le roi Henry dessus^ lequel
trait (tira) tantôt une coustille longue de Castille, que
il portoit en écharpe , et lui embarra au corps tout
en affilant, dessous en amont, et tantôt saillirent ses
gens qui lui aidèrent à partuer ^'l Et là fiu'ent morts
(i)Ayala raconte autrement que Froissart la mort de D. Pèdre et
son récit très défayorable k duGuesclin a été adopte par plusieurs des
historiens Espagaols. Un auteur Catalan qui a écrit sut* les affaires d^Ar-
ragon fait arriver de la même manière le roi D. Pèdre dans la tente de
du Guesclin» On apprend par le même auteur que la cause Tëritable
pour laquelle les grands se déclarèrent contre lui et couronnèrent son
frère Henry qui ne valoit certainement pas mieux, c^est que D. Pèdre
étoit inflexible dans Fexécution de la justice et que pour réprimer les
vols et les brigandages qui furent en effet fort rares sous son règne , il
ne craignit pas de faire des exemples terribles contre les nobles.
J. A. B.
(ï56&) DE JEAN FROISSART. 463
aussi de-lez (près) lui un chevalier d'Angleterre qui
s'appeloit messire Raoul Elme, qui jadis avoit été
nommé le vert écuyer, et un écuyer qui s'appeloit
Jacques Rolians, pourtant (attendu) qu'ils s'étoient
mis à défense. Mais à Dam Ferrant de Castres, ni*
aux autres, on ne fit point de mal; ains (mais) de-
meurèrent prisonniers à monseigneur le Bègue de
Vilaines et à messire Yons de Lakonnet.
CHAPITRE DLXXI.
Gomment le roi Henrt DEMEURà paisiblement roi
DE Castille; et comment messire Lion d'Angle-
terre mourut en ce temps.
Ainsi fina le roi Dam Piètre de Castille qui jadis
avoit régné en si grand'prospérité^ et encore le lais-
sèrent ceux qui occis l'avoient trois jours sur terre,
dont il me semble que ce fut pitié pour humanité,
et se gaboient (railloient) les Espagnols de lui. A
lendemain le sire de Montiel se vint rendre au roi
Henry qui le reçut et prit à merci, et aussi tous
ceux qui se vouloient retourner devers lui. Ces nou-
velles s'épandirent par toute Castille que le roi
Dam Piètre étoitmort; si en furent courroucés ses
amis et tous réjouis ses ennemis. Quand les nouvel-
les vinrent au roi de Portugal que son cousin le roi
Dam Piètre étoit mort par telle manière, si en fut
durement courroucé et dit et jura que ce seroit
464 LES CHRONIQUES (i568)
amendé ^'\ Si envoya tantôt défiances au roi Henry
et lui fit guerre et tint la marche de Séville une sai-
son contre lui. Mais pour ce ne laissa mie le roi
Henry à poursuivre emprise, et s'en retourna de-
vant Tolède qui tantôt se rendit et tourna à lui,
quand ils sçurent la mort du roi Dam Piétine. Et
aussi fit tout le pays; et mêmement le roi de Por-*
tugal n'eut mie conseil de longuement tenir la
guerre contre le roi Henry. Si en fut fait accord et
paix par les moyens des prélats et barons d'Espa-
gne ^*lSi demeura le roi Henry tout en paix dedans
Caslille, et messire Bertran du Guesclin de-lez
(près) lui et messire Olivier de Mauny et lés autres
chevaliers de France et de Bretagne, auxquels le
roi Henry fit grand'profitjet moulty étoit tenu 5
car saus Paide d'eux il ne fut jà venu à chef de ses
besognes. Si fit le dit messire Bertran du Guesclin
connétable de toute Castille ^^^ et lui donna la terre
de Soria qui bien valoit par an vingt mille francs et
•
(i) Femand roi de Portugal avolt épousé D« Béatrix fille de D. Pédre
qui par son testament Tavoit déclaré son héritier , au cas où il n^auroit
pas d'enfant mâfe. J. A. B«
(a) La guerre dura encore prés de deux ans entre les rois d'^Espagne
et de Portugal \ ils ne firent la paix que dans le cours de Pannée i37i«
J. D,
(3) Il ne lit vraisemblablement que lui confirmer cette dignité, dont
il par oit que du Guesclin avoit été revêtu, lors de sa première expédi**
tion en Espagne, ainsi que Froissart lui-même le rapporte dans le cha-^
pitre 519. Quoiqu'il en soit, le roi Henry lui donna outre Soria, les
bourgs et châteaux de Alolines, d'Almanza, de Moron, de Monta (^ndo
et de Dorn quHl érigea en duché sous le nom de Molinespar iettres da-
tées de Séville le 4 mai ] 369. {Histoire de Bretagne jT. 1 . P, 629 et T.
I. des Preuves. Col. i6a8» — Au lieu de Moron et de Dont on lit Attenta
et Scron , daûs Ferreras. P. 4i40 J* D-
(i568) DE JEAN FROISSART. 465
à messire Olivier de Mauny son neveu la terre d^E-
crette ^'^ qui bien valoit aussi dix mille francs et
aussi à tous les autres chevaliers. Si vint tenir son
état à Burgos et sa femme et ses enfants en régnant
comme roi. De la prospérité et bonne aventure de
lui furent moult réjouis le roi de France et le duc
d'Anjou qui moult l'àimoit et aussi le roi d'Arra-
En ce temps trépassa de ce siècle en Ast en Pié-
mont messire Lion d'Angleterre ^'^ qui en cette
saison étoit passé outre, si comme ct-dessus est dit,
et avoit pris à femme la fiUé à monseigneur Galéas
seigneur de Milan j et pourtant qu'il mourut assez
merveilleusement, messire Edouard le Despensier
(Spenser) son compagnon, qui là étoit, en fit guerre
au dit monseigneur Galéas et le haria (harassa) et
rua jus (à bas) par plusieurs fois de ses geus. En la
fin monseigneur le comte de Savoie s'en informa et
les mit à accord.
Or reviendrons-nous aux besognes et aux ave-
nues de la duché d'Aquitaine.
(i) Ce nom seroit entièrement mécoimoissable sans le seetmtB de»
historiens d^Espagne qui nous apprennent ({u^OlÎTier de Mannj fut
récompense de ses services par la seigneurie d^ Agreda dans la TieiBe
Castiiie. ^(Ferreras, îM,) J. D.
(a) Ce prince mourut au mois de septembre x468 ters la fête de la
nativité de la vierge, plusieurs mois avant Tépoqpe queFroissart assi-
gne k cet événement. (Qiron. Tkpm. Otterboiame. ÉdiC Tliom. Hearn:
Oxonii 178a «/i-S^. P. 145. Walsingham, P. 177.) J< D«
FIK DU QUATRIÈME TOLUltCB.
FROISSART. T. IV. 3o
^%^''
kVV^ VWV^^^V^'VW^ -%'«/^ 'VWW^
TABLE
BBS
CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME.
Chapitre CDXXVIII. Gomment ces seigneurs étrangers mon-
trèrent humblement au roi d^ Angleterre leur pauTreté j et qaei
chose il leurrëpondit P^g^ i
GHAP. CDXXIX. Gomment ces seigneurs étrangers furent maJ
contents de la réponse du roi, qui tout le leur avoient
dépendu 3
GHÂP. CDXXX. Comment le roi, ainçois qu'il partit d'Angle-
terre, fit mettre en prison le roi Jean et monseigneur Philippe
son fils et les autres barons de France 5
CELA?. GBXXXI. Comment le roi d'Angleterre se partit de Ca-
lais, ses batailles bien ordonnées; et ci sont contenus les noms
des plus grands seigneurs qui avec lui étoient • • • 7
CHAP. CDXXXII. Gi dit d'une ayentore qui avint k messire
Galehault de Ribeumont encontre messire Berthelemieu de
Brunes ^ , n
GHAP. GBXXXin. Comment messire Regnault de Bouliant navra
durement messire Galehault de Ribeumont; et comment les
gens du dit messire Regnault furent tous morts ou pris i6
GHAP. CDXXXIV. Gomment le roi d'Angleterre, en gâtant le
pays de Cambrésis, vint assiéger la cité de Rheims 20
GHAP. CDXXXV. Gomment messire Jean Ghandos et messire
Jacques d'Audlej prirent le chàtel de Ghamyen Dormois; et
comment le sire de Mucident y fut occis k l'assaut a^
GHAP. GDXXXVI. Gomment le sire de Roye et le chanoine de
Robertsart prirent le sire Gommigtaies qui venoit au secours da
roi d'Angleterre , j.
GHAP. GDXXXVII. Comment le sire de Roye et sa route décon-
firent les gens du sire de Gommignies, et fiirent tous morts
oupris . *. 3,
GHAP. CDXXX VIII. Gomment messire Berthelemieu de Brunes
abattit 1 a tour de Gourmicy; et comment ceux de dedans se
rendirent k lui r . . , , 33
GHAP. CDXXXIX. Gomment le roi d'Angleterre se partit de
f
TABLE. 467
ilerant Rheinis sans rien faire; et comment ijprit la ville de
Tonnerre page 36
CHAP. CDXL. Gomment le roi d^ Angleterre se partit de Ton-
nerre et s^en vint loger à Montirail, et pois de Ikk Aiguillon
sur la rivière de Sellettes $m
CHAP. CDXLI. Ci <dit comment les seigneurs d^ Angleterre me-
noient avec eux toutes choses nécessaires; et de leur manière
dechevaucher , ; 3q
CHAP. CDXLII. Pour quelle cause le toi d** Angleterre ne courut
point le pajs de Bourgogne; et comment il s'en vint loger au
Bourg ]a.Reine lezJParis. /^q
CHAP. CDXLIII. Comment le noble royaume de France étoit
couru de tous cotés tant d'Anglois que de Navarrois; et conif-
ment Pierrepont fut pris des gens messire Eustache d'Aidsre*
cicourt •••..., • . . . 4^
CHAP. CDXLIV. Ci s'ensuivent les prophéties xlu cordeUer, tant •
sur les gens d'église que sur les seigneurâ temporels 44
CHAP. CDXLV. Comment le duc de Normandie ,. par grand sens et
aviâ ne voulut mie consentir bataiUe au roi d'Angleterre; et
comment messire Gautier de Mauny et autres chevaliers An-^
glois vinrent escarmoucher jusques aux barrières de Paris. . . . 4^
CHAP. CDXLyi. Comment le duc de Normandie et son conseil
envoyèrent légats pour traiter de la paix entre le roi de France
et le roi d'Angleterre; et commentla paix fut faite. . • < • • 5i
CHAP. CDXLVU. Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance- de la paix
faite entre le roi d'Angle terre et ses alliés et le roi de France
et les siens 58
CHAP. CDXLVUI. Comment le duc de Normandie scella la dite
charte; et comment quatre barons d'Angleterre vinrent k Pa-
ris au nom du roi Anglois pour juger k tenir le dit traité; et
comment ils furent honorablement reçus 71
CHAP. CDXLIX. Comment le roi d'Angleterre se partit de Char-
tres et s'en retourna en son pays; et comment le roi de France
arriva k Calais; et comment le fils du duc de Milan fut marié k
la fille du roi de France 76
CHAP. CDL. Comment ceux des forteresses Anglesches de
France, du commandement du roi d'Angleterre, se partirent;
et comment la rançon du roi de France fut apportée k. Saint-
Omer. 80
CHAP. CDLI. Comment le roi d'Angleterre vint k Calais et s'en-
trefétoient chacun jour les deux rois; et comment autres, let-
tres de la paix furent, faitcts.et scellées des deux rois. ...••.«. «Sa
/
I
468 TABLE.
CHAP* GDLII. Ci B^ensoit la lettre de oonfëdératioa qae fit le roi
d'Angleterre à Calais, en confirmant mieux la paix entre lui et
leroideFraiÉcs P^g^ -H
CHAP. CDLIIL Comment après la lettre de confédération faite,
le oonseii du roi de France requit an roi d^Ângleterre qu'il fît
lettre de renonciation • • » ^
CHAP, CDUV* Ci après s^cnsnit la forme et la manière de la let-
tre de renonciation que fit le roi d'Angleterre entre lui et le rot
de France • 9tk
CHAP«CDLV. Comment le roi d'Angleterre fit faite une corn*
mission générale, k la requête du roi de France, que teus les
Angloîs des forteresses de France se Tuidassent io$
CHAP, CDLVl, Ci s*ensuit la forme et la manière de la cenunis-
sioa généride que fit le roi d'Angleterre, a la reqnéto du roi de
Franco. io5
CHAP.CDLVn. Comment les deux rois allongèrentjes trêves de
Bvetagne dn premier jour de mai jnsques k la Sainte e«n-
Baptsate. 109
CHAP. CDLVIil. Comment les deux rois donnèrent à quatre
cbeTaliers huit mille francs^ de revenue par an; et comment Lb
roi d^Angleterre donna k messire Jean Chandos la terre de Saint
Sauveur le Vicomte^ .••.••....• ili
CHAP. CDLIX» Comment le roi de France se partit de Calais
et s'en vint tout k pied josqnes k Boulegoe, et comment le roi
Edouard avec les ostagiers de France s'en retourna en Angle-
terre • ». ..... «•..••• iiS
C HAP.CDLX. Commmit le roi de France fut honorablement re-
çu k Paris et lui furent présentés plusieurs beaux dons. .... 117
CHAP. CDLXL Comment les députés de par le rot d'Angle,
teire vinrent pour prendre saisine des terres et pays qui leur
devoient-étre baillés^ et comment les seigneun de Languedoc
et dePottou n'y vouloient obéir. , 11^
CHAP. CDLXII. Comment le roi d'Angleterre envoya députés, de
par lui pour livrer au roi de France les £Mrteresses Angleaolieft
du royaume de France; et comment les compagnies cemmenoè-
rent. .., •,.,.,♦•* xai ^
CHAP. CDUmi. Gomment le roi de France rescripsit k monsei-
gnenr Jacques de Bourbon qui étoit k Montpellier quHl prcaist
grand' foison de gens d'armes pour aller contre les compagnies. t^S
CHAP» GDLXIV. Comment les compagnies t'en vinrent cnJn
comté de Forés pour trouver messire Jacques de Bourbon; «d
comment ils prirent le chlitel de Brinay et Ik se logèrent. . • . • t^j
TABLE. 469
CHAP. GDLXV. Coinmeul les compagnies déconfireat messire
Jacques de Bourbon et sa route j et y furent le dit messire
Jacques et son fils navres k mort, et le jeune comte de Forez
mort • P^S^ lag
CHAP. CDLXVI. Gomment les compagnies gâtèrent et exillè-
rentla comté de Forez et Je pays environ; et comment ils pri-
rent le Pont-Saint-Esprit et y firent moult de maux i36
CHAP. CDLXVn. Comment les pilleurs du royaume de France
s^avisèrent qu^iJs iroieut après leurs compagnons qui avoient
déconfit messire Jacques de Bourbon 140
CHAP. CDLXVIII. Comment le pape ordonna une crolserie et
absolvoit de peine et de coulpe tous ceux qui iroient contre
les compagnies v^\
CHAP. CDLXIX. Conmient le marquis de Montferrat, parmi une
sommk de florins et ce que le pape les absolvoit de peine et de
coulpe, emmena les compagnies e a Lombardie 1^1
CHAP. CDLXX. Comment le duc Henry ^e Lancastre trépassa
de ce siècle; et comment aussi le jeune duc de Bourgogne tré-
passa en ce temps • • x45
CHAP. CDLXXI. Comment le roi de France en visitant la duché
de Bourgogne s^en alla en Avignon; et comment Tabbé de
Saint Victor de Marseille fut élu en pape 147
CHAP. CDLXXU. Comment le prince et la princesse se parti-
rent d^ Angleterre pour venir en Aquitaine; et conunent le roi
d'Angleterre ordonna de Tétat de ses autres enfants; et comment
la mère du dit roi mourut i5o
CHAP, CDLXXIII. Comment messire Jean Chandos alla k ren-
contre du prince et de la princesse en la ville delà Rochelle; et'
comment il fîit fait connétable d** Aquitaine. . ......... *.,i53
CHAP. CDLXXIV. Comment le roi de Chypre vint en Avignon
pour voir le pape et le roi de France et leur remontra le
voyage d^ outre mer ; et comment le roi de France prit la
croix * • . i55
CHAP. CDLXXV. Comment le roi de Chypre se partit d'Avignon
pour aller voir Tempereur de Borne et tous les hauts seigneurs
de chrétienté pour leur ennorter le saint voyage d'outre
mer. 1 67
CHAP. CDLXXVI. Comment le roi d'Angleterre envoya les qua-
tre ducs de France k Calais; et pouvoient aller trois jours hors
et an quart retourner 160
CHAP. CDLXXVII. Comment le roi de Chypre vint k Paris et
cuida mettre la paix entre le roi de France et le roi de Navarre;
et comment il s'en alla en Angleterre. 16a
3o*
i'jO TABLE.
CHAP. CDLXXVin. Ck>iiiiDeat le roi de Chypre arrÎTa k Londùres,
où il fut grandement fétë du roi d'Angleterre; et comment Je
roi d'Ecosse et le roi de Chypre s'entre-firent grand^ fête à
Lonc^es P^ge iQS
CHAP. CDLXXnr. Comment le roi de Chypre repassa d* Angle-
terre pour Tenir voir le prince de Galles; et comment le roi
de France eut en propos d^aller en Angleterre. ..,.•• i68
CHAP. CDLXXX. Comment le roi de France se partit de Bou-
logne pour passer en Angleterre; et comment le roi et la reine
et les seigneurs d'Angleterre le reçurent honorablement. • . • » . v]2
CHAP. CDLXXXI. Comment le roi de Chypre Tint Toir le
prince de Galles ; et comment le roi de France trépassa
en Angleterre, dont Le roi et la reine furent moult cour-
roucés • » 1^5
CHAP. CDLXXXn. Comment messire Bertran du Guesclin et
le maréclial Boucicaut prirent la ville de Mante et celle de
Meulan i8i
CHAP. CDLXXXIII. Comment le captai de Buch arriva k Cher-
bourg: et comment le duc de Normandie envoya messire Ber-
tran faire frontière contre les Navarrois ». i86
CHAP. CDLXXXI V. Comment Je roi de Chypre s'en retourna
d'Aquitaine k Paris; et comment le roi Jean fut apporté d'Ai^
gleterre k St. Denis et h. enseveli très révéremment «... 190
CHAP. CDLXXXY. Comment le captai se partit d'^vreiix k
beOe compagnie de gens d'armes pour combattre messire Ber-
tran et les François, et en intention de destourber le couron-
nement du roi Charles •••• iga
CHAP. CDLXXXVI. Comment les Navarrois et les François
sçurent nouvelles les uns des autres; et comment le captai or-
donna ses batailles. iq5
CHAP. CDLXXXVII. Comment messire Bertran du Guesclin
et les seigneurs de France ordonnèrent leiu>s batailles* . • • • . , igg
CHAP. CDLXXXVIII. Comment les Gascons s'avisèrent d'an
bon avis par quelle manière le captai seroit pris et emporté de
la bataille 201
CHAP. CDLXXXIX. Comment les seigneurs de France eurent
conseil pour savoir quel cri ils crieroîent et qui srroitlcur chef;
et comment messire Bertran fut élu k être chef de la ba-
taille aoa.
CHÂP. CDXC. Comment, par le conseil de messire Bertran, l«s
François firent semblant de fuir; et coniment Tarchiprétre se
partit de la bataille «106
TABLE. 4? ï
eu AP. CDXŒ. Commentle captai fat ravi et emporté de la ba-
taille, vojaat toutes ses gens, dont fortement furent cour-
roucés. P^gc a lo
CHAP. CDXCII. Comment le pennon du capta] fut conquis; et
comment les Navarrois et les AngEois furent tous morts on
pris ai3
CHAP. CDXCIII. Gomment messire Bertran et les François se
partirent de Cocherel atout leurs prisonniers et s^en vinrent
à Roueu ai6
CHAP. CDXC3 V. Comment le duc de Normandie fut moult réjoui
de la déconfiture du captai ] et comment il fut couronné k roi à
grand* soleranité 219
CHAP. CDXCV. Comment le roi Charles donna k messire Phi-
lippe son frère la duché de Bourgogne; et comment le dit roi
renvoya en France contre les Navarrois et les ennemis du
royaume 32 1
CHAP. CDXC\L Comment messire Louis de Navarre guerroyoit
le pays sur la rivière de Loire; et comment trois cents compa-
gnons de sa route prirent la Charité sur Loire. 325
CHAP. CDXCVII. Comment ceux de Marcerenvilie se rendirent
au duc de Bourgogne; et comment ceux d^Aquegny se rendi-
rent k messire Jeaù de fa Rivière • . 2128
CHAP. CDXCYin, Comment ceux de Camerolles et ceux de Coa-
oay se rendirent au duc de Bourgogne; et comment le dit duc
s''en alla en son pays contre le comte de Montbéliart 23o
CHAP. CDXCIX. Comment le roi de France envoya son conné^
table et ses maréchaux pour mettre le siège devant la Charité ;
et comment le dit roi y envoya après le duc de Bourgogne. . . • a34
CHAP. D. Comment ceux de la Charité se rendirent au duc de
Bourgogne; et comment le dit duc s''en retourna en France. . . • tH'j
CHAP. DI. Comment le roi de France envoya messire Bertran
du Guesclin au secours de monseigneur Charles de Blois; et
comment messire Jean Chandos vint au secours du comte de
^lontfort aSg
CHAP. DIL Comment messire Charles de Blois se partit de Nan-
tes pour aller contée le comte de Montfort; et des paroles que
madame sa femme lui dit 34^
CHAP. DHI. Comment le comte de Montfort se partît de devant
Auray et s^en vint prendre place sur les champs pour combat-
tre monseigneur Charles de Blois ^44
CHAP. DIV. Comment messire Charles de Blois, par le conseil
de messire Bertran du Guesclin, ordonna ses batailles bien et
faiticement • ^7
^fjn TABLE.
CHAP. DV. Comment messire Jean Chandos ordonna les ba-
tailles du comte de Montfort bien et sagement. Pa';e ^48
CHAP.DVI. Gomment le sire de Beaumanoir impétra un répit
entre les deux parties jusques k lendemain soleil levant a5i
CHAP. DVII. Comment le sire de Beaumanoir vint en Test du
comte de MoDtfort pour traiter de la paix; et des paroles qm
furent eutre lui et messire Jean Chandos ^^4
CHAP. D VIII. Ci devise comment les batailles de messire Charles
de Blois et celles du comte de Montfort s^assemblèrent et
comment ils se combattirent vaillamment d^un c6të et d'Uutre. ^5'j
CHAP, DIX. Comment messire Olivier de Clisson et sa bataille
se combattirent moult vaillamment h la bataille ^vl comte
d^Auxerre et du comte de Joigny; et comment messire Jean
Chandos déconfît la dite bataille. •...•.... ^5^
CHAP. DX. Comment messire Bertran du Guesclin fut pris; et
comment messire Charles de Blois fut occis en la bataille et
tonte la fleur de la chevalerie de Bretagne et de Normandie pris^^
ou occise ^^
CHAP. DXI. Ci parle des paroles amoureuses que le comte de
Montfort disoit k messire Jean Chandos, et des piteux regrets
que le dit comte fît sur monseigneur Charles de Blois, et com-
ment il le fît enterrer k Guingant très révëremment a66
CHAP. DXII. Comment le comte de Montfort donna trêves pour
enterrer les morts; et comment le roi de France envoya le duc
d^ Anjou en Bretagne pour reconforter la femme de monseigneur
Charles de Blois . 1 369
CHAP. DXIII. Comment le roi d^ Angleterre et le comte de Flaii-
dre, quiétoient k Douvres pour traiter du mariage de leurs
enfants, furent grandement réjouis de la décoçfîture d* Auraj. . . ay i
CHAP. DXIV. Comment ceux d'Auray , ceux de Jugon et ceux de
Dînant se rendirent au comte de Montfort: et comment le dit
comte assiégea la bonne cité de Campercorentin. . . ' a^3
CHAP. DXV, Comment le roi de France envoya messagers pour
traiter delà paix entre le comte de Montfort et le pays de Bre-
tagne ; et comment il en demeura duc. 275
CHAP. DX VI. Comment le roi de France rendit k Clisson sa
terre; et comment le duc de Bretagne fut marié k la fille de la
princesse; et comment le captai de Buch devint homme du roi
de France et puis y renonça. •.••••.... aSo
CHAP. DXVII. Comment les compagnies gâtoie&t et exilloient
le royaume de France; et comment moult de gens en murmu-
roient contre le roi d'Angleterre et le prince de Galles son fils. a83
I
TABLE. 473
CHAP. DXVIII. Comment la guerre commença entre le roi Dam
Piètre de GastiJle et son frère Henry le bâtard; et comment Je
roi de France envojra messire Bertran du GuescHn atout les
compagnies a^ec le dit Henry contre le roi Dam Piètre. « Page a85
CHAP« DXIX. Gomment tous les prélats, comtes, barons etche*
valiers d^Espagne arrivèrent au bâtard Henry et le cooronnèrent
k roi en la cite d^Estnrges* ••••.••••••••• •• 3oa
CHAP. DXX. Gonmient le roi Henry euten propos de faire guerre
au roi de Grenade, et comment il fit messire Bertran du Gués-
clin connétable d^Espagne • 3o5
CHAP. DXXI. Comment le roi Dam Piètre envoya ses messagers
par devers le prince en loi suppliant qu^il le voulut secourir
contre le bâtard Henry; et comment ledit roi arriva k Bayonne. $07
CHAP. DXXII. Comment le roi Dam Piètre se oompiaint au
prince du bâtard son frère et de ses bommes; et comment le
prince le reconforte mouk doucement et eut sur ce conseil. • • .313
CHAP. DXXIII. Comment le roi d^ Angleterre accorda au prince
de Galles son fils qu^il mit le roi Dam Piètre arrière en soa
royaume ••• •••• «...••••• 3i8
CHAP. DXXIV. Comment le roi de Navarre accorda au prince et
An roi Dam Piètre passage par «on royaume; et comment le
dit prince envoya querre ses gens qui étoient en Espagne avec
le roi Henry. .« • •••••• 3a3
CHAP^ DXXV. Comment Je roi d^Arragon s^alUa au roi Henry ;
et comment le prince de Galles envoya messire Jean Chandos
pour traiter au comte de Faix et aux compagnies • 33^
CHAP. DXXV L Comment messire Jean Chandos et messire Tbo«
mas de Felton conseillèrent le prince sur la fait de la guerre
d'Espagne 33a
CHAP. DXXVII. Gomment le sire de Labreth promit au prince
mille lances et comment le sénéchal de Touloiise et le comte 6m
Narbenne s'en allèrent vers Montalban contre Ibs compagnies. 334
CHAP. DXXVin. Comment le sénéchal de Toulouse et le comte
de Narbonne envoyèrent leurs coureurs par devant Montalban
et comment b capitaine de Montalban vint parler aux dits
seigneurs .....>.««>. • • 336
CHAP. DXXIX. Comment messire I^erdmcas de Labreth et les
compagnies déconfîrent le sénéchal de Toulouse «t le comte de
Narbonne et y furent pris plus de cent chevaliers. . • • 34o
CHAP. DXXX. Comment les compagnies envoyèrent les prison-
niers sur leurs foyers et comment le pape défendit aux dits pri*
soutiers qu'ils n'en payassentrien 344
I
I
474 TABLE. -
GHAP. DXXXL Ci dit comment le roi de M^ogres ?ilit k Bor-
deaux devers le prince et des paroles et mautalents qui furent
entre le prinoe et le sire de Labreth *••....•• Page 31^6
CHAP. BXXXII. Comment la princesse accoucha desonfils Ri-
chard et conmient le prince se partit de Bordeaux pour aller
en Espagne et comment messire Hue de Carrelée prit la cité de
Mirande et la ville du Pont la Beineen Navarre 353
CHAP. DXXXIIIk Comment le roi de Navarre envoya an prince
de Galles et au roi Dam Piètre passage par son rojaume; et
comment messire Bertran se partit de F tance pour aller en
Espagne 35;
CHAiP. DXXXIY.. Comment le duc deLancastre qui faisoit Sa-
vant garde passa les détroits de Navarre et quels seigneurs il y
avoit avecques lui 36o
CHAP. DXXXV. Comment le prince de Galles et le roi Dam
Piètre passèrent les détroits et quels seigneurs il y avoit avec
eux ' •. • 36i
CHAP. DXXXyi. CoDoment le roi de Majogres qui faisoit Tar-
rière garde passa les détroits et quels seigneurs il y avoit en sa
compagnie ..••.• 363
CHAP. DXXXVII. Comment le roi Henry fit son mande ment par
tout son royaume à toutes manières de gens pour aller contre
le prince de Galles. 364
CHAP. DXXXYHI. Comment le roi Henry manda par lettres au
prince de Galles qu^il lui fit savoir par quel lieu il entreroit en
son royaume et que là il lui livreroit bataille 365
CHAP. DXXXIX. Comment messire Thomas de Felton s^en vint
escarmoucher en Tost du roi Henry et comment messire Olivier
de Maunyprit le roi de Navarre 368
CHAP. DXL. Comment ceux de S auveterre se rendirent au roi
Dam Piètre et comment messire- Thomas de Felton prit le
chevalier du guet du roi Henry et manda au prince tout le con-
vine des Espagnols 371
CHAP. BXEI. Comment le prince ordonna ses batailles sur les
champs devant Victoria et y eut ce jour fait bien trois cents
chevaliers nouveaux 3^5
CHAP. DXLII. Comment le comte Dam Tilles demanda congé au
roi Henry son frère d^aller escarmoucher en Post du prince; et
comment messire Bertran arriva en Post du roi Henry. • . « . . 377
CHAP. DXLIIL Comment le comte Dam Tilles déconfit les gens
messire Hue de Caurelée et escarmoucha durement Post du
duc de Lancastre; et comment il déconfit messire Thomas de-
Felton 379
^^ TABLE. 475
CHAP. DXLIV, Comment le comte Dam Tilles présente au roi
Henry ses prisonniers et lui conte ses aventures, dont le roi
Henry fut moult joyeux Pag^ 384
CHAP. DXLV. Comment le prince fut moult courroucé de la dé-
confiture monseigneur Thomas de Felton , et comment le dit
prince avoit grand^ défeiute de vivres. . . , 386
CHAP. DXLVI. Ci s'^ensuit la forme des lettres que ]e prince de
Galles envoy a au roi Henry 389
CHAP. DXLVn. Comment messire Bertran du Guesclin conseille
le roi Henry sur la forme de la dite lettre que le prince lui avoit
envoyée «... Sgo
CHAP. DXLVni. Comment le prince ordonna que ses gens s^appa-
reillasseut et suivissent les bannières des maréchaux et le pen-
non Saint George 3g2
CHAP. DXLIX. Comment le roi Henry ordonna ses batailles bien
et faiticement, et comment le dit roi reconforte ses gens dou-
cement 39^
CHAP. DL. Comment le prince et ses gens se logèrent sur une
petite montagne ; et comment messire Jean Chandos leva ce
jour bannière 396
CHAP. DLL Comment les batailles du roi Henry et du prince de
Galles s^ assemblèrent j et comment le comte Dam Tilles s''en&it
sans coup férir 398
CHAP, DLIL Comment la bataille fut dure et forte et comment
le roi Henry remit trois fois ses gens ensemble 4^^
CHAP. DLHL Ci dit des vaillants chevaliers qui furent en la ba-
taille du prince, et des paroles que le roi Henry disoit à ses
gens 4^^
CHAP. DLIV. Comment messire Bertran duGuescIin fut décon-
fit, et lui et plusieurs autres pris. . 4^7
CHAP. DLV. Comment les Espagnols s^enfuirent, et comment le
roi Henry s^ enfuit U sauveté ; et comment la cité de Najara fut
prise et toute courue et pillée. . . * » '• . 410
CHAP. DLVL Comment le prince envoya quatre chevaliers et
quaire hérauts pour savoir le nombre des morts 4'*^
CHAP, DLVIL Comment le roi Dam Piètre, k la requête du
prince, pardonna k ceux de Castille ses mautalents; et com-
ment ceux de la cité de Burgues se rendirent au roi Dam
Piètre 4i5
CHAP.DLVIIL Comment le prince dit au roi Dam Piètre qu'il
payât ceux qui remis Tavoient en son royaume 4^8
CHAP. DLIX. Comment le prince fut m ouït honoré par tous pays
de la victoire d'Espagne; et comment les bourgeois de Londres
en firent grand** solemnité ^7,0
476 TABLE. Il
CHAP. DLX. Comment le roi Henry laissa sa femme et ses en*
fants en la garde dn roi d** Arragon, et s^en vint en France guer-
royer la terre du prince. • .1^ • . • Pagei^'21
CHAP. DLXI. Gomment le prince envoya deux de ses chevaliers
par devers Le roi Dam Piètre pour savoir pourquoi il ne hn
tenoit son conveoant; et quelle diose il leur répondit 4^6
CHAP. DLXn. Comment le prince de Galles se partit d'Espa-
gne, et comment le roi d^Arragon et le roi de Navarre lui oc-
troyèrent passage par leur pays 4^9
CHAP. DLXIII. Comment messire Bertran dn Guesclin fut mis k.
rançon; et comment messire Lyon d'Angleterre fut marié k la
fille an sire de Milan 4^4
CHAP. DLXIV. Comment les compagnies se partirent de la prîn-
cipa utëet entrèrent au royaume de France ; et comment le sire
de Labreth fut marié à madame Isabelle de Bourbon 4^3
CHAP. DLXY. Comment les seigneurs de Gascogne se vinrent
plaindre au roi de France du fouage que le priuce Touloit le-
ver en Aquitaine 44'
CHAP. DLX VI. Comment Le roi Henry retourna en Espagne; et
comment la cité de Burgues se rendit k lui, et aussi la cité dn
Valdolif, où il prit le roi de Mayogres ,^ 44^
CHAP. DLXYII. Comment le roi Dam Piètre s'allia an roi de Gnv
nade, au roi de Bellemarine et au roi de Tramesannes, et com-
ment messire Bertran arriva en Tost du roi Henry 448
CHAP. DLXVIII. Comment, par le conseil de messire Bertran,
le roi Henry se partit de devant Tolède peur aller k Tencontre
du roi Dam Piètre; et conmient ils s'entretrouvèrent. 45 1
CHAP. DLXIX. Comment le roi Dam Piètre et toutes ses gens
furent déconfits; et comment le dit roi s'enfuit an chatel de
Montiel • • • •. 451
CHAP. DLXX. Comment le roi Dam Piètre fut pris du Bègue de
Villaines ; et comment il fut mis k mort. .,., ^53
CHAP; DLXXI. Comment le roi Henry demeura paisiblement roi
de Castille ; et comment messire Lion d'Angleterre mourut en
ce temps ^63
FIN DE LÀ TABLE.
h
l:i
ri
I